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06.11.2014

Un laboureur et du vent -11 -

Ce qui se fait par manque est manqué d'avance, car il n'y a pas de misère qui ne se laisse acheter ou vendre.

Raoul Vaneigem - Le livre des plaisirs

                                            Chapitre 4

littérature,écritureOn imagine sans mal qu’aucun commerce des environs n’était depuis longtemps en mesure de fournir à Pierrot la moindre pièce de rechange pour son matériel antédiluvien et qu’aucun artisan n’était compétent – ou du moins prétendait ne pas l’être - pour s’amuser à perdre son temps à en réparer telle ou telle avarie.
Aussi Pierrot entretenait-il lui-même ses outils, tailladait-il et torsadait-il lui-même la ferraille, aiguisait-il, rafistolait-il le cas échéant un attelage, un essieu, une roue, un timon. Il avait donc, par la force des choses, appris à souder et à tarauder et il s’était également fabriqué une petite forge sous le vieil hangar attenant au poulailler. Là, il avait installé le travail spécial sur lequel il ferrait lui-même ses chevaux, secondé par Louisette qui, soit actionnait le soufflet, soit maintenait la patte de l’animal.
Il restaurait lui-même ses charrettes, son tombereau et son char à bancs, avec du chêne prélevé sur ses bois. Il savait extraire d’un tronc bien sélectionné un brancard galbé selon les règles antiques de l’art, ou, s’il le fallait, droit comme un I. Tout cela se faisait à la morte saison, quand la terre était au repos sous des jours sans éclat ni vigueur, chargés de brumes et de pluie.
Le laboureur était donc tout à la fois menuisier, charron, forgeron, soudeur, ce qui ne manquait pas d’engendrer l’admiration de Dominique qui, parfois, venait le voir à l’œuvre, histoire de discuter le bout de gras.
Tu sais vraiment tout faire, mon vieux Pierrot. On n’en fait plus des comme toi !
Oh, oh ! rigolait le paysan, je sais pas tout faire, loin s’en faut ! Et tu vois, ben, j’échangerais volontiers ce que je sais faire contre tout ce que je sais pas faire. Suis certain que je gagnerais au change. Tiens, lire, par exemple, je sais lire, bien sûr, mais pas vite et pas des livres comme toi, avec des centaines de pages écrites en tout petit. Et puis, écrire, je sais pas écrire comme toi, avec des belles lettres, sans fautes, avec des virgules, des points. Des trucs, en somme, qui font bien voir à celui qui lit ce qu’on a voulu dire. Alors, tu vois, hein ?
L’instit demeurait pantois devant toute cette franchise et toute cette modestie. L’important, qu’il rectifiait alors, c’est avoir du cœur à ce qu’on fait. C’est cela que je voulais dire, et toi, tu en as.
Pas toi ?
Pas toujours, non !
Ah ben… suspendait Pierrot et il tapotait sur l’épaule de son ami.
On eût presque dit un geste de consolation.
En le voyant parfois usiner une pièce de métal, percer un trou, refaire un filetage, remplacer une dent de son herse, rénover ses ruches, brosser ses chevaux, semer à la volée, biner à la main, moissonner à l’ancienne, monter sur son dos par une échelle de fortune ses sacs de grain au grenier, couper son bois à la hache, entasser son foin en vrac dans la grange, broyer la farine qui ferait le pain, Dominique pensait souvent que cet homme était une mémoire en action, une mémoire de la totalité plongeant ses racines dans un monde totalement anéanti, celui d’avant la division du travail. Il le regardait répéter un à un des gestes transmis depuis des générations et des générations de laboureurs, des gestes rebelles à épouser les avatars du temps et, ému, il songeait qu’il était sans doute le dernier à faire perdurer l’inutilité de cette mémoire, comme un fou sublime oublié par le temps sur les bas côtés du chemin ; qu’après lui un point final décréterait définitivement la fin d’une époque humaine. Et personne, absolument personne, ne se souviendrait que cet homme aux usages désynchronisés était passé sur terre dans un XXIe siècle croulant sous les richesses et agglutiné autour de distractions dérisoires ; qu’il avait été contemporain des hommes virtuellement reliés entre eux par internet et qu’il avait vécu pratiquement comme ses cousins du néolithique. Il y avait là-dedans quelque chose d’injuste. Une parole confisquée. Alors Dominique se surprenait à imaginer qu’il devrait écrire un livre qui rendrait cette parole à son ami.
