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12.11.2014

Un laboureur et du vent -14 -

éolienne.jpgLe voyant qui vacillait sous le poids de cette somme - et qui n’aurait certes pas été jugée mirobolante par tout autre que lui - Robert Morisset finit de le chavirer avec ces pollueurs irresponsables de la planète, ces gaz empoisonnés, ces émissions de carbone et ces engins de mort que sont les centrales nucléaires, lesquelles, un jour, pourraient bien nous péter au nez et vider le pays, du nord au sud et de l’ouest à l’est, de toute existence humaine. Les éoliennes, c’était fait pour éviter tout ça, pour puiser dans la nature, oui, la nature, cher ami, ta chère nature, ce qui s’y trouve pour faire de l’énergie propre. Ce n’était pas beau, ça ? C’était le progrès qui avait réfléchi et qui revenait en arrière avec des choses simples. Tiens, dans le temps, vraiment dans les temps anciens, les gars ils se chauffaient avec de la bouse de vache séchée. Du naturel sans concession ! Hé bien les éoliennes, en abrégeant un peu, c’était le même esprit. Prendre ce que la planète offrait naturellement, d’elle-même, plutôt que de la voler, que de la piller, et que de la souiller comme on avait fait depuis trop longtemps déjà !
Ben bon dieu, parvenait seulement à murmurer Pierrot, si j’m’attendais à ça ! Il voulut reverser à boire, le maire refusa gentiment en posant sa lourde main sur son verre. Il était en voiture et il avait encore à faire à Surgères. L’alcool au volant était un véritable fléau, se mit-il à pontifier, une catastrophe meurtrière qui chaque jour privait de leur vie une foule de gens, surtout des jeunes gens, et les pouvoirs publics avaient le devoir urgent de…

Louisette, qui reprenait peu à peu ses esprits, le coupa. Figurez-vous, monsieur le maire, qu’il faut qu’on réfléchisse à tout ça. On est des pauvres gens, nous autres, vous comprenez, et vous arrivez là avec des sous plein les poches, alors ça nous casse un peu le crâne. Ça fait voir l’avenir autrement. Faut qu’on y réfléchisse, voir s’il y a pas des inconvénients qu’on voit pas tout de suite, parce que mon Pierrot et moi, il y a bien longtemps qu’on a arrêté de croire au père-noël, figurez-vous, monsieur le maire. Quand quelqu’un offre et qu’il n’est pas un ami, c’est que ça doit faire mouiller dans ses carottes quelque part, pas vrai ? Faut qu’on voit pourquoi ils veulent nous donner tous ces sous à rien faire et surtout à nous qui demandons rien du tout.
Pierrot regardait sa femme, ses gros yeux humides et brillants d’un amour naïf. C’était ça qu’il fallait lui dire, au Morisset. Il n’y aurait peut-être pas pensé, lui.
Oh ! Vous avez raison, Louisette… Vous avez mille fois raison. Si les Allemands offrent des sous c’est parce que ça leur rapporte, pardi ! Et si moi j’y tiens, c’est parce que, une, ça fera, comme je ne vous l’ai pas caché, une bonne rentrée d’argent sur le budget communal, et deux, une sacrée publicité. Saint-Georges-du-Bois à la pointe du progrès écologique ! Saint-Georges-du-Bois pionnier des énergies nouvelles ! Il n’y a pas de père-noël dans cette affaire, Louisette, pas d’entourloupette non plus, seulement du hasard et du bon sens. C'est un échange, ni plus ni moins, et c’est tombé sur vous parce que les ingénieurs ont jugé que cet endroit culminant était bien venteux, qu’il était loin des habitations, loin de tout émetteur radio, télé ou téléphone, bref, qu’il réunissait toutes les conditions. Voilà tout. Mais ce ne serait pas pour demain. Pour l’année prochaine sans doute. Il faut qu’ils prennent encore des mesures, il faut les autorisations préfectorales, il faut que le conseil municipal vote son accord. Ça, remarquez bien, je m’en charge, mais les autres procédures seront longues. Faudra que tu fasses encore couvrailles cette année, cher ami, t’endors pas tout de suite sur tes lauriers !
Et une nouvelle tape vint flatter Pierrot qui faisait le dos rond.
Par contre, pour entamer toutes ces instructions, la première condition, c’est que vous donniez votre accord. Que vous signiez les documents. C’est là le point de départ de tout. Sinon les Allemands, ils vont viser ailleurs. Sur Aigrefeuille, d’après ce que j’ai compris, et ce serait bien dommage pour nous tous ! Alors, réfléchir, oui, bien sûr, Louisette, rien de plus normal, mais assez vite. En attendant, je compte sur vous : bouche cousue. Pas besoin de trop ébruiter le projet avant qu’il soit bien en place et sûr d’aboutir !

Recommandation bien inutile s’il en fut ! D’abord parce que Pierrot et Louisette n’avaient ni le goût, ni l’occasion de colporter ce qui les concernait, ensuite parce que c’était un vrai secret de polichinelle. Ils n’en parlèrent donc qu’à Dominique et à sa jeune femme et s’aperçurent, effarés, que leurs amis savaient déjà, qu’ils venaient de l’apprendre, parce que tout le monde savait et que toute la commune ne parlait plus désormais que de l’implantation de ces fameuses éoliennes sur ses horizons. Certains applaudissaient, d’autres fulminaient. Chacun avait ses raisons contraires, certaines d’entre elles ne tenant vraiment pas debout.
D’accord, mais toi, l’instit, qu’est-ce que t’en dis ?
J’en dis que je suis fier que la commune soit la première de la région à se lancer dans cette belle innovation et encore plus fier que ça tombe sur toi, Pierrot ! Voilà ce que j’en dis. Mais tu sais, c’est toi qui dois choisir, toi et Louisette. C’est vous qui devez peser le pour et le contre, mais que vous décidiez oui ou que vous décidiez non, ça ne change rien pour nous. On ne se fâchera pas pour autant et on continuera à bien rigoler ensemble.
Bien sûr.
Mais l’instit avait dit qu’il serait fier de lui. C’était déjà, dans le cœur de Pierrot, faire lourdement peser la balance du côté de sa signature.
Et puis, il y avait ces foutus douze mille euros, qu’il y avait juste à se baisser pour les ramasser. Ce qu’on en ferait ? On verrait bien ! Mais ils tournaient déjà aussi bien la tête de Valentin que celle de Louisette, sans vraiment laisser la sienne en paix.
Alors…

A SUIVRE

11:01 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

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