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27.10.2014

Un laboureur et du vent -9 -

éolienne.jpgLas ! Las ! Las ! Pierrot, épuisé par une longue journée de labeur sous le soleil qui avait tapé fort, se préparait à souper quand étaient arrivés ces étranges amphitryons ! Il se préparait à passer calmement sa soirée, il avait l’estomac dans les talons car il n’avait rien pris depuis quatre heures de l’après-midi, encore qu’une légère collation avalée sur le pouce entre deux tas de gerbes. D’ordinaire, il se modérait entre les repas et ne buvait pas plus qu’il n’avait soif. Même s’il est vrai qu’il avait assez souvent soif… Mais là, déstabilisé par les propos de l’Anglais et, peut-être, par le sourire énigmatique de la dame muette, il oublia qu’il était à jeun. Il servit donc à boire, fit remplir le pichet, le vida et le fit remplir encore, à la grande joie de l’Anglais qui, à chaque verre, pérorait que c’était une merveille divine, ce vin. Ce qui fait que lorsque la conclusion scabreuse fut formulée, Pierrot avait perdu les pédales : il était fin saoul. Louisette le poussait bien du coude, tâchant de le ramener à plus de bienséance, mais il n’entendait pas et divaguait complètement. Alors elle laissa faire, elle finit même par s’amuser de voir son Pierrot, si calme et si gentil d’ordinaire, excité comme une puce, malpoli comme jamais et tenant des propos qui, manifestement, n’étaient pas à lui. Quand il proposa à l’Anglais une eau-de-vie pure poire, des poires de derrière la grange, mon bonhomme, toutes naturelles, bouffées par la vermine, ça d’accord, mais toutes naturelles quand même, Louisette ne s’y opposa pas et mûrit à part elle le dessein de saouler aussi ce visiteur aux propositions saugrenues.
Ah, ah, fit Pierrot en se tapant sur les cuisses et en prenant Louisette par les épaules, ça je m’y vois… Ouais, je m’y vois bien ! Avec ma Louisette, là, à attendre les corniauds et à m’occuper de les faire visiter et les faire marcher exprès dans la crotte de dindons ! Mais l’entrée sera chère, je te préviens quand même, l’English, parce qu’il faut repeindre tout ça, arranger pour que ce soit beau. Que ça reste dans le vrai, mais un vrai beau… Qu’est-ce que c’est corr- ni - ô ?
Corniaud ? Ah, ah, c’est toué, corniaud, c’est toué et ton musée à la con. Ah, c’est curieux ! Je ne connaissais pas le mot.
Bon, c’est pas tout, ça, mais combien qu’il en dounnerait, hein, d’mon bourrier, là, à vue de nez ? Et Pierrot montrait dans un geste désordonné du bras, la cour, le tas de fumier et les vieux bâtiments alentour, maintenant plongés dans l’obscurité. Hein, combien, qu’i voudrait en dounner, le monsieur English ?
Vous voulez dire combien cela on le paierait sans doute ?
C’est ça, mon chéri  ! Dis-nous donc un peu ce que t’as dans ta cagnotte ! Minaudait Pierrot en prenant une voix niaise et chafouine, en frottant l’un contre l’autre son pouce et son index et en approchant son visage sous le nez de son interlocuteur avec des grimaces absolument ridicules.
Oh, faut voir cela avec le bureau de notre Association et quand nous aurons la subvention. Mais ça ferait beaucoup, savez-vous.
Beaucoup, beaucoup ! Mais c’est rin du tout, ça ! Beaucoup pour mézigue, ça peut être rin pour toué. Ou le contraire. Ça dépend comment on voit midi à sa porte, tout ça ! Alors beaucoup, c’est pas un chiffre sérieux, ça. C’est un chiffre de marchand de vaches,  l’English ! Tiens, faut reprendre de la goutte, là, tout de suite, avant que ça s’évapore. L’arôme est fin. Il s’envole vite. Et faut en mettre itou à ta grande bounne femme, là, qui fait pas plus de tapage qu’un carpillon dans son bocal et qui rigole aux anges comme une bécasse !
Le visiteur n’eût-il été lui-même passablement ivre, qu’il aurait sans doute pu s’indigner et partir. Mais il ne suivait plus très bien le discours décousu de son hôte et il ne comprenait pas toute la rusticité de ce langage. Il croyait cependant voir que l’affaire était en bonne voie puisqu’on en était déjà au prix, qu’il n’y avait pas eu de refus catégorique, comme le voisinage, même assez lointain, l’en avait pourtant mis en garde en haussant les épaules et en l’avertissant qu’il allait traiter avec un primitif. Alors, encouragé par l’ivresse naissante et par ce qu’il prit pour de la bonne volonté, il eut l’imprudence, voire l’impudence, d’avancer un chiffre. Il annonça, en faisant tournoyer son verre à la façon d’un grand connaisseur et en le portant à son nez : peut être cela pourrait monter, toujours si nous avons la subvention, à quarante mille euros. Mais je ne sais pas si c’est cela, n’est-ce pas ?
