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15.04.2018

Le forban des frondaisons

coucou.a.tete.grise.sisu.1p.jpgAu bocage sans prétention, là où petit à petit l’oiseau fait son nid, le coucou a une sale réputation...
Et les sages ornithologues, eux, qui observent, qui notent, qui étudient, qui déduisent et qui dès lors ne sauraient porter de jugements anthropomorphistes et moraux, parlent à son sujet de parasitisme social. Diantre ! Par renversement de perspective, ça nous le rendrait d’emblée sympathique, ce tricheur et ce vaurien d'oiseau, car nous savons bien, nous autres, que le parasitisme social ne se situe pas là où il se montre le plus, chez le Sans Nid Fixe et le trimardeur, mais sur une branche bien plus haute de l’organigramme de la fortune, chez ceux qui se nourrissent grassement de toutes les misères du corps social.
Notre coucou, donc, a des mœurs affligeantes du point de vue de la morale humaine puisqu’il confie systématiquement et sans aucun état d’âme, vous le savez, ses enfants à l’assistance publique éparpillée dans les branches printanières.
Du point de vue de la morale humaine, j’ai bien dit.
Car est-ce sa faute à lui, si sa nourriture, faite de lombrics coriaces et de chenilles urticantes, processionnaires, rugueuses, serait parfaitement indigeste pour ses nourrissons ? Pire, qu’elle les tuerait assurément dès la première becquée ?
C’est donc par bonté et par amour pour ses rejetons, que le coucou les abandonne aux soins d’un autre bec, comme une maman dont le lait serait empoisonné laisserait son nourisson  téter à un sein plus sain que le sien. N’est-elle pas belle, cette abnégation ? Vous en connaissez beaucoup, vous, capables de supporter avec flegme et philosophie qu’un opprobre unanime soit jeté sur eux parce qu’ils voudraient à tout prix sauver leurs enfants d’un cruel et précoce étouffement ?
Ah ! Gardons-nous donc de péremptoirement juger et écoutons plutôt d’une oreille indulgente ce messager des premières tiédeurs d’avril qui, du fond de sa forêt, semble effectivement narguer tout le reste de la gente ailée et prendre un malin plaisir à l’effaroucher : Suis d’retour ! Coucou, coucou !  C’est moi que rev’ là ! Coucou !
N’empêche. Cette renommée désastreuse, l’oiseau la traîne depuis si longtemps et ses colocataires des bois et des forêts le détestent et le considèrent tellement comme un bandit de grands chemins, qu’il est pour eux une calamité pire que le faucon ou l’épervier. D’ailleurs, sa ressemblance avec ce dernier est telle que les hommes ont longtemps cru dur comme fer que le coucou se métamorphosait en épervier sitôt la saison des couvaisons passée. Ignorant ses migrations jusques sous les cieux de l’Afrique tropicale et méridionale, ils en voulaient pour preuve qu’ils ne l’entendaient plus dès la fin juillet !
Là comme partout ailleurs, on le voit,  les croyances les plus farfelues ne sont jamais avares de preuves  et c’est une des constantes de l’ignorance prétentieuse.

