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11.10.2017

Dame de nuit

littérature,écrtitureIl en va des animaux en général et des oiseaux en particulier comme des hommes : certains préfèrent la course du soleil et vivent parmi les chiens, d’autres la course de la lune et vivent parmi les loups. Certains se lèvent donc quand l’étoile de feu darde son premier rayon sur les limites visibles de l’orient, d’autres quand elle arrose le ponant d’une dernière flambée.
Chez les oiseaux, la chouette hulotte, on le sait, est de ces derniers noctambules. Elle habite la nuit qu’elle frôle et caresse de son aile chuintante ; elle voyage sous le silence des étoiles, elle ne vaque à ses mœurs secrètes que dans l’obscurité et ne s’endort qu’au chant du coq, tels les fantômes et les âmes damnées.
La lumière l’éblouit et si vous avez l’heur d’en surprendre une reposant en son repaire - un creux d’arbre, une cavité rocheuse quelconque, une poutre dans la pénombre d'une  vieille grange  - et que vous la tirez de son sommeil, vous verrez alors ses yeux accablés, torturés par cette clarté avec laquelle elle ne sait lire le monde.
Dès lors, si on n’est pas un fringant rossignol du mois de mai, est-ce qu’on peut décemment chanter la nuit ? Est-ce que la chouette chante ? Est-ce que cette plainte, cette sorte de lamentation émise comme par un indicible désespoir, peut être assimilée à un chant ?
D’ailleurs, elle s’appelle chouette hulotte, notre chouette, ou encore chat-huant. Le chat qui hule, huler en vieux français signifiant pousser des cris, et qui donna, emprunté à l’onomatopée latine ululare, hululer.
L’oiseau des ténèbres est inscrit au langage des hommes par son cri seulement… Un chat qui hurle. Une double malédiction sans doute. Le sceau de l'enfer.
Parce qu’il est enveloppé par la noirceur de la nuit, cet ululement est donc ressenti comme profondément lugubre et, dans les campagnes, il évoque toujours la mort qui rôderait alentour. Quelqu’un est mort ou quelqu’un va mourir. La chouette, on le voit, est ainsi l’oiseau de  mauvais augure par excellence. Ne la crucifiait-on pas sur les portes des maisons que l’on prétendait vouloir exorciser ?
Prodiguant au fond des chaumières cette peur atavique, irraisonnée, de la nuit et des fantômes qui la hantent et la bravent, elle est un peu - qu’on me passe le coq-à-l’âne - comme les anarchistes de Léo Ferré : on ne l’entend que lorsqu’on a peur d’elle.

Au vu de tous ces sinistres préjugés de l’imaginaire qui accablent cet oiseau pourtant charmant, on est dès lors en droit de se demander ce que vient faire dans notre langage le qualificatif un peu mièvre chouette pour dire une chose ou une situation agréable, plaisante ou bonne. C’est chouette ! C’est cool !
C’est que cette dame de la nuit passerait malgré toute sa funeste symbolique pour être coquette. Selon P. Guiraud, il n’en est cependant rien. Du moins ne fait-elle pas sa plume plus méticuleusement et plus souvent que tout autre oiseau de la planète. Cette réputation ne lui serait venue que d’une proximité phonétique avec l’ancienne forme du verbe choyer, chouer.
C’est bien possible. Pourquoi pas ? Les mots, il est vrai, dans leur histoire, sont souvent nés par l’oreille et se sont transmis ainsi, car la parole est bien antérieure à l’écrit. Mais, s'agissant de la chouette, le voisinage phonétique n’en a pas moins produit son contraire, car notre oiseau peut aussi prêter son nom à une vieille femme désagréable, acariâtre, dont on dira alors qu'elle est une vieille chouette.
Là, c’est vraiment pas chouette du tout, parce qu’il n’y est vraiment pour rien, l’oiseau noctambule ! C’est la littérature qui lui a collé cette étiquette sur le dos, une de plus, et plus particulièrement Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, livre dans lequel une mégère, une harpie, un succube tranchons le mot, des plus imbuvables, s’appelle Chouette.

Reste à savoir pourquoi… Reste à savoir, dans cet emprunt littéraire, qui fut l’œuf et qui fut la poule.

15:49 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Tags : littérature, écrtiture |  Facebook | Bertrand REDONNET