Quarante mille euros ! Fant’d'putain, j’sais pas exactement combien que ça fait, mais ça doit faire des pleines brouettes de bon p’tits sous, ça ! Qu’en dis-tu, ma Louisette d’amour ?
J’en dis, figure-toi, que j’avais pensé à bien plus que ça… Oui, à bien plus. Parce que c’est tout notre patrimoine, que tu tiens de ton père et qui nous fait vivre, qui s’en ira en fumée, figure-toi.
Hé oui, brama Pierrot en expédiant un grand coup de poing dans l’épaule de l’Anglais qui vacilla, suivi de petites claques, sèches et sévères, sur la nuque, faudra en rajouter un peu, mon doux mignon ! T’as entendu ce qu’a dit ma femme ? Elle sait compter, ma femme ! C’est pas assez !
Ecoutez monsieur, grinça l’Anglais, quand même un peu inquiet de ces familiarités gauloises, tout cela se décidera par un vote, quand un notaire aura estimé. Mais soyez sûrs qu’on vous donnera le juste prix.
Ah, gredin ! Vermine ! Un notaire ! Tu veux t’aller moucher à la loi, hein, sacré comédien ! Et tu veux nous baiser jusqu'au trognon comme qui rigole, pas vrai ? Miaula Pierrot, les dents serrées, le visage en feu.
La dame avait éteint son affable sourire, juste après la bourrade donnée à son mari. Elle dit quelques mots affolés et l’homme se leva aussitôt. Pierrot en fut tout surpris. Vous partez  déjà ? Allez, allez, faut prendre le dernier, on s’en va pas comme ça de chez Pierrot et Louisette, mes bons agneaux.
L’homme hésitait, pris entre l’intonation soudain pateline du paysan et sa femme qui lui pressait le coude, visiblement effrayée. Bien, finit-il par dire, mais on ne parle plus du prix ce soir, s’il vous plaît. L’important est que nous sommes d’accord sur, comment dites-vous ? Sur… Sur principe, je crois. Car tout ce projet se ferait dans longtemps.
Ah, mais non, mon chéri ! On n’est pas d’accord du tout ! Tiens, reprends-en une goutte… On n’est pas d’accord, nous autres ! Nous, ce qu’on veut c’est qu’on nous foute tranquillement la paix. On veut pas être emmerdés par des connards coumme toué, comprends-tu ? Des connards feignants comme des curés et qui se promènent avec des idées à la mords-moi-l’nœud !
Oui, oui… Nous comprenons bien. Vous ne serez pas embêtés. Vous seriez des gérants.
Des gérants, c’est très bien, c’est tranquille, affirma avec force Louisette qui voyait que ça allait vraiment tourner en jus de boudin et qui voulait en finir avec ce jeu idiot. L’Anglais lui sourit et lui fit un signe obséquieux de la tête. Il s’était rassis, il avait repris un verre d’eau-de-vie et il était à présent sérieusement ivre.
Oui, des gênants ! Voilà, ce que vous êtes, comme dit ma Louisette ! Des gênants ! Pas de musée ! Pas d’sous ! Pas d’euros ! On s’en fout de ton tas d’or, aboya Pierrot en plantant tout à coup son couteau au milieu de la table, si brutalement et avec des contorsions du visage tellement épouvantables, que la dame anglaise poussa un grand cri, très haut perché, se leva d’un bond, agrippa son mari, le tira en arrière et lui enjoignit de partir tout de suite…
Louisette s’esclaffa, Pierrot la considéra un instant, l’air idiot, complètement interloqué, puis il éclata de rire aussi et beugla encore, allez, dehors, dehors, la racaille ! Ouste ! Ouste ! Il voulut même quitter sa chaise pour, sans doute,  allier le geste à la parole, mais il y retomba lourdement. Les deux délégués de Notre boule bleue, épouvantés, couraient maintenant à toutes jambes vers leur automobile, et, en se retournant de temps à autres, l’invectivaient abondamment. En anglais.
Ouais, ouais, c’est ça, mes mignons ! C’est ça, bandits d’Allemands ! Curés malfaisants ! Au musée, les voleurs !

A SUIVRE...

07:57 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Savoureux ! Je ne sais pas où tu vas chercher tout ça (aurait dit ma grand-mère), mais tu fais fort, très fort :)

Écrit par : Michèle | 27.10.2014

Je vais chercher ça sous mon bonnet, chère Michèle, mais ce qu'il y a sous un bonnet n'y est jamais par hasard, par la vertu dont on ne saurait quelle facétie de l'imaginaire :)

Écrit par : Bertrand | 28.10.2014

Truculent à souhait en effet. On en redemande :))

Écrit par : Feuilly | 28.10.2014

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