Avec ses mœurs de voyou, le coucou est forcément très présent dans l’atavisme culturel des hommes, où s
on indélicatesse n'a dégal que la cruauté du loup. Le langage qui dit le monde et ses fantasmes, s’est donc doté d’une foule de locutions ayant pour la plupart trait à son impertinence de squatteur, tout comme il s’est fendu de nombreuses expressions sur la méchanceté de la bête sauvage et grise, grande dévoreuse de chaperons rouges.
Si on ne dit pas qu’on a
laissé entrer un coucou dans la volière, par exemple, l’imagerie linguistique dédiée à notre oiseau accuse néanmoins quelque ressemblance avec celle réservée au loup puisque, goguenard, on dira volontiers d’un naïf qui fait rentrer chez lui un galant susceptible de lui souffler sa femme, qu’il invite un coucou dans son nid.
Car si le coucou dispute au curé et à la couleuvre le prix d’excellence d’une incurable fainéantise - feignant comme un coucou - il est également soupçonné, tout comme le loup, de déployer dans l’ombre des sous-bois une activité sexuelle de patachon, comme quoi il y a quand même quelque chose de fondamental qui intrigue les hommes chez les animaux sauvagement libres et qui les questionnent sur leur propre énergie sexuelle, bridée par une foule de tabous et de préjugés à la gomme. On frappe souvent d’indignité ce qu’on n’a pas ou qu’on n’ose pas avoir.
Les raisins verts de la Fable, en quelque sorte.
Dans cet état d’esprit, on pourrait, je crois, et sans rien trahir de la conscience collective, dire d’une péronnelle fraîchement déflorée qu’elle a vu le coucou plutôt que le loup. D’ailleurs, les parents prudes, un tantinet mièvres, n’enjoignent-ils pas à leurs enfants soudain débraillés qu’ils dissimulent leur petit oiseau ? Jamais je n’en ai entendu, il est vrai, faire les nigauds au point de leur dire de cacher leur petit loup !
Ce fantasme du coucou paresseux et qui, sans même prendre la peine de faire un lit de quelques brindilles, copule et se reproduit à l’envi de branches en branches, sans souci autre que son plaisir puisque ce n’est pas lui qui aura en charge l’entretien de la descendance, a donné naissance à une expression pleine de sous-entendus, être maigre comme un coucou. Parce que le mâle très actif, habile de surcroît, aux  insatiables appétits aussi, passe chez les hommes pour être forcément maigre. Dans le Poitou on file même la métaphore selon laquelle un bon coq n’est jamais gras. Tout ça est fort délicat, n’est-ce pas ? Et somme toute assez désobligeant pour les hommes qui, les pauvres, accusent à leur grand dam quelque embonpoint !
Mais je ne puis hélas passer ici en revue toutes les expressions qui fleurissent sur le dos du pauvre coucou ! Je préfère vous conter une de ses particularités, qui m’a toujours laissé rêveur, perplexe même.
Figurez-vous que le jeune coucou, élevé par un rouge-gorge, une fauvette, un rossignol ou un pinson, peu importe, qui n’a jamais vu la moindre plume de ses véritables parents, qui ne sait pas d’où il vient, qui n’a jamais fait le long voyage par-dessus les monts, les plaines et les mers, que ses géniteurs n’attendent pas pour partir sous les tropiques car il n’est pas encore suffisamment fort pour entreprendre le périple quand, aux premiers jours d’août, ils décident de lever l’ancre, les rejoint, eux précisément, aucun autre de ses congénères, à la fin de l’été sur une branche parmi les millions et les millions de branches de la vaste et luxuriante forêt tropicale.
Alors ? Quelle géométrie bleue du firmament, quels scintillements, quelle lumière, quelles étoiles de la nuit, quelle connaissance des horizons qui se meurent et qui renaissent, quelle préscience des vents et des nuages, quelle poésie des paysages, des sinuosités des rivières, des écumes furibondes de la mer, des sables tranquilles de la plage et du désert, a-t-il sous son aile pour réaliser en solitaire cet exploit d’aventurier au long cours, dans le parfait inconnu et jusqu’à un point minuscule des antipodes, tacitement convenu ?
Il y a assurément quelque chose de puissant, quelque chose de grandiose et de précis, dans l’organisation de l’univers ; quelque chose de spontanément accessible à une cervelle d’oiseau et qui échappe totalement à notre cœur et à notre cerveau d’humain.
Quelque chose qui interroge plus profondément, plus intimement, plus miraculeusement, jusqu’à la larme secrète de l’émerveillement, l’athée que le déiste ou que le scientiste, parce qu’il n’a pas, lui, à sa disposition la commodité d’un dieu ou d’une théorie pour signer d’un trait la mystérieuse excellence de ce Grand Tout.

11:37 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent |  Facebook | Bertrand REDONNET