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20.10.2014

Un laboureur et du vent -6 -

éolienne.jpg... On frappa et Claude Grenier dut s’interrompre, le temps de laisser dire aux maîtres de céans : entrez ! Dominique apparut alors, passa doucement la tête dans l’entrebâillement, vit qu’il y avait de la visite et voulut se retirer… Non, non ! fit Pierrot, soudain radieux et en se levant de table. Qu’est-ce qui t’amène, l’instituteur ? Des œufs ? Oui, t’inquiète, on en a, on en a. Elles ont recommencé à pondre, les cocottes, et ça donne, tu peux me croire ! Mais assieds-toi, merde ! Viens trinquer avec nous, t’as ben cinq minutes ! Marie est de garde de nuit ? Bon, ben assieds-toi quand même, tu souperas avec nous. Mais à la bonne franquette, dame !
Le gars Pierrot était tout excité, tout joyeux de l’arrivée de son camarade qui faisait diversion au discours de Claude Grenier, lequel commençait à l’inquiéter vaguement. Et puis, il bombait le torse pour bien faire voir à Grenier qu’il était pas président d’un comité, lui, ni gros exploitant, ni copain avec le conseiller général, mais qu’il ne s’entendait pas moins comme larron en foire avec l’instituteur.
Grenier avait gentiment salué Dominique et il s’était levé pour lui tendre la main, tout en soulevant sa casquette. Il le connaissait bien, il avait fait la classe à ses deux garçons, il y avait six ou sept ans. Oui, ils étaient au lycée maintenant. Et ça marchait pas mal, merci. Surtout le plus jeune. Les maths, c’était son truc ! Dominique acquiesçait et se rappelait qu’effectivement le dernier, Jean-Luc Grenier, aimait le calcul.
Comme une sorte de point, ou une virgule plutôt, il y eut un silence dans la conversation, avant qu’elle ne revienne à son objet principal.
Je te disais donc qu’il nous manque l’essentiel, c’est-à-dire un cheval et un gars qui sait labourer avec. Un gars qui sait mener un bidet pour faire un sillon bien droit. Personne ne sait plus faire ça aujourd’hui, tu penses bien ! Et ce sera pourtant le clou de la fête, vois-tu…
Dominique essayait de comprendre de quoi il en retournait et interrogeait Louisette du regard. Figure-toi, le renseigna-t-elle, que Claude et le député… Conseiller général ! hurla Grenier en rigolant. Oui, conseiller général, c’est pareil, organisent cet été à… Ce sera où au fait ?
Ah, je ne l’ai pas dit ? Ça se passera dans le parc du château de Poléon, sur les prairies, un beau lieu, un lieu solennel, plein d’histoire. Pas mal, hein ? Roger a le bras long, on a déjà l’autorisation.
Figure-toi, recommença donc Louisette, que Claude et le député – Grenier eut un geste de désespoir - organisent cet été à Poléon une grande fête pour faire voir comment les gens travaillaient dans le temps dans nos campagnes, les vieilles faucheuses, les batteuses, les chevaux, les...

