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22.04.2018

Aux quatre vents du ciel

littérature,écritureSous le pont, archaïque et tout de pierres bâti, de mon enfance, coulait La Bouleure.
Un vague ruisseau qui resurgissait des entrailles de la terre sous les pluies battantes de novembre, grossissait, enflait, inondait tout alentour, puis s’assagissait au fil des mois, regagnait lentement son lit en laissant derrière lui des écumes et des morceaux de vieux bois éparpillés, avant de disparaître aux premières tiédeurs du mois de mai.
Un vague ruisseau qui sillonnait à travers des prairies humides, qu’on appelait les prés bas et qui étaient entrecoupées d’épais buissons et de bosquets désordonnés.
Au-dessus de ces près bas, je me souviens, des oiseaux le soir tournoyaient en jetant dans la pénombre des nuages des plaintes aigües, telles celles jetées par les âmes errantes à la recherche désespérée de leur salut. Enfant, j’étais fasciné par ces oiseaux, par la solitude attristée qu’ils semblaient inscrire sur le ciel gris des crépuscules d’hiver.
C’étaient des vanneaux. Des vanneaux huppés venus passer l’hiver chez nous, depuis l’Est ou le Nord. Plus tard, quand la sève nouvelle montait aux rameaux des buissons, on les retrouvait en bandes serrées et nombreuses, immobiles, sur le silence inquiet des guérets et des blés verts.
Un proverbe de chasseurs disait d’eux : Qui n’a jamais mangé de vanneaux, n’a jamais mangé de bons morceaux.
Hé bien soit ! Je n’ai donc jamais mangé de bons morceaux et je ne m’en porte pas plus mal, ma foi !
En revanche, je plagierais volontiers l'affligeant chasseur et dirais : Qui n’a jamais vu de vanneaux, n’a jamais vu de bel oiseau.
Car sa fine élégance, le galbe impeccable de sa silhouette, en font un habitant remarquable des paysages de plaine. Avec sa petite huppe à la renverse, comme un épi rebelle,  il ressemble un peu à Tintin et son vol a quelque chose de si gracile, de si léger, de si facile, que je le regardais jadis, et même encore à l’occasion, fasciné par ses voltiges et acrobaties.
D’ailleurs, si le vent ne murmure pas, si l’ambiance est immobile et la campagne crépusculaire silencieuse, on peut entendre, s’il passe à portée, le frottement délicat de son aile contre l’air.
Et il doit probablement son nom à ce froufrou singulier.
Car il y avait aussi dans les cours de ferme de mon enfance de lourds ustensiles de bois, de forme disgracieuse, que nous appelions des vans et que nous orthographiions mentalement vents car c’étaient des sortes de moulins fermés destinés à séparer le bon grain de l’ivraie, à débarrasser le blé de ses impuretés lorsqu’on en tournait une manivelle pour qu’ils produisent, effectivement, du vent. C’étaient en fait des tarares, ou des vanneuses, mais le paysan, fidèle aux mots de jadis, conservateur dans son vocabulaire, les appelaient des vans, car c’est ainsi que leurs parents et grands-parents nommaient autrefois de larges paniers d’osier servant, à leur époque, à éventer le grain. A le tamiser par grand vent.
Il y a des mots, comme ça, qui font fi de la transformation, des métamorphoses techniques des objets qu’ils désignent. Le mot voiture en est l’exemple le plus probant, qui n’a jamais accepté le mot automobile et qui même l’a supplanté partout dans le langage courant…
On dira plus volontiers j’ai acheté une voiture, plutôt que j’ai acheté une  automobile, n’est-ce pas ? Et même la voiture s’impose-t-elle le plus souvent pour dire le wagon d’un train de voyageurs, et tout ça plus d’un siècle après la disparition du véhicule hippomobile comme moyen de locomotion principal !
C’est donc de ce mot van que notre vanneau tiendrait son nom, lui dont le vol léger donne un chuintement, un souffle, tel celui du van dispersant l’ivraie aux quatre vents.
 

Ici, sur les rives du Bug, le vanneau huppé, niche parmi les herbes folles des petites dunes de sable et dans les marécages alentour. Je le vois réapparaître en avril et disparaître dès la fin de l’été. Son séjour est donc exactement l’inverse de celui que je lui connaissais sur les rives de la Bouleure.
Il habitait mes hivers et fuyait mes printemps, il peuple désormais mes printemps et fuit mes hivers. Parce qu’entre la Bouleure et le Bug, il y a son voyage, son exode pour la survie, son survol des climats et des longitudes.
Reste à savoir - comme pour tous les grands migrateurs - quel est le point départ et quelle est la terre d’exil. Est-il un oiseau d’ici ou bien un oiseau de là-bas ?
Quand je me pose la question, j’en arrive très vite à conclure que chez moi pour les oiseaux c’est maintenant.
Parce que sans doute ne s’encombrent-ils pas d’une mémoire qui leur serait, comme à nous les hommes, constitutive et incontournable dans l’appréciation de l’instant.

09:59 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET