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08.11.2014

Un laboureur et du vent -12 -

éolienne.jpgLes deux compagnons partaient tôt le matin par le chemin de remembrement, traversaient de jeunes blés qui n’en finissaient pas de s’étaler devant leurs yeux, bifurquaient le long d’une petite route et arrivaient enfin aux bois, qui formaient un îlot épais au milieu de la morne vacuité des paysages céréaliers. Dominique portait dans son grand sac à dos, celui qui marchait dans les montagnes, le déjeuner, les petits outils, et Pierrot poussait une brouette sur laquelle étaient rangés les haches, les serpes, les bidons d’huile et d’essence pour cette satanée tronçonneuse et la tronçonneuse elle-même. Tout le jour, ils abattaient. Plus exactement, Dominique abattait les arbres et les tronçonnait, car Pierrot avait d’emblée déclaré forfait quant à se servir de cet engin qui fumait, qui puait, qui pétaradait et faisait un bruit du diable. Il en était donc réduit à ranger les branches et à faire le feu, mais il jubilait malgré tout de voir son copain travailler dur, attentif à sa besogne, efficace, soigneux. A midi, les deux hommes sortaient un déjeuner copieux préparé par Louisette, il faisait réchauffer tout ça sur la braise et ils dégustaient là, assis sur des souches, le bon fricot fermier et le pain tendre. Seul Pierrot buvait de grandes lampées de vin car l’instituteur, qui prenait son rôle très au sérieux, avait déclaré qu’avec ces ustensiles- là dans les mains, dangereux comme tout, fallait constamment rester concentré. Et Pierrot le poussait du coude, le moquait, lui envoyait de grandes bourrades dans les côtes, tu vois bien que c’est de la connerie, de la pure connerie ! Même pas le droit de se mouiller les amygdales, avec leurs trucs à la con ! Même plus le droit de se laisser vivre un peu !
N’empêche que les deux copains passèrent là des heures délicieuses, au milieu des bois où se coulaient des brouillards en volutes, heureux d’être ensemble, heureux de faire quelque chose ensemble, bras dessus bras dessous, fraternels.

N’empêche aussi que Pierrot, qui dans sa tête avait prévu de rentrer une quinzaine de stères, pas plus, de la mi-décembre à la mi-février, se retrouva avec une quarantaine de mètres bien empilés dès la fin des congés scolaires de l’instit. Il en fut tout ébahi, étonné, perdu même, comme si son monde venait soudain de se mettre à tourner plus vite et lui donnait le tournis. Il attaqua donc la nouvelle année oisif, ne sachant pas à quelles occupations vouer ses heures. Surtout que janvier s’éternisa dans la grisaille, avec des jours noirs telles des soirées à l’agonie et balayés par de tristes crachins.
Pire encore dans ce soudain bouleversement des habitudes : Dominique qui, en dépit des vives désapprobations de son camarade, n’avait prétendu qu’à cinq stères pour lui-même arguant du fait qu’il en aurait au moins pour deux ans avec son truc sous vitrine à boire l’apéro, proposa à Pierrot d’en vendre dix à un de ses collègues de Surgères qui, chaque année, en cherchait partout. Pierrot trouva bien la suggestion saugrenue, de vendre ce qu’ils avaient fait ensemble, en complicité, mais l’idée de faire plaisir à son ami fut plus forte que ses réticences. Il empocha donc quatre cents euros, que Louisette rangea dans un tiroir, ne sachant vraiment pas quoi en faire.
Les bêtes une fois pansées et les litières remises à neuf, Pierrot rentrait donc à la maison, s’asseyait au coin du feu et attendait là, les bras ballants. Il venait, tout à fait par hasard, de rencontrer le temps libre et ce temps-là lui semblait une terre inconnue sur laquelle il ne savait comment marcher.
Louisette le secouait un peu. Figure-toi que j’ai l’impression, mon Pierrot, que tu t’agaces un peu à rester avec moi, hein ? T’es pas bien là ? Au chaud ? Ah, dame si, assurait Pierrot en faisant de petites minauderies à sa femme, et en allant même jusqu’à lui pincer les fesses. Sûr qu’on est bien là, on est tous les deux, une fois notre ouvrage fait, à se tordre les pouces, non pas qu’à se rincer la peau dehors ! Mais son regard démentait aussitôt et revenait vers le crépitement des flammes, se fixait dessus et le ramenait vers un silence inquiet. Un silence où tournoyait une suite d’éléments qu’il tâchait de relier de façon cohérente entre eux, tronçonneuse, plein d’ouvrage abattu, quatre cent euros dans un tiroir, temps pour se reposer et puis… Et puis rien.
Survint alors monsieur le maire, messager des promoteurs du vent.

