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04.11.2014

Un laboureur et du vent -10 -

éolienne.jpg[...] Toute la journée du lendemain cependant, les stigmates de cette soirée chaotique tracassèrent la mémoire en demi-teinte du malheureux Pierrot. Il n’en avait en effet retenu que des fragments, et, quand on ne se souvient de ses inconduites que par bribes équivoques, elles prennent des proportions plus grandes, questionnent et culpabilisent encore plus. D’autant que le récit que lui fit Louisette n’avait cessé de le tourmenter, parce qu’il ne se reconnaissait pas du tout dans ce personnage brutal et vindicatif qu’il mettait en scène.
D’abord, il accusa la fatigue avec cette chaleur prise toute la journée sur son crâne, puis le vin qui provenait d’une barrique mise en perce la veille, et qui, peut-être, était peuté. Devant l’air dubitatif et taquin de Louisette, il en vint à soupçonner sa collation de l’après-midi… Oui. Les rillettes d’oie. Il les avait pourtant bien mises à l’ombre d’un tas de gerbes, mais le soleil avait tourné, pardi !  Et elles étaient chaudes comme tout quand il les avait mises sur son pain ! Elles s’étaient gâtées sans doute et lui avaient porté sur l’estomac. Qu’en penses-tu ? Louisette lui agita en riant le doigt sous le nez et fit taratata, taratata, mon Pierrot ! La fatigue et les rillettes n’ont rien à voir là-dedans, figure-toi. C’est le vin, oui, mais pas parce qu’il était peuté, mais bien parce que j’en ai tiré cinq litres, que là-dessus tu en as bu plus de la moitié et que tu l’as ensuite assaisonné avec de la gnôle, et tout ça avec rien dans l’estomac, figure-toi bien.
C’est vrai, c’est vrai, concédait Pierrot et, baissant le nez, il demandait encore et encore des précisions, sur lui, sur ce satané Anglais, sur ce qu’ils avaient dit et fait les uns et les autres, tout en étalant de la paille fraîche derrière les vaches, tandis que Louisette, assise sur un tabouret de bois, trayait les lourdes mamelles. Elle finit par lui dire d’arrêter de se tourmenter de la sorte, parce que oui, c’est sûr, il avait été grossier, le mal était fait maintenant, il n’y avait plus à revenir là-dessus, mais le visiteur et sa poule avaient été tout aussi grossiers que lui, sinon plus, avec leurs absurdes boniments. Et puis, il y avait une grande partie de sa faute, à elle , figure-toi. Elle aurait dû ne pas obéir et ne pas remplir le pichet quand il le demandait et elle n’aurait pas dû non plus sortir la bouteille d’eau-de-vie. Oui, c’était beaucoup de sa faute ! Et Pierrot se fâchait que bon sang, de bon sang de bonsoir !  D’accord elle avait tiré le pinard, mais elle ne lui avait pas mis dans le bec comme on fait avec les oies et les canards avant la Neau ! Alors, c’était de sa faute à lui, complètement, il s’était conduit en imbécile, et allez, t’as raison, on n’en cause plus.

C’est ainsi que Pierrot s’en retourna à ses solitaires ouvrages des champs sans prendre la mesure exacte de ce qu’il avait été une fois encore mis à l’index par une sorte d’engouement pour sa condition de bouseux archaïque et que son mode de vie, misérable au regard des canons de son époque mais exemplaire aux yeux de ceux qui ne le voyaient qu’en image, qui ne le vivaient surtout pas, était devenu, par un phénomène de renversement, une sorte d’idéologie attractive.
Quand Dominique et Marie rentrèrent de leur randonnée dans les montagnes, ils furent par le menu mis au courant de l’esclandre. Et s’ils en rirent d’abord à gorge déployée, se renversant sur leurs chaises à se tordre même le ventre de douleur et à en avoir bientôt les yeux débordant de pleurs, soudain sérieux, ils n’en conclurent pas moins que, si vous n’y prenez garde tous les deux, on vous paiera bientôt pour que vous fassiez semblant d’être ce que vous êtes.
A cet énoncé, Pierrot se tapa sur les cuisses, reversa à boire et s’esclaffa, sacré instit, va, l’air de la montagne t’a saoulé plus que mon vin encore, parce que v’la que je comprends rien à ce que tu me chantes à présent !

