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22.10.2014

Un laboureur et du vent -7 -

Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images.

Guy Debord - La Société du spectacle

                                                  Chapitre 3

littérature,écriturePierrot n’aimait pas trop juillet. Il s’y sentait seul, presque abandonné. D’abord, Valentin ne rentrait plus le soir. Les deux mois d’’été, il travaillait dans un atelier de  chaudronnerie, près de la Rochelle. Pour se faire deux ou trois sous, comme disait Pierrot. Il était donc hébergé chez une vieille tante, une tante à Pierrot exactement mais qu’il avait pratiquement perdue de vue.
Valentin ne rentrait donc que le dimanche.

Ensuite, dès les premiers jours de juillet, Dominique et Marie entassaient précipitamment toute une garde-robe dans le coffre de leur auto, fermaient leur maison à double tour, mettaient le chat dehors, confiaient à Louisette la clef, au cas où, et partaient marcher dans la montagne. Toujours dans le Jura.
Marcher dans la montagne ? Ça, ça coupait à chaque fois le souffle à Pierrot. Pour lui, c’était une absurdité du monde et il souffrait en silence que ses voisins, si proches, se laissassent aller à ces  fantaisies de muscadins. Ben, pourquoi vous marcheriez pas là, entre les champs ? Ou dans mes bois ? Il y a encore des petits chemins jolis, dans mes bois. Tiens, tu longes la rivière jusque dans les marais de Curé, tu rattrapes la petite route de Chaillé et t’as de belles virées à faire par là, le long des fossés… Pourquoi foutre le camp à l’autre bout du monde en voiture simplement pour y marcher ? Ça tient pas debout ! Si vous aviez pas d’automobile, vous marcheriez donc pas ? Et qu’est-ce qu’il y a de mieux à marcher dans la montagne que là, devant votre porte ? Pour marcher, faut deux jambes et rien de plus.

