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11.05.2018

Le Père Loriot

littérature,écritureDerrière moi tremblotent les ombres d’une lisière, musarde un chemin sablonneux et se déroule, avec une nonchalance un peu convenue, une prairie que bordent de grands bouleaux hiératiques.
Mai a de nouveau égayé l’âme des paysages et je fends mes dernières bûches, que j’entasserai une à une et mettrai à sécher au soleil jusqu’à l’automne prochain, pas fâché que cet exercice entamé généralement fin mars soit sur le point de s’achever.
Il y a du vent sous une lumière flottante et des nuages blanchâtres traversent au grand galop le toit du monde, comme impatients de rejoindre d’autres horizons.
J’attends l’oiseau. Son heure est venue. Il faudra cependant que je l’entende pour être certain que tout le peuple ailé des antipodes est bien arrivé car il est vraiment le dernier des convives à s’installer à la grande table des éternels retours. C’est un retardataire. Tant que dans le vieux polonais on l’appelait Zofia, ses premiers trémolos vibrant aux alentours de la sainte Sophie, le 15 mai.
Il viendra et, à quelques branches près, je sais déjà d’où il sifflera son premier couplet.
Car c’est un grand siffleur, un gosier des plus  mélodieux, un musicien de haut vol, quand il ne lui prend cependant pas fantaisie de faire l’idiot en émettant une espèce de grincement discordant, comme s’il voulait camoufler sa véritable identité et imiter un autre grand contrefacteur des bois et des forêts, le geai.

Il salue toujours depuis l’ombre frémissante des jeunes rameaux.
Je ne le vois pas. Ou si peu. Une ou deux fois seulement sur le cours d’un été, encore que de façon très furtive, un mouvement plutôt qu’une présence réelle, ce qui ne cesse d’intriguer eu égard à l’éclat de son plumage, comme si celui-ci absorbait la lumière ou se fondait en elle.
C’est le loriot, le plus tropical de nos oiseaux de par cette luminosité de la livrée, jaune vif et noir, aussi éclatante que celle des oiseaux de volière que vendent ou trafiquent les marchands, à tel point que le néophyte qui a l’heur de l’apercevoir un jour, peut croire qu’il s’agit là d’un spécimen évadé d’un parc zoologique ou d’une boutique d’oiseleurs. De par, aussi, son sifflement limpide, sobre, flûté, humain presque, et de par son court séjour sous les latitudes de notre hémisphère, quelque deux mois et demi seulement.
Pour son habit cousu d’or, criard sur les tonalités plutôt modérées de nos buissons, on l’appelle, dans certaines régions, la grive dorée ou encore le merle d’or. Cela lui va d’ailleurs comme un gant car il tient effectivement son nom de l’or latin, aurum, qui  donna aureolus, doré, qui lui même se mua vers le milieu du XIIe siècle en l’oriol, puis en l’oriot. L’article, déjà contracté sous l’effet de tous ces avatars de l’histoire linguistique, finit par se coller au mot lui-même, aimanté sans doute par ses reflets affriolants.
Une vraie pépite, donc, la genèse de ce mot d’oiseau. Une lecture aigue, figurative, des choses du monde.
Je n’arrive cependant que très difficilement à mettre la main sur la racine sémantique du compère-loriot, cette petite protubérance autrement dite orgelet, qui peut se malencontreusement former sur les paupières des hommes. Certes, un des noms familiers de l’oiseau chanteur, dans certaines régions, est le compère-loriot. Cette appellation bonhomme lui viendrait de ce qu’il fut longtemps nommé, en vieux français, le merle-loriot, littéralement le merle d’or, qui se métamorphosa en mère-loriot, puis en père-loriot, sous l’influence raisonnée de son genre masculin.
Si tout cela me semble quelque peu tiré par les plumes, ça n’en demeure pas moins assez plaisant.
Mais le petit furoncle de l’œil, ce compère-loriot, ressemble plutôt à un grain d’orge, lequel prit racine sur le bas latin hordeolus. Rien à voir avec le compère-loriot, n’est-ce pas ? Surtout si l’on décortique, non point le grain d’orge, mais le compère, cum et pater, « avec le père ». Avec le père loriot ?
D’autres étymologistes évoquent l'évolution convergente des deux mots latins aureolus et hordeolus avec la même adjonction de l'article pour orgeul, en ancien français.

J’y perds un peu mon latin, je l’avoue. Laissons donc là les paupières et leurs petits désagréments et revenons à l’oiseau qui, en plus d’être un virtuose de la double-croche est un artiste de l’architecture. Il est en effet assez original pour que son nid ne repose pas sur une branche - comme tous les nids du peuple ailé construits dans des arbres -, mais soit suspendu à une fourche,  assez loin du tronc de l’arbre  pour  être ainsi à l’abri des prédateurs grimpeurs, telle la martre. C’est un berceau de lichen et de mousse, qui en permanence fait de la haute voltige au-dessus du vide,  au gré des souffles printaniers.
En Pologne, si le compère-loriot chante beaucoup à la Saint Vincent, soit le 24 mai, on dit :

Loriot de la saint Vincent, pas bon pour le paysan.

Car on prétend ici que plus l’air est chargé d’humidité et plus l'artiste fait montre de son talent flûté. Je ne sais évidement pas si cette appréciation est fondée, quoique sans doute issue de l’observation comme tous les vieux adages autodidactes des campagnes.
Ce que je sais en revanche, ce que je ressens plus exactement, c’est que le chant du bel oiseau jaune et noir a quelque chose d’humide, de frais, de cristallin comme l’eau claire de la source.
Quelque chose de fluide qui, effectivement, peut évoquer l’ondée printanière sur les jeunes frondaisons.
La lecture, l’appréhension du monde, ne nous viennent-elles pas, souvent, des impressions ? Et si les faits, parfois, viennent corroborer ces impressions, que nous importe alors la froide connaissance du cartésien ?

17:55 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

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