Louisette se tut, soudain gênée, et elle rougit jusqu’aux deux oreilles. La première, elle comprit ce que voulait Claude Grenier. La première, elle réalisa que les temps anciens, les grands-pères, les aïeux, les démodés, les vieilles façons de faire qu’on voulait montrer aux badauds, les outils délabrés, la misère du Sans l'sou, c’était leur présent à eux. C’étaient eux. C’était leur tranquille bonheur. Ils étaient là, dans la commune, comme des curiosités, comme des pauvres bougres qu’on pouvait exposer pour l’amusement. Comme au cirque. Elle déglutit, elle regarda son Pierrot, les deux coudes sur la table, la mine poupine, avec ses bons gros yeux humides, presque des yeux enfantins, qui écoutait sans broncher et qui, de temps en temps, tendait un bout de tarte ou remplissait les verres. Un immense chagrin lui brûla la poitrine… Elle dit qu’elle allait fermer le poulailler et sortit précipitamment.
Dominique baissait le nez jusques dans son verre et faisait mine d’en respirer le bouquet, comme s’il se fût agi d’un grand crû. Pierrot considéra sa femme qui s’enfuyait, jeta un coup d’œil vers son ami, avala sa salive et réalisa enfin. Il interrogea, d’une voix enrouée, comment ça ? Tu voudrais, si je saisis bien, que j’aille labourer avec mes chevaux la prairie de la marquise pour que des promeneurs du dimanche voient comment on se faisait chier dans le temps pour faire pousser un bout de pain ? Mais, mon vieux Claude, c’est un gros mensonge, ça, que tu me demandes ! Parce que c’est ce que je fais chaque automne, moi, et ça me fait pas chier du tout ! Et je vis en même temps que toué, là, en deux mille trois,  je crois bien ! Je respire le même air que toué ! Non ?
Et après ? Tu es le seul à savoir encore faire. C’est ça qui nous intéresse. Où est le problème ? Enfin, s’il y a un problème… Parce que moi, j’en vois pas. Et c’est le conseiller qui sera content de toi ! Tu sais qu’il se présente l’année prochaine pour être un député et qu’il a une grande, une très grande chance d’être élu, vu les insignifiants qu’il y aura en face ! Et quand un député est content d’un gars, hé ben, ça peut l’emmener loin, ça, le gars en question.
Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre, moi, de ton conseiller, député, et même ministre ? railla Pierrot. Tu sais, il a pas besoin de moi pour faire ses singeries et moi j’ai pas besoin de lui pour faire les miennes. Je men fous, moi, de ton gars. Je vote même pas… En plus, à peine s’il me dit bonjour quand je le croise, ou alors de loin, à la sauvette, pour rester poli sans se salir les mains. Et puis, tu sais, il est comme toi et moi, il fait une merde tous les matins, ses heures ont soixante minutes, le soleil est autant à moué qu’à li et, au bout du compte, faudra qu’il aille s’allonger comme tout le monde de l’autre côté des pissenlits !
Dominique ne put retenir un éclat de rire. C’est ce qui s’appelait une charge radicale et sans jeu de manches ! N’eût été Grenier qui écarquillait les yeux et faisait une moue indignée qui se voulait sans doute une sorte d’invite à plus de respect et de considération pour un élu de la république, qu’il aurait tapé sur l’épaule de son ami.

Le Grenier en question commençait en effet à sérieusement s’inquiéter. Il sentit, un peu tard, que ce n’était par avec cette brosse-là qu’il fallait lustrer le poil de cette espèce d’anarchiste ! Bon, d’accord, d’accord, mais moi, dis ? Moi, hein ? J’ai toujours été un bon copain. Et c’est pas d’aujourd’hui. Ça fait plus de cinquante ans que ça dure. Depuis la communale exactement !  Et c’est moi qui ai besoin de toi aujourd’hui. Tiens, toi, demande-moi un service et je te le rendrai aussitôt, ça c’est sûr, parce que ca s’appelle l’amitié, le bon voisinage. La convivialité ! Et Grenier s’appliqua à bien détacher chaque syllabe de ce dernier mot, en arrondissant la bouche en cul de poule pour bien montrer que c’était là un mot important, un mot difficile qu’il venait de pondre et que Pierrot ne pouvait raisonnablement pas prendre le risque de passer outre les principes d’un concept aussi savant !
J’ai besoin de rin, grommela Pierrot. Et quand on a besoin de rin, c’est toujours là qu’on est le mieux servi, pas vrai ? Il chancelait pourtant sous le poids de cette évocation de la vieille camaraderie et du bon voisinage. Des valeurs essentielles. Des valeurs d’homme. Il se mit donc en devoir de rassurer son visiteur. Bon, mais te fais pas trop de bile quand même, je vais en causer avec Louisette et avec le drôle, parce que si j’y vais, à ton assemblée de rin, ce sera lui qui tiendra le licol du bidet. Alors, s’il est d’accord et si ça lui fait plaisir de faire le saltimbanque devant tes messieurs-dames, hé ben, on ira... Mais t’avoueras que c’est quand même des idées à la con tout ça !
A la bonne heure ! S’empressa de conclure Claude Grenier, en passant outre la dernière assertion. Mais la parole vaut l’homme ou l’homme vaut rien, dame !
Un quart d’heure plus tard, il était parti, pressé par ses affaires de grand céréalier. Et il n’avait pas manqué, en se levant, d’envoyer une grande claque dans le dos à Pierrot, exactement comme celui-ci faisait sur la croupe de ses chevaux quand ils avaient bien mérité de leur picotin.

