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03.05.2016

Les oiseaux - 1 -

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La grive litorne

 Vous en souvient-il de ce conte romantique - au demeurant fort beau - qu’est Le Merle blanc d’Alfred de Musset ? De cet oiseau singulier au plumage albinos et qui, rejeté de toute la gent ailée, ne trouve pas la moindre branche où passer sa nuit ?

Il s’agit bien sûr d’une allégorie, tant de fois remise sur le métier qu’elle en est devenue proverbiale pour dire le poète, le différent, l’incompris du commun des mortels, le moqué puis le banni, bref, il s’agit de l’Albatros baudelairien et de bien d’autres figures littéraires.
Le Merle de Musset, lui, découvre enfin un confortable dortoir sur lequel tombent les pénombres du crépuscule. Mais les branches en sont déjà peuplées de grives qui ne stigmatisent nullement ni ne chassent l’oiseau blanc mais qui, au contraire, lui font une petite place et l’invitent à partager leur gaieté du soir. Car elles viennent de faire, à n’en pas douter, la tournée des vignobles et, gavées de raisins frais, elles ricanent, causent, s’agitent, rotent, tiennent des propos fripons et repoussent fortement du bec. Des grives qui, voulant sans doute tenir la dragée haute aux dictionnaires des expressions et locutions, ont à cœur de montrer qu’elles n’usurpent point leur réputation, soûles qu’elles sont comme des Polonais, des pompiers, des ânes ou des bourriques.
Le Merle blanc se voit donc contraint de chercher ailleurs un pampre où poser son sommeil. Ceci dit, il ne devait point s’agir là du bel Alfred qui, comme on le sait, d’aventure invité à une table où coulait le vin, y courait plus qu’il n’y allait. Ce qui, à mes yeux, en fait d’ailleurs un poète véritablement aux prises avec le mal du siècle et en phase sincère avec l’esprit romantique – quoiqu’il en ait dit -, à la différence de l’austère Hugo, du sérieux de Vigny ou du politicard Lamartine.
Mais revenons à nos grives… Serait-ce cette sympathique propension aux bacchanales automnales qui donnerait à la chair de cet oiseau, appréciée autant des aristocrates de la papille que du brutal chasseur, un goût des plus raffinés, comme un arôme subtil que l’on ne retrouverait que dans les vapeurs des grands crus ? Toujours est-il que son joli nom sert à formuler un de ces proverbes exécrables de la résignation, selon lequel faute de grives, on mange des merles. Blancs si possible. Dans le même genre de saloperie propre à formater des âmes d’esclave, on trouve aussi, quoique de façon plus abrupte et sans faire le détour par la délicatesse de la grive, quand on n’a pas ce qu’on aime, il faut aimer ce qu’on a. Bien voyons… On reconnaît dans ces deux misérables énonciations tout le poids du joug social et judéo-chrétien. Eh bien moi qui ne mange pas de grives, sinon des yeux, je dirais que faute de grives, il faut manger des ortolans, du caviar, du foie gras fermier, des testicules d’ours sauce champenoise… en un mot comme en cent, tout ce qui pourrait égaler ou surpasser en succulence et finesse le bel oiseau des bois et des jardins ! Et quand on n’a pas ce qu’on aime, et qu’on y a humainement droit, alors il faut tout faire pour l’avoir, le voler, même, si nécessaire. C’est comme ça qu’on vit sa vie quand on a du mal à la subir...
Mais voilà que poussé par les aquilons d’un intempestif courroux, je me suis encore envolé à tire-d’aile bien loin de ma grive. Litorne. J’ai choisi celle-ci, plutôt que la mauvis, la musicienne ou la draine, parce qu’ici, sous cette latitude orientale, elle est ce que m’était l’hirondelle sur les rivages de l’ouest. Aux premiers jours de mars, quand d’épais îlots de neige parsèment encore les champs, les chemins et les sous-bois, que le vent est encore frais mais transporte déjà sous son aile comme un changement d’intention, un beau matin, j’entends le tchak tchak tchak caractéristique de la grive litorne. Elle est juchée au plus haut du vieil orme qui ombrage mes étés, elle bombe son torse délicatement moucheté et me fait joyeusement savoir son retour.
Elle a passé l’hiver sous des cieux plus cléments, plus à l’ouest et plus au sud, en France ou en Espagne. Elle vient d’où je suis venu, la litorne. Elle m’apporte des nouvelles de là-bas, elle me chante que ça n’est pas si loin, allez, qu’avec deux petites ailes seulement on fait feu de tout climat, on navigue d’une branche de pin maritime à la ramure d’un bouleau continental et que la terre est toujours ronde et belle qui tournoie sous le ciel des saisons.
Tout le printemps durant, je verrai et j’entendrai la grive litorne autour de moi. Car elle est la seule de son espèce à vivre en colonies et tous les membres du clan vont, viennent et s’en reviennent du nid aux halliers, des halliers aux vergers, aux buissons, aux ruisseaux, aux herbages des prés, dans une incessante cavalcade.
Et gare à  l’intrus qui s’approcherait du coin de bois ou du breuil où la turbulente communauté a choisi d’installer ses nids. Qu’il soit chat, pie, corbeau, fouine, chien errant, homme, la garde prétorienne qui veille sur les couvaisons, le survole aussitôt, descend sur lui en vol piqué et le bombarde à qui mieux mieux de ses fientes. Elle conchie à volonté. C’est là son arme de dissuasion.
Et si vous êtes dans les parages sans pourtant aucune intention mauvaise en votre cœur, que vous cherchez l‘ombre ou des fleurs sauvages, hé bien peut-être serez vous victime de dommages collatéraux.
Mais, pour peu ragoûtants qu’ils soient, on n’en meurt pas, de ces dommages-là. Les oiseaux viennent de loin, de très loin, de bien plus loin que ne viennent les hommes : ils savent la lenteur et la beauté des choses et, de fait, ignorent la barbarie.
Et c’est bien là l’ignorance qui les élève au rang de l’intelligence, loin, très loin, à des années-lumière au-dessus des hommes.

14:39 Publié dans Les Oiseaux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | Bertrand REDONNET

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