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17.10.2014

Un laboureur et du vent -5 -

littérature, écriturePierrot s’était soudain renfrogné, un petit pincement au creux du ventre.
Il n’ignorait pas que Claude Grenier, dans le temps, avait plus ou moins conté fleurette avec la jeune Louisette, et qu’ils étaient même allés au bal ensemble. Oh, c’était il y avait longtemps, bien longtemps, c’est vrai, une trentaine d’années peut-être, dans les années soixante-dix, et Louisette était une femme droite et honnête, une tendre épouse. Pour sûr que Pierrot ne soupçonnait rien qui puisse être fâcheux! Mais il n’y pouvait rien : il n’aimait pas que le passé vienne le faire chier de cette façon. Le Grenier, en plus, il était riche comme Crésus, il exploitait sur deux cent cinquante hectares au moins, que du blé et du maïs. Un gros. Un moderne. Un gars qui avait la réputation d’aimer courir le cotillon aussi. Un gars que, si Louisette l’avait choisi, hé ben, il l’aurait mise à la tête d’une belle exploitation, avec une belle maison, des sous, une voiture et même des vacances. Alors qu’avec Pierrot… Non, décidément, il n’aimait pas ça, que Grenier vienne fourrer son museau chez lui. C’était pourtant un gars sympa, un grand gars, bel homme, robuste, avec des moustaches retombantes, et il tapait fort dans le dos de Pierrot quand ils se rencontraient. Trop fort même. Il lui tapait dans le dos comme on tape dans le dos d’un plus petit que soi, le dos d’un bonhomme, d’un plus faible, d’un brave innocent… Dis-moi, Pierrot, ça marche les affaires ? Un tantinet compatissant et même goguenard, pour tout dire.
Ben, figure-toi, expliquait Louisette, qu’il ne m’a pas dit ce qu’il voulait. Parce que c’est toi qu’il voulait voir. Une affaire d’hommes, exactement qu’il a dit. Et ça avait l’air pressé. Il a demandé où tu étais et ce que tu faisais, je lui ai dit et il a dit, bon, je repasserai ce soir à l’apéritif. Et il est parti. Mais figure-toi, que moi, ça m’a drôlement surprise tout ça, et c’est pour ça que je suis vite venue te dire… Et puis, aussi, les lapins ont plus d’herbe. J’ai apporté la faucille et un grand sac. Je vais en profiter et en ramasser un peu, là bas, au bord du pré.
Pierrot pinça la joue de sa femme ; oui, c’est drôle ça, que Claude Grenier a besoin de me causer. Et je vois vraiment pas en quoi un pauvre bougre de mon acabit peut lui être utile. Mais bon, si c’est que ça, on verra bien. Tiens, puisque t’es là, viens donc partager mon fricot. Assieds-toi là, ma belle, tout près. Voilà. Mais va pas te piquer les fesses aux épines, dame ! Alors, on n’est pas bien, là, tous les deux, dis ?
Le soleil au-dessus d’eux montait maintenant haut dans le ciel et leur caressait les cheveux. De temps en temps, il se cachait derrière un nuage blanc qui traversait très vite tout l’espace bleuté et une ombre fuyante gommait un court instant la lumière des champs. Sur les blés qui ondoyaient, se creusaient et bombaient l’échine sous les caprices de la brise, le grand busard cendré, inlassablement, virevoltait et fouillait de ses yeux ardents les profondeurs de toute cette profusion.

Bon, avait commencé Claude Grenier, après les civilités d’usage et après que Pierrot lui eut tiré la chaise la plus valide, celle dont la paille tenait encore bien, tandis que Louisette posait sur la table un pichet de vin et quelques morceaux d’une tarte aux pommes, tu sais que j’ai été élu l’année dernière président du comité des fêtes du canton, pas vrai ? Ah, non, tu m’l’apprends, avait bredouillé Pierrot en remplissant les verres et en fronçant du sourcil parce que lui et les fêtes, ça faisait vraiment deux !