Le souper de ce soir-là traîna en longueur. Un souper à la fortune du pot, tel qu’annoncé. Soupe aux petits lardons, jambon grillé, confits de canard aux mojettes, tendre mâche et jeunes pissenlits des champs, fromages, œufs au lait et trois litres de pinard. Il fut long et la lune était déjà perchée haut sur le noir du ciel quand Dominique prit congé. Car il avait fallu convaincre Louisette qui, sans cesse, traitait de grand cornichon le Claude Grenier, pour le plus grand plaisir de Pierrot qui, à chaque fois, lui tapotait la cuisse et gloussait comme un dindon. Il avait fallu que Dominique et Valentin argumentent dans tous les sens, le premier le contraire de ce qu’il pensait, le second parce qu’il se faisait une joie de voir son père enfin mis en valeur, qu’il pourrait en causer au lycée, qu’il y aurait certainement des profs en goguette pour voir tout ça, et que, bon sang, c’était pas la mer à boire que de labourer deux ou trois allers et retours pour le plaisir.
Pierrot se fit longtemps tirer l’oreille et Louisette le défendait bec et ongles. Figure-toi que papa a raison, qu’elle martelait à son fils !  On n’est pas des animaux de cirque et on n’aime pas les cacahuètes, nous autres ! Alors, ce grand cornichon, qu’il achète un cheval, il en a les moyens, figure-toi !  Et qu’il fasse le comédien lui-même. Il verra que c’est moins facile que de poser ses grosses fesses sur un siège de tracteur rembourré, avec chauffage l’hiver, air frais l’été, radio et téléphone !
Un grand cornichon, ouais, ouais, ponctuait Pierrot, tressautant d’aise. Mais le fiston eut quand même le dernier mot en exprimant avec force qu’il ne se passait jamais rien dans cette vie de traîne-misère et que, pour lui, ce serait un honneur d’être sur scène à une assemblée du canton !

Et les deux parents, la mort dans l’âme et en baissant le nez, lui firent dès lors la promesse solennelle qu’ils en seraient.

Dominique, lui, savait bien que c’était la condition décalée d’un homme et d’une femme, ses amis, qu’on voulait ainsi réduire à une image impudique. Mais il savait aussi que Grenier ne pensait pas à mal, ne voulait pas faire du chagrin. Que c’était un con, c’est tout, et que c’était, lui, ce Grenier, qui était à côté de la plaque, à côté de la vie, comme tous les hommes, qu’ils soient des villes ou des campagnes, qui avaient vendu leur âme à la marche absurde d’un monde ! Mais tout ça, il ne pouvait le dire. Ce qu’il voulait éviter, avec des phrases simples, c’est que Pierrot, par un noble refus qui passerait à coup sûr pour de la bêtise, voire pour de la méchanceté, ne soit encore plus marginalisé qu’il ne l’était pour l’heure. Il le voulait pour eux et aussi pour Valentin qu’il savait souffrir en société du mode d’existence de ses parents parce qu’il atteignait maintenant cet âge ingrat où la jeunesse a besoin d’une mise en valeur, a besoin de se montrer, pour faire ses premiers pas sur le chemin de la séduction.
Et tout en ergotant habilement, Dominique faisait des efforts colossaux pour rigoler, pour se faire jovial, désinvolte, et pour minimiser l’affaire. Quand tu dis d’accord à un con, Pierrot, ce n’est pas forcément à sa connerie que tu dis d’accord, qu’il assena. Et tu n’imagines pas le nombre de choses que je fais à l’école et avec lesquelles je ne suis pas du tout d’accord !

