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24.10.2014

Un laboureur et du vent - 8 -

littérature, écritureUn de ces soirs, survint cependant un épisode qui dérégla fortement la musique. Après une rude journée passée à mettre les gerbes d’avoine et d’orge en tas sous un soleil accablant, sans une once de vent, Pierrot qui venait d’enfiler son grand verre, s’était agréablement flatté le ventre et s’apprêtait à dire que la vie était bien belle, quand un faisceau de lumière déchira soudain la pénombre de la cour. Une voiture s’était arrêtée devant chez eux et un grand monsieur, en short, maigre comme un clou et quasiment chauve, en descendait déjà, suivi d’une dame aussi grande que lui, mais plus en chair, en short également, et le cheveu blond bien peigné.
Pierrot s’était levé et Louisette, qui s’apprêtait à le faire, ne s’était pas assise. L’homme et la femme parvinrent jusqu’à eux et, très poliment, les saluèrent. Pierrot fronça les sourcils, inquiet, tant la façon dont parlaient ces gens était rigolote, comme s’ils voulaient plaisanter et faire les grotesques.
Bonsoir madame, bonsoir monsieur. Nous sommes là bien chez monsieur et dame Poitevin ? Ben oui, c’est bien  là, bonsoir. Monsieur et madame Robinson… Pierrot et Louisette écarquillèrent de grands yeux ; l’homme avait prononcé son nom de telle façon qu’ils ne le comprirent pas. Oui, nous sommes Anglais, n’est-ce pas, mais nous habitons une petite maison à Chambon, ce n’est pas très éloigné. Nous sommes presque des voisins, ria l’homme haut et maigre. En effet… Mais… Asseyez-vous, messieurs-dames, asseyez-vous. L’Anglais regarda autour de lui, fort embarrassé. Il n’y avait pas de chaises pour eux. Louisette demanda excuse, pouffant intérieurement de la gaucherie de son mari, disparut prestement dans la maison et en ramena deux vieilles. Elle avait aussi changé sa blouse et rafistolé son chignon.
Alors les visiteurs s’assirent et remercièrent beaucoup.
La dame souriait très agréablement mais ne prononçait pas un mot, regardant partout autour d’elle.
Mais nous sommes un peu tard, excusez-nous, car on nous a dit que toute la jour vous étiez aux travaux et nous n’avons pas voulu embêter.
Ah oui, dame, c’est la saison ou jamais d’engranger !
Un petit silence se fit. Pierrot offrit un verre de vin. Il souleva le pichet, voulut verser. Il n’y avait évidemment pas de verre. Louisette disparut à nouveau. Ah, nous aimons beaucoup le vin français, oui, merci.
Celui-là, vous pouvez le boire sans crainte de vous empoisonner, c’est du pur cousu-mains, pas une drogue là-dedans, pas de chaptalisation, rin que du pur jus d’octobre.
Qu’est-ce que c’est, chaptalisation ?
Ah, c’est quand on rajoute du sucre dans la vendange pour donner du degré. Mais pas de ça, chez nous, que du soleil !
Le monsieur anglais riait et battait presque des mains, ravi. Très bon, très vrai, c’est ce qui nous plaît ! C’est tout à fait  exact ! Et c’est pour cela que nous sommes venus chez vous. Ah bon ? Pierrot crut comprendre qu’ils n’étaient venus se perdre jusqu’ici que pour boire de son pinard et il se demanda s’il devait s’en réjouir ou s’en vexer.
Je dis qu’on fait une visite parce que nous avons appris que vous faisiez tout, tout, à la mode naturelle.
On vous a bien renseignés, on vous a bien renseignés, y‘a pas à dire... De toute façon on n’a pas le choix de faire autrement, alors on fait avec les moyens du bord, comme on dit. Et qu’est-ce qui… ? Pierrot allait demander, dans son langage, qu’est-ce qui lui valait l’honneur de cette visite, car il pensait, vu qu’on leur avait vanté ses vieilles méthodes, qu’ils voulaient acheter des œufs, des fruits, des légumes, de la viande peut-être.
