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10.11.2014

Un laboureur et du vent -13 -

éolienne.jpgL’interrogation de Pierrot se muait en angoisse. Il but un coup et déglutit. Ça sentait déjà l’argent, cette visite, et il n’aimait pas cette odeur dans les conversations, surtout là, venant du maire, tout aupéesse qu’il fût.
Alors voilà, poursuivit Robert Morisset, as-tu seulement déjà entendu parler d’éoliennes ? Sais-tu ce que c’est, au juste ? Pierrot fit une moue qui voulait signifier son ignorance et secoua la tête. Une machine sans doute, avec un nom pareil !
Une machine, oui, cher ami, et je m’en vais t’expliquer ce qu’elle fait, cette machine. Elle fait de l’électricité et elle ne marche pas à l’essence, ni au mazout, ni au charbon, ni à l’avoine - le maire pouffa et s’excusa - mais au vent, oui, au vent ! Est-ce que tu te rends comptes ? Au vent qui souffle ! Et comme l’angoisse de Pierrot évoluait maintenant vers l’ironie et que ça se voyait nettement à l’éclat de ses yeux et au trait narquois de sa lèvre, le maire décrivit longtemps l’éolienne. En bon pédagogue, il illustra même son propos en exhibant des photos et en les posant sur la table.
Pierrot et Louisette examinèrent les clichés un à un, les retournèrent dans tous les sens, trouvèrent ça aussi moche que  le cul des chiens mais reconnurent néanmoins que c’était curieux de faire de la lumière avec des engins pareils.
C’était curieux, ça oui, mais c’était surtout la fine fleur de la haute technologie, la pointe du progrès, le chemin de l’avenir et peut-être le début de la fin pour la pollution de notre belle planète.
Pierrot était de nouveau aux abois. Dans la même phrase, le maire avait mis progrès et ne plus salir la planète. Les foutus Anglais revinrent le hanter une demi-seconde, il les chassa aussitôt parce que l’intention du maire, quoique non encore formulée, ne semblait pas se diriger vers une glorification du passé mais plutôt vers un éloge du futur. Les mots biologiques, écologiques, les mots à la mode, les mots de l’instit, lui revinrent aussi. Dominique était pourtant très remonté contre ce progrès qui avait donné la grande culture et les industries qui asphyxiaient l’atmosphère. Alors, ce bon dieu de maire était en train d’essayer de l’entourlouper, c’était sûr ! Mais pourquoi ?
Comme si l’élu avait lu dans la caboche renfrognée du paysan, la réponse ne se fit pas attendre. Il vida d’abord son verre, félicita copieusement le vigneron, fameuse piquette, ma foi, et se lança. Une société allemande venait de faire d’alléchantes propositions à la commune. En plus clair, elle avait offert de lui verser chaque année beaucoup d’argent  par le biais d’une taxe professionnelle. Ça arrangerait bigrement bien le budget qu’on arrivait plus à y joindre les deux bouts avec tout ce qu’il y avait à payer et les nouvelles compétences qui n’arrêtaient pas de lui dégringoler d’en haut sur l’échine. Avec les Allemands,  c’était une manne qui lui tombait du ciel, à la commune ! On allait pouvoir faire plein de choses si ça voulait marcher, parce que cette fameuse société allemande voulait monter quatre éoliennes sur le territoire de la commune, cher ami ! Au meilleur endroit qu’ils avaient déjà pointé sur les cartes et maintenant ils allaient revenir y poser des mas pour étudier le vent, sa fréquence, sa vitesse, sa direction dominante. Dans un bon corridor où ça passait tout le temps, le vent. Pour tout te dire, cher ami, ils avaient jeté leur dévolu sur le point culminant de la commune ! Tu m'suis maintenant ?
Ah ça non ! laissa échapper Pierrot et ce fut un cri du cœur. Mon champ, le plus grand que j’ai, la seule pièce à peu près valable. Non, non, le champ des quatre chemins n’est pas à vendre, monsieur le maire. Vous faites erreur. Ah, j’en suis ben désolé pour vous, mais faudra voir les affaires autrement avec les Allemands. Les envoyer chez Plumeau ou leur faire planter leurs mécaniques ailleurs que sur moué.