Quand il se glissa enfin dans son lit, il vit la timide lueur d’une lune en son premier quartier qui se frayait un passage entre deux nuages et venait frôler les rideaux suspendus à la fenêtre. Il vit aussi une branche du gros pommier qui se balançait dans la pénombre, comme si elle saluait le silence. Il eut alors plein de pensées attendries pour le couple voisin et il fut long à s’endormir...
Bientôt, dans cet état de torpeur ouatée de la conscience qui quitte en douceur la réalité, il lui vint la pensée de ces indiens des plaines, vaincus, défaits, évoluant de vallée en vallée et de ville en ville sur un cirque avec leurs chevaux et leurs plumes bariolées de chefs de guerre, devant les colons hilares.

Ceux-là mêmes qui avaient violé leurs femmes, égorgé leurs frères, assassiné leurs enfants et anéanti leur civilisation.

A SUIVRE...

10:17 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

C'est beau d'une belle justesse.

Écrit par : Michèle | 21.10.2014

C'est fou quand même comment ces gestes de laboureur qui ont nourri le monde pendant des millénaires sont subitement devenus ridicules aux yeux de la majorité des gens.

Écrit par : Feuilly | 22.10.2014

Merci, Michèle...Heureux que cette prose soit à ton goût.

Oui, Feuilly, et j'ai pris cet exemple des fêtes "de l'agriculture à l'ancienne" car j'ai toujours trouvé ça hideux.
En fait, j'y suis allé plusieurs fois pour essayer d'en pénétrer l'esprit et j'ai bien vu qu'il ne s'agissait pas d'entretenir une mémoire ou de glorifier un passé mais de vanter, a contrario, les méthodes expéditives des temps modernes.
Les commentaires des agriculteurs y étaient goguenards...
C'est la raison pour laquelle Pierrot fait ici figure d'ours pour les montreurs d'ours.

Écrit par : Bertrand | 22.10.2014

Non, on montre le passé pour prouver à quel point on avait du mal à l’époque (sous-entendu : c’est bien mieux maintenant). Il y a juste une pointe de nostalgie chez ceux qui ont connu cela autrefois (« mon grand-père avait la même charrue », etc.) Le folklore tue ce qu’il veut montrer. Même chose pour les patois. Une pièce de théâtre écrite en patois est toujours comique et un peu bèbète et en voulant ressusciter la langue utilisée par tous il n’y a pas si longtemps, on la tue irrémédiablement en en faisant une langue morte, qui appartient au passé.

Écrit par : Feuilly | 22.10.2014

Le folklore tue ce qu'il veut montrer. Ce n'est pas ça à mon avis. Il entérine l'acte de décès.
Il dit : voilà, ça, c'est mort, ça fait partie du patrimoine folklorique.

Écrit par : Bertrand | 22.10.2014

Mais celui qui organise ce folklore croit parfois de bonne foi faire vivre encore un peu le passé (revenir à quelque chose de dépassé, certes, mais d'authentique)alors qu'en le montrant comme étant passé, il le "tue" définitivement.

Écrit par : Feuilly | 22.10.2014

Tout à fait... ce n'est pas une question de bonne ou de mauvaise foi. L'instit le pense, d'ailleurs :
"Mais il savait aussi que Grenier ne pensait pas à mal, ne voulait pas faire du chagrin. Que c’était un con, c’est tout, et que c’était, lui, ce Grenier, qui était à côté de la plaque, à côté de la vie, comme tous les hommes, qu’ils soient des villes ou des campagnes, qui avaient vendu leur âme à la marche absurde d’un monde"

Écrit par : Bertrand | 22.10.2014

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