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16.11.2014

Un laboureur et du vent -16 -

éolienne.jpgCar un an et demi plus tard, lorsqu’il voulut labourer son champ au-dessus duquel tournoyaient les hélices gigantesques en projetant au sol des ombres inquiétantes qui rampaient et fuyaient tels des serpents sortis des entrailles de la glèbe et que le vent sifflait comme une âme en peine entre les bras étincelants des machines monumentales, jamais les chevaux ne voulurent se laisser conduire. Epouvantés, ils tremblaient de toute leur robe, ils écumaient, ils ruaient dans les attelages, se cabraient, hennissaient, cassaient les chaînes et, arc-boutés sur leurs pattes de derrière, refusaient d’avancer. Pierrot fit plusieurs tentatives désespérées puis, le cœur en émoi devant la terreur de ses pauvres bêtes, abandonna.
Comme il dut dès lors abandonner tout le reste éparpillé de-ci de-là par petits morceaux, et dont la culture dépendait uniquement de ce qui sortait de la grande parcelle des quatre chemins. La méchanceté revancharde lâcha alors la bonde, on se tapa sur les cuisses, tordu de rire, on moqua le paysan qui courbait l’échine et on osa des jeux de mots qu’on trouva tellement succulents qu’on se les répétait à gorge déployée, de feu en feu.
Hé, Pierrot, quand on veut être dans le vent, faut au moins avoir des outils qu’en n’ont pas peur, du vent ! Sinon, pssst, du balai !  Tu vois bien !
Pierrot mit donc ses deux chevaux au pré, sans bride ni licol. Au début, il vint les voir chaque jour, pour les caresser, les étriller et, durant des heures, leur tenir un langage que les deux bêtes, en tournant vers lui leurs gros yeux humides, semblaient vouloir entendre.
Le monde ne veut plus de nous, mes jolis ! Le monde nous a foutus à la porte de chez li et tout ça, c’est à cause de moué. J‘ai fait une bêtise, une grosse bêtise, une énorme bêtise. Je vous ai vendus pour avoir de l’avoine sans avoir à me baisser pour la semer ! Ah, misérable, tu connaissais rin au monde et t’as voulu t’en mêler ! Et à présent, mes jolis, me voilà bien puni et vous avec parce que leur tirelire m’a chambardé le ciboulot !
Puis, trop attristé de voir ses chevaux  mis au rebut dans cet enclos où ils baissaient la tête, immobiles comme s’ils se mouraient d’ennui, il cessa soudain de leur rendre visite. Il ne travailla bientôt plus que sa vigne, encore que sans ardeur. Puis il l’abandonna aussi, ne s’occupa plus que des quatre vaches, puis que des trois gorets, puis que de la basse-cour, puis que du chat qu’il caressait à longueur de journée…
Puis de plus rien du tout.

Le cœur nauséeux, il s’immobilisa sur un tabouret, l’hiver au coin du feu, l’été sous les frais ombrages de la treille, les mains entre les genoux, la tête baissée, silencieux, en fuite vers des horizons de chagrin et de regrets. Il se mit surtout à boire énormément, beaucoup plus que d’habitude, beaucoup trop et, par voie de conséquence sans doute, à ne plus grignoter que du bout des dents, lui, le joyeux gourmand des tables abondantes. Et tout cela en dépit des supplications accablées de Louisette, qui ne reconnaissait en rien son Pierrot. En dépit aussi des sollicitations de Dominique, qui ne le quittait quasiment plus, qui lui tapotait la main, un peu comme on fait avec les enfants pour les consoler de leurs bobos, qui lui parlait inlassablement, tâchait de le ramener à la vie, l’exhortait à faire autre chose, de l’élevage unique par exemple, des volailles, des pigeons, que savait-il encore ? Qu’il l’aiderait à construire les installations, qu’il prendrait même un congé pour ça, s’il le fallait.
Mais le paysan souriait du bout des lèvres, lui posait fraternellement la main sur l’épaule, et, hormis quelques rares onomatopées de désarroi, restait muet, désormais étranger au bruit du monde.
La douleur évolua alors au physique, d’abord sourde. Elle se déploya ensuite lentement, rampa, se fit de plus en plus insidieuse, puis, soudain, se rua à l’assaut de tout le corps, colonisant le moindre mouvement. Louisette, Dominique et Marie - laquelle conçut de lourdes craintes dont elle fit part à son mari - l’obligèrent à consulter et le firent bientôt admettre à l’hôpital.
Trop tard. Le cancer du foie s’était généralisé à une vitesse stupéfiante et avait ruiné jusqu’au cerveau. En quelques mois, il emporta Pierrot dans la souffrance, tantôt délirant, tantôt fortement agressif, le plus souvent inconscient.
Pierrot avait cinquante huit ans.

 Le choc fut d’une épouvantable brutalité. Il pleuvait les pluies d’un automne froid à fendre l’âme. Louisette, Valentin, Dominique, Marie, la vieille tante des environs de La Rochelle et le maire, suivirent seuls le sapin et chacun sur le cercueil laissa tomber une pluie de cette lourde terre que Pierrot avait tant respectée, tant respirée, tant aimée jusqu’au mortel chagrin de ne la plus pouvoir pétrir.
Puis, dans le silence accablé où hoquetaient des larmes, par la pelle et le râteau s’était brusquement refermé le dernier sillon du laboureur.