L’homme n’attendit pas la fin de la question et se mit à parler. Il parla longtemps, s’exprimant bien et de très affable façon. Et plus il parlait, plus le gars Pierrot et sa Louisette tombaient des nues, plus ils se demandaient si tous les Anglais étaient comme ça, après tout, si c’était donc normal, ou s’ils avaient affaire à deux fous furieux. L’homme expliqua - pendant que la femme sirotait de petites gorgées de vin, toujours silencieuse, toujours souriante -  qu’ils étaient à la retraite, qu’ils avaient travaillé toute leur vie et beaucoup économisé. Ils n’avaient pas d’enfants. Ils avaient vendu tout leur patrimoine en Angleterre, très cher, et ils étaient venus s’installer là, dans cette région qu’ils adoraient. Et ils avaient beaucoup d’amis dans les environs, Anglais et Français, tous de vue écologique.
Ah ! l’avait interrompu Pierrot en reversant du vin, mon pote aussi, le voisin, il dit souvent ce mot ! Il est instituteur et je crois qu’il aime bien les écologistes, comme vous dites. Un bon gars pourtant, un bon copain ! Il dit souvent que la planète est foutue si on n’arrête pas de faire des conneries. Le monsieur anglais applaudit et abonda longtemps dans ce sens. Eux, ils étaient pour l’ancienne façon de faire, pour la vraie vie campagnarde. Alors ils avaient fondé une association, avec beaucoup de leurs amis français et anglais, n’est-ce-pas ? Notre boule bleue, qu’elle portait nom, leur association. Et ils auraient bientôt une subvention de l’Europe pour faire un musée. Un vrai musée en plein air, avec des bêtes et du matériel à l’ancienne. Ils voulaient montrer que c’était encore possible de faire un travail qui respectait la nature, les plantes, la vie sauvage, les cours d’eau. Ils avaient donc en tête de faire un musée éducatif, c’est comme ça que disait l’Anglais, un musée éducatif, et, dans cette région défigurée par la grande monoculture, c’était presque une urgence, avant que ne s’efface totalement la mémoire de ce qui fut.
Un musée ? Oh, mais c’est pour les vacanciers ça !
Non pas seulement, avait objecté le visiteur, en faisant le docte, le doigt levé… Pour les vacanciers et pour tout le monde. Un musée vivant où les gens pourront  visiter mais aussi acheter des produits de la tradition biologique. C’était un grand, un très grand projet. Ils étaient vingt à travailler dessus et il y avait beaucoup de papiers à fournir. Mais, avant tout, il fallait savoir où et qui tiendrait ce musée. Qui y travaillerait.
Là, l’homme s’arrêta, tout sourire, manifestement satisfait de son exposé et attendant une réaction qui ne vint pas. Alors il poussa jusqu’à dire, c’est pour cela, que nous avons pensé à vous, parce que vous savez tout ça en vrai.
Et puisque Pierrot faisait une moue ahurie et que Louisette allongeait le cou, comme quand on est profondément étonné, qu’on croit avoir mal compris et qu’on invite à reformuler, l’Anglais expliqua encore. Il expliqua si bien que ses hôtes d’un soir crurent comprendre qu’il proposait de racheter leur ferme, d’en faire un musée et de les payer pour en être les exploitants, les gardiens et les animateurs. Mais il y avait le temps ! Les déclarations, les papiers, l’argent, tous les règlements ne seraient pas prêts avant un ou deux ans au moins.

A SUIVRE...

09:49 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Un monde muséifié, mais bon sang c'est bien sûr !

Écrit par : Michèle | 25.10.2014

Avec des idées pareilles, sûr que la visiteuse a "le cheveu blond bien peigné" :)
Pas de chevelure poil de carotte en pétard.

Écrit par : Michèle | 26.10.2014

"Pas de chevelure poil de carotte en pétard " qu'en termes imagés ces choses-là sont dites ! :))
Hiiiiiii !

Écrit par : Bertrand | 27.10.2014

Les commentaires sont fermés.