L’instituteur et sa jeune femme riaient aux éclats devant la brutale simplicité de tant d’évidences. Alors, ils expliquaient. Les paysages. Quoi, les paysages ? Pierrot, c’est grandiose, je t’assure. Tu pars le matin, dans la pénombre du lever du jour, et tu marches dans une nature sauvage avec devant toi de la brume et du soleil qui apparaît. Tu marches sur des sentiers qui grimpent vers des sommets et tu traverses des prairies où broutent en liberté des vaches et des chevaux… Tu arrives à la lisière des forêts, tu passes des cols, tu longes des lacs bleutés et tu vois, en te retournant en fin de matinée, tout ce décor qui se déploie en bas, absolument naturel.
Naturel, t’es sûr ? Entièrement naturel, je te dis. En montagne, on ne fait que de l’élevage. Les céréaliers ne pourraient pas faucher tout ce qui les gênerait, l’exploitation des régions accidentées est malaisée pour eux. Et puis, il y a l’air de l’altitude, les silences des versants.
Écoute, l’instit, si tu te lèves en même temps que moi et Louisette, vers quatre heures pour traire les vaches et les chèvres, hé ben, je t’assure, moi, que tu vois aussi ce que tu dis là. Des champs, du silence, et les odeurs un peu humides de la nuit qui s’en va et des vols de chouette qui rentrent se coucher sur les vieilles poutres des bâtiments et des gazouillis d’autres oiseaux qui se lèvent. Moi, tu vois, c’est à ce moment là que je trouve que la vie est la plus belle. J’ai l’impression d’en recommencer une tous les matins. Alors, hein, tu vois, t’as pas besoin d’aller courir aux cinq cents diables !
Oui, bien sûr… je te comprends, Pierrot. Mais ça change de décor aussi, d’aller ailleurs, dans des montagnes aussi vieilles que le monde est vieux.
Là, Pierrot restait perplexe, tournait légèrement la tête et regardait par la fenêtre. Le tas de fumier, les poules et les coqs, les canards, les pintades, les dindes, la meule de paille bancale que soutenaient de lourdes perches de bois, la grange au toit moussu et tout de guingois, l’écurie, la niche pourrie du chien, les cages à lapins en équilibre instable, les arbres noirs de vieillesse et de pluies. Son décor. Ça n’était pas reluisant pour une carte postale, c’est certain, mais ça devait tout de même briller quelque part en lui puisqu’il ne lui venait pas à l’idée d’en changer et qu’il murmurait, presque tout bas, bon ben, si c’est pour changer de décor… Et la discussion s’arrêtait là, parce qu’il n’y avait plus de mots pour la continuer. Pierrot offrait le coup de l’étrier, les amis se tapaient bientôt fort sur l’épaule en guise d’au-revoir et se donnaient l’accolade, Louisette tendait un panier d’osier dans lequel un déjeuner était soigneusement enveloppé dans des torchons blancs et Dominique et Marie faisaient, à ce moment-là, toujours mine de se fâcher. Si, si, pour la route… Pas de discussions ! C’est tout frais, mais on n’a pas mis de vin, dame, à cause des gendarmes et pour pas que vous versiez au fossé.
Alors l’instituteur et sa femme embrassaient les grosses joues de leur voisine et quelque chose remontait du cœur jusqu’à leurs yeux, qui les rendait humides.
Et les jours un à un ruisselaient sous la chaleur pesante et jaune. Si quelques bons orages avaient été au rendez-vous, Pierrot faisait son regain. Il fauchait aussi ses blés, ses avoines et ses orges et la robe des chevaux dégoulinait de sueur où venait s’engluer la lourde poussière des moissons. Le paysan bouchonnait donc ses bêtes avec application, longuement, doublait leur ration d’avoine et de foin, les brossait, leur disait mes mignons, c’est la saison où jamais de taper dans le collier ! Ferez du lard cet hiver !
Une carte postale arrivait vers le milieu du mois qui racontait que le temps était magnifique et qu’on respirait à pleins poumons l’air des hautes montagnes. Louisette lisait la belle écriture de l’instit, à voix haute, et Pierrot écoutait en souriant. Puis il regardait la photo, une prairie, une vallée, des fleurs, un village, des vaches rousses ou des vignes. Ça dépendait des années. Et il haussait les épaules, sacré instit, va, aller galoper si loin pour voir du ciel bleu, avec tout ce qu’il y a chez nous, qu’on en est rassasié.
Figure-toi, le taquinait Louisette, que si tu comptes les gens qui s’en vont en vacances et ceux qui s’en vont pas, eh  ben, tu verras que ceux qui s’en vont pas, il y en a plus beaucoup ! C’est le monde qui est comme ça, t’as qu’à voir tout ce qui passe sur la grand- route. Les congés payés, c’est fait pour ça, figure-toi, mon Pierrot. C’est nous autres qui sont un peu à la traîne, je crois bien.
Bah, sans doute, parce que tout le monde fait la même chose en même temps. Et Pierrot se taisait aussitôt, muré dans la conviction du contraire de ce qu’il venait de dire.
Le soir, les deux époux se payaient le luxe d’installer une petite table sous la treille où pendaient de longues grappes encore vertes, et là, ils soupaient, les jambes étendues, harassés de fatigue et de lumière, goûtant la fraîcheur qui leur tombait du ciel comme un baume sur leurs épaules endolories. Avant d’attaquer les salades, les pâtés, les boudins et le jambon, Pierrot s’enfilait une grande rasade de vin frais, se caressait le ventre, pétait un grand coup ou rotait, et, libéré, déclarait, on n’est pas bien, là, tous les deux, à regarder le soleil qui fait son lit ? Moi, je te dis qu’elle est belle la vie !
Et Louisette rigolait de ce que tout ça était quotidien, réglé comme du papier à musique.

 A SUIVRE...

11:41 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

"Pierrot n’aimait pas trop juillet. Il s’y sentait seul, presque abandonné."

Juillet le mois de certaines migrations humaines, d'une certaine Europe qui va "ailleurs" pour se donner des airs...

Et puis il y a ceux qui partent vraiment, (presque) définitivement...

Écrit par : Michèle | 24.10.2014

"Presque" et "définitivement" sont bien deux mots qui ne se supportent guère.

Écrit par : Bertrand | 24.10.2014

C'est bien pourquoi j'ai tourné ma langue plusieurs fois avant de laisser un commentaire.
Le seul vrai commentaire possible eût été que je parlasse de moi, là, ici et maintenant, mais faut pas exagérer non plus, hein ?

Écrit par : Michèle | 24.10.2014

Plus de sept ans déjà que tu commentes sur l'Exil, Michèle. Tu fus même une des premières, alors tu es un peu ici comme chez Toi, tu sais...

Écrit par : Bertrand | 24.10.2014

Merci Bertrand, tes paroles me vont droit au cœur, d'autant qu'il est arrivé que nous nous engueulassions avec conviction. Et cela ne nous fit pas toujours du bien :)

Écrit par : Michèle | 24.10.2014

To prawda!:)))

Écrit par : Bertrand | 24.10.2014

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