Le soir même, l’âme déchirée, Dominique ferma à double tour la porte de sa chambre, abandonnant au salon Marie et Louisette effondrée dans sa douleur. Il s’installa devant l’ordinateur, essuya ses yeux rougis de pleurs, se moucha longuement et réfléchis encore en regardant par la fenêtre la branche du gros pommier qui se balançait sous la pluie noire.
Il eut encore un soubresaut de souffrance remontant de très loin, puis tout à coup, comme sous la dictée d’une force dont jamais il n’aurait soupçonné qu’elle fût en lui, il se lança et ses doigts se mirent à courir sur le clavier :

 

«Pierrot était un homme bougrement en retard sur son époque. Une vraie pièce de musée.
En des temps où la paysannerie n’avait en effet plus rien du paysan, pas même le nom autrement pris que dans son acception la plus désobligeante, où l’agriculture, soit l’art de cultiver le champ, avait depuis belle lurette cédé le pas à l’art de gaver les campagnes d’une chimie sur laquelle jaillissaient des céréales de plus en plus abondants et de moins en moins comestibles, Pierrot s’obstinait à jardiner ses quelques lopins entre des buissons gourmands et selon des méthodes que ne lui auraient qu’à grand peine enviées ses lointains confrères de l’entre-deux guerres…»

FIN

07:30 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Comme tu le soulignes chez Solko, dans tes romans, tu fais mourir le personnage central à la fin.

Il peut y avoir d'autres partis pris, qui ne nient pas pour autant notre condition mortelle :)

Par exemple, je regardais hier soir un film du Finlandais Aki Kaurismäki, "Le Havre" et il y avait une double "fin heureuse" (puisque deux histoires en parallèle). Dont une où la maladie quittait un personnage qu'on s'attendait pourtant à voir mourir. Dans une interview diffusée après le film, Kaurismäki disait "qu'il laissait le réalisme à Valls (Manuel)"
Et j'ai adoré quand dans le film, s'adressant à un jeune réfugié Africain qui se cache sous un pont, l'eau du fleuve jusqu'à la taille, le vieux cireur de chaussures (ex-écrivain) lui demande : "As-tu faim ?" Kaurismäki a voulu que l'échange soit marqué par une extrême politesse et non une langue relâchée. Il n'a pas dit "Tu as faim ?"

Écrit par : Michèle | 20.11.2014

Oui,bien sûr... Chacun, dans son plaisir de créer "voit midi à sa porte".
Mais je trouve que parler de réalisme en citant le premier consul du moment, c'est n'avoir rien compris, à mon sens, ni au réalisme, ni au premier consul.
Dans la révolution sémantique chère aux socialistes, "réalisme" est un mot commode, une clef, pour se mettre à l'abri derrière la finance qu'ils cajolent, derrière le Capital auquel ils font les yeux doux, pour tout simplement trahir ce pourquoi ils ont été élus... " La réalité est plus forte que nos désirs, que voulez-vous qu'on y fasse, ma brave dame !"
Ne me dis pas que tu cautionnes, ces salopards, chère Michèle... Je ne te croirais pas.
Le réalisme c'est autre chose que ce mensonge employé à toutes les sauces peu ragoûtantes.
Ton cinéaste, en fait, en disant cela a fait du Vallisme sans le savoir.
Le réalisme serait de dire : Citoyens, on vous ment, on vous vole, on vous trompe, renversez-moi tout ça et qu'on en revienne à d'humaines conditions !

IL n'a pas dû souvent coucher sous les ponts non plus, le cinéaste. Ni avoir trop souvent faim.
Car dans ces moments-là, crois-moi, ceux qui s'adressent à toi , même polis et courtois, pensent à tout sauf à soigner leur langage...

Écrit par : Bertrand | 20.11.2014

Bertrand, je sens que je n'ai pas su me faire comprendre et je ne sais pas trop par quel bout prendre les choses.

Quand Kaurismäki parle du réalisme de Valls, il ne dit pas du tout que Valls fait avec la réalité, mais dénonce au contraire ses saloperies de premier consul. Et diable sait qu'entre le Tafta, le pacte de stabilité, la réforme territoriale, le budget 2015, l'équipe au pouvoir tient un palmarès...

Et son boulot de cinéaste, c'est de se servir de son art pour rendre toute leur dignité aux personnages que les saloperies de Valls & consort, écrasent.

Je ne crois pas m'être fait mieux comprendre. Si tu as l'occasion de voir ce film, tu comprendras de quoi je parle.

Écrit par : Michèle | 21.11.2014

C'est bien vrai : je n'ai pas vu le film et juger sur deux petits bouts de phrase est un peu léger..
Il n'en reste pas moins vrai qu'il faut absolument dénier à Valls son argument récurrent de "réaliste".
C'était peut être, alors, dans la bouche du cinéaste une antiphrase du sarcasme.

Écrit par : Bertrand | 21.11.2014

Ah ! qu'en termes galants...
:)

Écrit par : Michèle | 21.11.2014

N'est-il pas ?:)

Écrit par : Bertrand | 21.11.2014

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