Aussitôt cependant, il pensait aux deux Anglais et à leur musée, à Claude Grenier et à ses manifestations pitoyables, et il se trouvait aussi inconvenant qu’eux, caudataire de la misère depuis le confort d’une tribune et les pieds bien au chaud. Pourtant, poursuivait-il in petto, ce qu’il faudrait dire, c’est toute cette joie d’être, toute cette bonne humeur qui pétille dans cette vie d’apparence pouilleuse. Toute cette dignité à être à la fois ailleurs qu’au cirque et en même temps que lui. Mais je ne saurais jamais écrire ça convenablement, alors...
Alors il le vivait dans la camaraderie. Et cet hiver-là, justement, cet hiver où l’instituteur avait eu la pensée fugitive, vite remisée au rang des phantasmes, d’écrire un livre sur Pierrot, celui-ci lui avait fait une bien sympathique proposition.
C’était quelques jours avant ses vacances de Noël. Le ciel était grisâtre, bas, et les brouillards sur les champs n’avaient même plus la volonté de se lever ; des journées entières, leur lourde nébulosité pesait sur des paysages anesthésiés. Pierrot avait décidé de faire du bois, beaucoup de bois, parce qu’une parcelle de soixante ares environ n’avait pas été coupée depuis… depuis, voyons voir, c’était avec son père, il était alors tout gamin et il ramassait les brindilles pour les fagots, oui, depuis au moins quarante cinq ans. Il était temps de prélever là-dedans une provision de bois de chauffage, dont la réserve faiblissait, en plus. Alors, ce serait bien si Dominique venait lui donner la main. Il aurait ainsi de quoi alimenter sa petite cheminée sous vitrine à boire l’apéro, comme brocardait Pierrot, parce que chaque fois que lui et Louisette avaient été invités à prendre un verre, Marie les avait installés au salon, devant cette petite cheminée qui crépitait joyeusement, sur des fauteuils moelleux au fond desquels ils s’enlisaient, les fesses quasiment au niveau du sol et ne sachant pas trop quelle attitude adopter pour ne pas être tout à fait ridicules.
L’instituteur avait bien sûr été enchanté de l’offre de Pierrot. Mais il ne voulait pas abattre à la hache, ça non, c’était là tout un art auquel il n’entendait évidemment goutte ! T’apprendras, rétorquait Pierrot. Tout s’apprend. Tu parles ! Quand j’aurais  fini d’apprendre, il y aurait déjà des feuilles à tes arbres, la saison serait foutue et tu n’aurais pas un bout de bois par terre ! Et Dominique acheta en douce une petite tronçonneuse, à la CAMIF bien sûr, à la grande stupéfaction du paysan, qui bayait du bec, faisait des gros yeux, tâtait prudemment la machine, la retournait dans tous les sens comme s’il se fût agit d’un objet tombé du ciel et qui allait lui exploser au nez. Ce faisant, il grognait que bon sang, de bon sang, il avait dépensé dans cette invention idiote plus qu’il n’aurait dépensé en achetant ses quatre ou cinq mètres de bois chez un marchand ! T’inquiète pas de ça, je viens pour t’aider, alors parce que je n’ai pas ta science, j’apporte la technique.
Et les deux hommes avaient rigolé un bon coup, l’un content d’avoir convaincu avec son acquisition et l’autre parce que c’était là encore, assurément, une idée d’instit !

Petit événement, événement insignifiant jusqu’au non-événement même, mais très lourd de conséquences. Car ce fut là pour Pierrot le début d’un changement de direction, comme si toute la sérénité de cet équilibre reposant sur l’atavisme et in fine sur une certaine vision du monde, n’avait pas pu supporter la moindre intrusion d’un soupçon de modernité dans ses engrenages. Ce fut cette chose étrange, celle qui conteste aux hommes le droit et le plaisir d’user à leur guise de leur temps de travail et derrière laquelle ils courent pourtant depuis des siècles, qui s’insinua pour la première fois dans la tête du laboureur : la rentabilité.

A SUIVRE...

10:51 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Alors Dominique se surprenait à imaginer qu’il devrait écrire un livre qui rendrait cette parole à son ami.
Et c'est ce que tu fais en fait, Bertrand. Tu parles de ce néolithique dont on a connu la fin durant notre propre enfance.

Bref, j'aime bien ce clin d'oeil, comme une mise en abyme.

Écrit par : Feuilly | 06.11.2014

Et ce qui est fabuleux c'est que tout en faisant corps, Bertrand produit de l'inattendu. Ça s'appelle de la littérature.

Écrit par : Michèle | 07.11.2014

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