On frappa à la porte, la pluie fouaillait contre les carreaux et l’après-midi se traînait, sombre et bas sur le désordre de la cour. Robert Morisset pénétra dans la chaumière et salua gaiement. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, court, les membres puissants, d’allure pataude, avec un gros visage sanguin, qui aurait pu paraître fâcheux s’il n’eût en permanence été agrémenté d’un sourire en demi-teinte. De lui, Dominique et Marie avaient dit une fois qu’il était aupéesse. Pierrot n’avait pas pigé de quoi il en retournait de cet aupéesse mais, à la façon dont ils avaient dit ça, il avait jugé que ça voulait dire que c’était un brave type.
Pierrot se leva brusquement de sa chaise, comme pris en flagrant délit de fainéantise, et Louisette s’essuya vitement les mains à son tablier, avant d’en tendre une vers le maire.
Hé ben, mon gars, on se la coule douce, à ce que je vois ! Le maire donna une tape amicale sur l’épaule de Pierrot, de plus en plus pantois et intimidé.
Ben, l’ouvrage est fait, le bois est empilé, les bêtes ne manquent de rin, ma foi, je prends un peu de bon temps avant la saison.
Et t’as bien raison, mon ami ! assura Morisset en ponctuant d’une nouvelle tape, dans le dos cette fois-ci. Aujourd’hui, le monde est tellement compliqué pour tout le monde, qu’il faut savoir se détendre et prendre du temps pour soi. Bon, ben, à part ça, c’est quand même une affaire très importante qui m’amène. Très importante pour toi et pour la commune.
Claude Grenier et ses conneries, l’Anglais et son musée surgirent dans la tête de Pierrot. Putain, moi et la commune, qu’est-ce qu’ils ont encore déniché sous leurs casquettes, ces escogriffes ? Il lorgna sur le pichet vide posé au beau milieu de la table, se dit qu’il avait bien déjeuné à midi et qu’il ne risquait pas de menacer le maire de son couteau. Il offrit donc à Robert Morisset de s’asseoir et pendant que Louisette apportait des verres et filait à la cave, il développa tout haut ce qu’il avait pensé tout bas, les escogriffes en moins.
Moi et la commune ? Oh, c’est que je suis pas un bon citoyen, vous le savez ben. On se cause pas beaucoup, la commune et moi, qu’une fois l’an par l’intermédiaire d’une feuille d’impôts fonciers, alors… Avec les rappels, bien entendu, histoire de pas laisser mourir la conversation.
Le maire accentua son sourire, tapota de nouveau sur l’échine du paysan et lui fit admettre qu’il ne l’avait jamais emmerdé avec ça, qu’il avait même causé au percepteur pour obtenir des étalements sans majoration, pas vrai ? Cher ami, l’affaire qui m’amène est beaucoup plus importante que ta feuille d’impôts, vois-tu. D’ailleurs, ça n’est pas tous les jours que je me déplace chez un administré et si je le fais aujourd’hui, ça n’est pas pour une broutille. Cette affaire, elle pourrait même t’amener à payer tes malheureux impôts sans  que ce soit un tracas. Comme une lettre à la poste. Et bien plus que ça encore !

A SUIVRE...

08:00 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Marrant, on retrouve la coupe de bois qu'on avait déjà eue dans un autre récit et puis ce thème récurent du temps d'hiver, ce temps mort durant lequel il ne se passe rien et où il n'y a que la pluie qui tombe interminablement pendant des jours.

Il faudrait creuser et analyser cette notion du temps (au sens du temps qui s'écoule, cette fois) dans tes récits. Car à chaque fois c'est un creux de l'hiver, quand les activités de la ferme sont à l'arrêt, qu'un élément perturbateur apparaît.

Écrit par : Feuilly | 08.11.2014

Ah bon ? Tu trouves ? Peut-être alors...
Il y a le couple Bertin, oui - pour ceux qui connaissent Le Diable et le berger - qui prend définitivement naufrage à la défaveur d'une tempête hivernale.

Écrit par : Bertrand | 10.11.2014

Essentielle, oui, cette question du temps "libéré", qui n'est plus commandé par des tâches extérieures (à soi). Du temps pour se reposer. Du temps où on se retrouve face à soi... J'en sais quelque chose :)

Cet homme qui n'a jamais "arrêté" est soudain mis en déséquilibre...

Écrit par : Michèle | 10.11.2014

Oui. Déséquilibre d'un temps libre dont il ne voit pas l'utilité immédiate. Qui s'y ennuie.
Ce n'est pas là - du moins n'ai-je pas voulu le faire - l'éloge du travail mais la critique d'une rentabilité qui ne sert à rien. Vite fait bien fait, oui, mais... Pour quoi faire ? Consommer . Pierrot ne sait pas faire.
Et tout le monde, n'a pas le goût de lire ou d'écrire. Heureusement.

Écrit par : Bertrand | 10.11.2014

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