Robert Morisset ne fut pas du tout surpris. Il s’était préparé à la réaction de ce bougre de Pierrot accroché à son jardin comme le chapeau chinois à son rocher ! Il le savait retors, aussi sociable qu’un sanglier solitaire de la forêt de Benon et c’était la raison pour laquelle il était venu en personne. Ce n’était d’ailleurs pas en sautant au plafond qu’il avait appris que les développeurs du projet avaient justement pointé sur sa propriété.
Vous ne pouviez guère tomber plus mal, qu’il leur avait d’abord signifié, puis, se ravisant, encore faut-il considérer l’affaire de près. Car le pauvre hère n’en fait pas grand-chose de ses terres, pour tout dire, il n’en tire rien. On dirait qu’il s’y amuse. Alors que si on était tombé sur un gros, au beau milieu de ses maïs ou de ses blés, peut être que ça aurait été une autre paire de manches ! Faut voir comment négocier avec le bonhomme. En tout cas, surtout ne pas le prendre à rebrousse-poil !
Il ne fut donc pas surpris, mais tout à coup sacrément content de ce que la véhémente contestation du paysan venait de lui donner un argument de choc.
Vendre, cher ami ? Mais qui donc t’a parlé d’acheter ta grande pièce ? Pas moi, en tout cas. Parce que ton champ, tu le gardes, il reste à toi, t’en as la jouissance comme tu veux, comme avant, comme toujours. Les Allemands le louent, un point c’est tout, cher ami. Et tu sais combien ? Tu sais combien ils veulent te mettre dans la main pour planter ces superbes instruments des temps modernes sur ton champ ? Douze mille euros par an ! Quatre éoliennes, trois mille euros par éolienne, ça fait douze mille euros nets, qui te tombent dans le bec comme des alouettes toutes rôties. Tu mets ça au chaud et tu continues à labourer, à semer, à herser, comme  ça t’amuse. Et là, le maire, emporté par son élan, échoua encore à tenter de juguler un petit rire. Comprends-tu ? Douze mille euros rien qu’à écouter le vent siffler dans tes éoliennes, les bras croisés !
Louisette suffoquait et serrait le coude de son mari. Une fortune à laquelle ils n’avaient jamais prétendu, qu’ils n’avaient jamais espérée, jamais désirée, jamais même imaginée qu’elle pouvait exister, venait s’inviter à leur table. Elle serra plus fort encore le bras de son Pierrot qui restait muet et accusait le coup, jetant de temps en temps des regards torves sur le tiroir où dormaient les quatre cents malheureux euros dont il ne savait que faire, en vérité... Ça avait commencé par eux, ces satanés quatre cents euros ! Ils avaient été prestement rangés au fond du tiroir mais, de là, ils avaient commencé à trotter bizarrement dans sa tête. Pourtant, jamais il n’avait cherché à avoir un traître sou en poche. Il n’avait cherché qu’à respirer le parfum des champs et des saisons, qu’à sentir la chaude palpitation des animaux sous ses mains, qu’à regarder le soleil tourner autour de lui, qu’à  bien se nourrir et boire tout son saoul, qu’à dormir sous son toit et aimer sa Louisette et son Valentin. C’était là tout ce qui faisait de sa vie, une vie. Et maintenant, l’argent, les sous, ce pour quoi le monde était devenu fou, semblait vouloir s’accrocher aux poches vides de son paletot.
Il en chancelait dans un sentiment étrange, mêlé de haine, de peur et d’une indéfinissable envie…

A SUIVRE...

09:43 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Au regard du prix des loyers, 1000 € par mois pour l'implantation de quatre éoliennes dans son champ, c'est se moquer du pauvre Pierrot. Cela fait annuellement la moitié de l'indemnité mensuelle du président de la République française :)

Mais je sens que Pierrot commence à se laisser grignoter par le chant des sirènes...

Écrit par : Michèle | 11.11.2014

Et 2000, ce serait mieux ?

J'ai quand même pris quelques renseignements avant d'écrire ça....

Écrit par : Bertrand | 11.11.2014

Non 2000 ce ne serait pas mieux bien sûr. Ce que je souligne simplement, c'est cette évidence que ce sont toujours les mêmes qui font du profit. Logiquement, sans le champ, ils sont bien emmerdés, alors Pierrot devrait pouvoir en profiter. Mais évidemment devenir loup ce n'est pas bien... laissons ça aux salopards...

Écrit par : Michèle | 11.11.2014

Entendons-nous bien je ne mets pas en cause ce que tu as écrit. Au contraire. Les "salaires" concédés font partie de la réussite du système.
Les ouvriers payés au lance-pierre (1000 € par mois), il en est pour croire que ce sont les "patrons" qui les font vivre. Alors que c'est l'inverse...

Écrit par : Michèle | 11.11.2014

Oui, oui, j'avais bien compris... Un pauvre bougre qui gagne 1000 euros ou 1400 euros mensuels ( et ils sont légion) a encore la naiveté de croire qu'il est un élu de la chance parce qu'on lui rabâche à longueur de journée que nombreux sont ceux qui ne gagnent rien du tout..
ça sert à ça aussi le chômage...

Écrit par : Bertrand | 11.11.2014

Il faudra que je me mette un jour à la lecture de votre Laboureur (et de ses espaces ventées !)
Pour l'instant, j'ai encore un laboureur de retard !

Écrit par : solko | 11.11.2014

Oui, oui, Solko, courez d'abord après l'autre laboureur... Et je me suis laissé dire que Les Editions du Bug ne vous laissaient ces temps-ci guère de répit :))

Écrit par : Bertrand | 12.11.2014

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