Ben maintenant tu le sais et c’est pour ça que j’ai besoin de toi, mon vieux Pierrot. Oui, on a sacrément besoin de toi et tu peux nous enlever une belle épine du pied . Vois-tu, on a prévu pour le mois d’août, enfin, quand je dis qu’on a prévu, c’est pas tout à fait ça. Exactement, c’est Beunasson, Roger, le conseiller général, qui  nous l’a demandé, et quand un conseiller général demande quelque chose, hein, poliment en plus, on ne peut guère refuser. Surtout que c’est lui qui nous vote les sous pour nos routes, pour la salle des fêtes, pour le collège, enfin pour tout, quoi ! Et puis, c’est loin d’être un mauvais gars, tu le connais, et son idée est très bonne, par-dessus le marché. Bref, on a tous décidé, si tu préfères, d’organiser pour la frairie annuelle du quinze août une grande manifestation, énorme, sur le thème de l’agriculture des anciens temps. L’agriculture de nos grands pères… Oui, il y aura une vieille batteuse, encore plus décatie que la tienne, qu’un gars de Vendée nous prêtera, il y aura des vieux outils d’avant-guerre, des charrettes d’autrefois, des chars à bancs, des tombereaux, des bonnes femmes qui feront des boudins comme nos grands-mères faisaient, des gars qui faucheront à la faux, d’autres qui sèmeront à la volée. Formidable, que ce sera, mon vieux Pierrot, et ça va attirer du monde, cette affaire ! Dans d’autres cantons, ils font ça tous les ans et les gens aiment ça, l’histoire, la campagne de nos aïeux, et comment ils bûchaient dur pour gagner une misère, dans le temps… Tu vois ?
Il voyait, Pierrot. Enfin, il voyait ce que Grenier voulait organiser, il voyait ça comme des amusements et, lui, il avait pas trop le temps de s’amuser. Alors il écoutait en buvant son verre de vin et en grignotant un bout de tarte, mais il attendait de savoir ce que Grenier espérait réellement de lui car, pour l’instant, ça, il ne le voyait toujours pas.
Figure-toi, interrompit Louisette, que j’en ai entendu parler dans le poste, de ce que tu dis là. Oui, des fois, à Radio Hélène, ils causent de ce qui se passe dans le coin. C’était l’année dernière, mais je sais plus où, figure-toi.
Oh, oh, fit Claude Grenier, en levant la main et en opinant vivement du chef pour bien faire le modeste, l’idée n’est point nouvelle, je ne dis pas le contraire ! Je te répète que beaucoup de cantons le font, Ménigoute en Deux-Sèvres, Couhé dans la Vienne, plus près de nous Aigrefeuille ou Marans, parce que ça instruit les gens et ça les distrait en même temps. Faut bien distraire les gens quand on est Président d’un comité des fêtes, pas vrai ? ricana Grenier en vidant son verre et en balançant une grande claque dans le dos de Pierrot… Punaise, c’est vrai que tu fais du bon pinard, mon salaud ! Du vrai. Du solide. On n’en trouve plus beaucoup  du comme ça !
Entièrement biologique, mon gars ! Tout à la force du poignet et aucune drogue ! Rin que du soleil, du vent et de la pluie !
Bien, bien, bien, avait interrompu Grenier que les considérations biologiques, à l'évidence, agaçaient.
Bon, mon vieux Pierrot, pour notre affaire, c’est qu’il nous manque l’essentiel, vois-tu, c’est-à-dire…

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Commentaires

"Bref, on a tous décidé, si tu préfères, d’organiser pour la frairie annuelle du quinze août une grande manifestation, énorme, sur le thème de l’agriculture des anciens temps [...] "

Purée, dès cette phrase, je me suis dit aïe !
ça va barder avec le Pierrot...


J'aime bien tous ces mots que j'apprends, la chaintre, la frairie... :)

Écrit par : Michèle | 17.10.2014

Moi j'aime bien le grand busard cendré, qui plane là-haut et qui observe la scène. Il est un peu l'oeil du narrateur omniscient tout en renvoyant à la nature sauvage et authentique.

Écrit par : Feuilly | 17.10.2014

La morgue des possédants, c'est quelque chose...

Écrit par : Michèle | 18.10.2014

Michèle, ce sont des mots, effectivement d'une langue vernaculaire.
Les possédants, il est vrai, sont souvent rogues. Les possédés un peu moins....

Dis donc, ami Feuilly, tu me vois en oiseau de proie ? :)))

Écrit par : Bertrand | 20.10.2014

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