Plus lourds de conséquence furent les bruits qui, telle une traînée de poudre, coururent tout le canton. Monsieur et madame Robinson, surtout madame, profondément choked, ne manquèrent pas en effet d’échafauder une épouvantable fable quant à leur visite chez ce fou furieux, un alcoolique, un sauvage qui puait la shit, qui les avait longtemps insultés en leur postillonnant au visage et avait même menacé de les saigner avec son couteau, avant de les jeter dehors manu militari. Ils n’avaient dû leur salut qu’à la fuite. Ils contèrent également qu’en dépit de sa balourdise et de sa malveillance, l’homme était un cupide et un envieux.  Il avait en effet estimé son bout de ferme à des sommes tellement astronomiques que jamais ils n’auraient pu accéder à ses prétentions, se fût-il conduit en galant et honnête homme. Mais la question ne se posait même plus et tous les camarades de Notre boule bleue étaient bien d’accord pour ne  plus jamais avoir à traiter quoi que ce soit avec ce dangereux vaurien.
On écouta les Anglais avec beaucoup de complaisance, certains en riant sous cape quand même, d’autres en affirmant que, eux, ils savaient tout ça depuis fort longtemps et qu’ils avaient d’ailleurs prévenu, d’autres encore en faisant consciencieusement montre d’une stupéfaction scandalisée. Parmi cette dernière catégorie, les épouses des grands céréaliers, la plupart employées de bureau dans une administration quelconque, poste, conseil général, mairie, préfecture, ou dans des compagnies d’assurance privées, tinrent le haut du pavé, le double menton agité comme celui des pintades, gloussant et jacassant leur indignation de blondasses parfumées.
La réputation du pauvre Pierrot, en plus de celle d’un olibrius en décalage d’un demi-siècle, s’enrichit donc de celle d’un méchant, d’un ivrogne et d’un pauvre hère sans aucune notion de la valeur financière des choses. Ce qui, ma foi, donnait à l’ensemble du tableau un air de cohérence et de crédibilité, ceci pouvant expliquer cela et cela étant de nature à expliquer ceci.
La roue tournait donc, toujours dans le même sens, celle de l’exclusion d’un bonhomme n’ayant d’autre prétention que celle d’un bonheur suranné.  

Et ce fut le vent, oui, le vent, celui qui balaie l’écume opaline des vagues, qui s’engouffre sur les plaines, passe par-dessus les bois en les ébouriffant et poursuit sa course jusqu’à l’horizon des derniers nuages, qui vola un moment, le dernier, à son secours, inversa la rotation de la roue, renversant cul par-dessus tête les positions de chacun sur le grand cadran de la marche du monde.

A SUIVRE...

08:31 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Traduction de vin "peuté" ? (et pas en polonais, hein).

Écrit par : Michèle | 04.11.2014

C'est un vin qui a tourné, qui est devenu aigre....

Écrit par : Bertrand | 04.11.2014

Je me demande quel peut bien être l'étymon de ce mot. Je lis que dans le Var, il désigne un terrain humide (il ne doit d'ailleurs pas y en avoir beaucoup, là-bas).

Écrit par : Feuilly | 04.11.2014

[Et ce fut le vent, oui, le vent, celui qui balaie l’écume opaline des vagues, qui s’engouffre sur les plaines, passe par-dessus les bois en les ébouriffant et poursuit sa course jusqu’à l’horizon des derniers nuages, qui vola un moment, le dernier, à son secours, inversa la rotation de la roue, renversant cul par-dessus tête les positions de chacun sur le grand cadran de la marche du monde.]

Magnifique !

et il nous tarde de connaître ce renversement :)

Écrit par : Michèle | 05.11.2014

Les commentaires sont fermés.