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29.04.2018

Les ailes de Belzébuth

grand.corbeau.yvto.2g.jpgSans doute serait-il difficile de trouver un autre oiseau du ciel et des nuages qui soit, tel le grand corbeau, chargé d’une symbolique aussi sinistre et d’aussi mauvais augure.
Car la conscience figurée en a fait l’emblème du patibulaire, du fossoyeur, du prêtre et du délateur, sournois, traître, félon, lâche auteur de messages anonymes.
Tout ce qui touche à la mort l’accable, et ça, il le doit à ses mœurs nécrophages, certes, mais surtout à sa couleur.
Si la buse, le geai parfois, qui sont aussi des oiseaux ne rechignant point à inscrire à leur menu quelques lambeaux de chair crevée, ne sont pas pour autant taxés de tant de vilenies, c’est que leur plumage donne le change et ne les associe pas au malheur et au néant. Car la mort est toujours noire, comme la nuit, comme la grotte, comme le caveau, comme les entrailles de la terre, comme le corbillard  et comme l'habit qui fait le moine.
On peut cependant comprendre cette proximité de la mort dans l’imagerie humaine car autrefois, on le sait, quand les guerres recouvraient les prairies, les vallons et les sous-bois de soldats à la fleur de l’âge, inconnus et les tripes à l’air, le grand corbeau, c’est vrai, glanait volontiers sur le carnage.
Aujourd’hui encore, on tue, on massacre aux quatre horizons du monde, on torture et on étripe sans retenue, mais en prenant soin de débarrasser aussitôt les rues et les champs des stigmates assassins du désastre. On tue « propre », c’est la rançon du progrès. Les guerres d’antan, elles, souvent ne trouvaient leurs fossoyeurs que chez le paysan, contraint et forcé de « nettoyer » son champ s’il voulait y tracer à nouveau son sillon et y ensemencer quelque espoir de pain blanc.
Et ces vastes espaces de l’effroi offraient quelque temps un festin au grand corbeau charognard. L’imaginaire ne lui pardonne pas. Ne lui pardonnera jamais. On ne pardonne pas à qui pousse la barbarie jusqu’à se goinfrer de cadavres.
Son bec et son gosier sont ceux de l’Ange déchu.
Autour des gibets aussi notre grand oiseau, paraît-il, aimait à venir déguster des bribes de suppliciés que, par un raffinement des plus exquis, on laissait exposer au regard des passants, tels des épées de Damoclès se balançant au-dessus de leur tête courbée, des fois que...

Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez
Et arraché la barbe et les sourcilz.

chante la Ballade des pendus de Villon, à laquelle fera écho Le Bal des pendus de Rimbaud :

Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton

 

Le grand corbeau porte ainsi sous son aile le sceau de cette infamie alimentaire. Il est irrémédiablement associé aux pendus, tout comme l’est la mandragore, cette plante qui se nourrissait du sperme de la dernière et sporadique éjaculation du trépas, dont la racine ressemble affreusement à un corps humain et que des femmes consommaient pour trouver la fertilité.
La vie puisée aux sources de la mort. De la mort expiatoire. Les deux pôles dramatiquement extrêmes d’une même dialectique.
On peut donc comprendre, disais-je, que ce fantasme de la mort lui colle à la plume, à notre grand corbeau.
Mais pourquoi faire de lui un sycophante des plus pervers, auteur de lettres masquées ? Quelle trace peut-on trouver dans son histoire qui lui vaille qu’on lui emprunte son nom à ce peu glorieux effet ? Aucune, je pense, sinon celle d’une cruauté légendaire et sans scrupules. Le dénonciateur anonyme n’a pas d’âme. Tout comme le corbeau mangeur de chair humaine, prédateur des grandes catastrophes.
La seule trace que je trouverais mais qui n’a vraiment qu’un très lointain rapport, sinon tiré par les plumes, puisqu’il y est question de message, viendrait d’une vieille expression, ne pas revenir comme le corbeau de l’Arche, pour dire un départ définitif, sans espoir de retour. Cette locution était une allusion au corbeau que Noé envoya en éclaireur, en compagnie d’une colombe, et qui préféra demeurer sur terre à se goberger plutôt que de rapporter le message, à la différence de la colombe qui, elle, revint.
Car, comme chacun le sait, les colombes blanches sont loyales et les corbeaux noirs perfides.

Aujourd’hui, le grand corbeau ne survole plus de sa vaste envergure nos campagnes, nos plaines et nos forêts. Il a pratiquement disparu de France, non pas parce qu’on y tue « propre » à présent et qu’on n’y pend plus, mais parce qu’on lui a littéralement détruit son habitat.
Il s’est donc réfugié dans les rochers de la montagne, là où tous les coins de terre ne sont pas ravagés par l’insatiable et stupide industrie agricole.
Partout ailleurs, sur la Beauce, sur les marais poitevins, dans les villes même, on appelle corbeau le moindre freux ou la moindre corneille. Des corbeaux de loin, au rabais, avec usurpation d’identité. Des corbeaux du langage falsifié.
Mais ici, en Pologne de l’est où la frénésie du lucratif n’a pas encore eu le temps de défigurer totalement tous les paysages, où le petit champ et la forêt dominent encore, je l’entends et je le vois souvent, le vrai corbeau, qui traverse avec nonchalance le grand ciel gris au-dessus des villages. Il m’est arrivé de le rencontrer au hasard d’un chemin forestier en train de se sustenter d’un hérisson ou d’une belette crevés. Plus loin au nord, dans l’immense sylve de Białowieża, il suit scrupuleusement les meutes de loups, guettant avec avidité que ceux–ci soient enfin rassasiés d’une prise  pour venir en déguster les reliefs.
Chez moi, il s’appuie sur la cime des grands arbres de la clairière, se pousse du col, ébouriffe sa tunique noire et lance son cri rauque, kruk, kruk, kruk.
D’ailleurs, c’est ainsi qu’on le nomme, kruk. Tout simplement.
Et je m’empresse de signer de mon nom ce petit texte, car je hais l’anonymat, malfaisant ou pas. Je le signe pourtant corbeau illustre, si je m’en réfère aux racines de Bertrand dans l’ancien germanique.
Et il est vrai que je ressens avec le grand oiseau quelque lien de parenté, non pas pour l'illustre ou les mœurs gustatives, mais pour la couleur.

16:52 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET