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15.10.2014

Un laboureur et du vent -4 -

Le travail productif relève des procédés de maintien de l’ordre.

Raoul Vaneigem - Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations -

                                        Chapitre 2

littérature,écritureLes yeux rivés sur les crochets de fer qui mordaient la terre, l’assouplissaient et arrachaient les mauvaises herbes, Pierrot, en bras de chemise, maintenait avec fermeté les mancherons de son antique bineuse que tirait Sultan, le gros percheron à la robe pommelée. Les biceps de l’homme palpitaient, secoués par les soubresauts de l’outil rencontrant l’obstacle des mottes ou celui d’une pierre.
Il y avait là quatre hectares, la plus grande parcelle dont n’ait jamais pu s’enorgueillir Pierrot. Tout le reste de son bien, d’une dizaine d’hectares environ, était éparpillé à droite à gauche sur les quatre horizons et il devait aux différents assemblages, recollages et échanges du remembrement honni que cette pièce-là fût d’un seul tenant. Mais alors que tout autour de lui les champs se déroulaient uniformes et monochromes, des champs immenses, tout verts sous la toison compacte des blés en herbe qui fuyait jusqu’aux limites du visible, jusqu’aux premiers bosquets de chêne d’une autre commune, les quatre hectares de Pierrot avaient été inégalement morcelés en trois, comme un pied de nez à l’obligation d’être rentable.
En fait, Pierrot ne cultivait pas : il jardinait.
Une partie, sur laquelle le paysan passait aujourd’hui la bineuse, avait été semée de betteraves pour les gorets, les vaches et les chèvres, sur une autre batifolait une chétive avoine pour les chevaux et les poules, sur la dernière, Pierrot avait laissé pousser un pré naturel, qu’il comptait récolter en foin.

Le cadastre communal désignait cette pièce de terre sous l’appellation de champ des quatre chemins, puisque autrefois, avant ce satané remembrement, deux chemins vicinaux se rencontraient là, formant un carrefour à quatre branches, l’une courant sur Surgères, l’autre prenant la direction de Mauzé, une troisième conduisant à Saint-Georges-du-Bois et la dernière encore pointant vers Chaillé. Mais il y avait belle lurette, plus de quarante ans, que les chemins avaient disparu sous le soc des charrues, laissant place à une voie rectiligne, blanche et nue, sans âme et sans le moindre méandre, filant de Saint-Pierre-d’Amilly à Surgères et qu’on appelait tout bonnement le chemin de remembrement.
Pierrot était ce matin-là d’une humeur printanière, à l’unisson avec la saison qui dorlotait tendrement la campagne sous une tiédeur nouvelle. Tout en guidant soigneusement son cheval entre les rangs de betteraves, il sifflotait un vieil air de Dario Moreno, si tu vas à Rio, n’oublie pas de monter là-haut, sans même savoir d’où il tenait cet air ancien et comment il s’était installé dans sa tête. Arrivé à mi-longueur du rang environ, il interrompait son sifflotement pour encourager brièvement sa bête, car il y avait là un faible raidillon à franchir, le champ des quatre chemins ayant la particularité de faire le dos rond. Il constituait ainsi une petite bosse sur la platitude des paysages alentour et  d’aucuns, qui se piquaient de géographie locale, prétendaient que le point culminant de la commune, dix mètres soixante exactement, se trouvait là, entre les rangs de betteraves de Pierrot. Et ça l’amusait beaucoup, ça, Pierrot. Au moins, de toute la commune, c’était lui qui labourait le plus près de dieu ! Ça lui faisait même une belle jambe, cette affaire, qu’il rigolait !
Il arriva bientôt au bout du champ, tira sa montre à gousset et commanda à son cheval de filer tout droit dans la chaintre, jusqu’à un petit buisson d’épines que reverdissaient les premières sèves d’avril. On va casser la croûte, mon vieux Sultan ! Et il laissa le cheval là, à brouter les jeunes rameaux des arbustes. Mais, avant d’ouvrir sa musette où l’attendait une collation, Pierrot bouchonna d’abord soigneusement l’animal et lui recouvrit l’échine d’un vieux sac de jute. Il en fit aussi le tour, flatta la puissante croupe et examina un à un les sabots. Puis il s’assit dans l’herbe tout contre la haie, bien à l’abri du vent qui soufflait fort de l’Océan, encore frais.
Du pouce, il fit sauter le bouchon de sa bouteille de vin et avala une grande lampée, longtemps, la pomme d’Adam frétillante, la tête basculée loin en arrière, les yeux fermés et le visage bien exposé au soleil. Ah ! Voilà qui fait mé d’ben qu’un coup d’pied dans l’derrière ! qu’il badina tout haut, en s’essuyant la lèvre et en reposant la bouteille sur l’herbe. Puis, avant d’entamer sa petite collation, il suivit des yeux un grand busard cendré, gris et blanc, qui, par petits coups de ses larges ailes, survolait lentement la surface ondoyante des blés. Beaucoup plus loin, depuis la branche de quelque bosquet isolé, on entendait le coucou lancinant de l’oiseau dénicheur appelant l’âme sœur. C’était la première fois de l’année. Pierrot écouta avec bonheur ce message de la belle saison revenue, fouilla dans ses poches, n’y trouva pas la moindre pièce de monnaie et sourit : cette année encore, il ne serait pas bien riche !
Il allait sortir le pain de sa musette de toile, déjà il avait ouvert son couteau, quand, levant les yeux, il vit arriver sa Louisette, en vélo sur le chemin de remembrement. Il se leva d’un bond… Nom de dieu, qu’est-ce qu’il y avait ? Louisette ne prenait le vélo que dans les situations les plus pressantes et ne venait le rejoindre aux champs que dans les cas graves. La dernière fois, il s’en souvenait très bien, c’était il y avait trois ans, quand ce garnement de Valentin, descendant du grenier avec un lourd baquet de pommes entre les bras, avait loupé un rolon et s’était cassé la jambe ! Ah, il en avait eu de la peine, le Pierrot, pour son pauvre drôle qui pleurait comme un bébé et qui gémissait et qui avait grand mal ! Il eût tout fait pour s’être cassé la figure à sa place, sûr ! Mais enfin, tout s’était bien terminé. Plus de peur que de mal. L’ambulance était venue à toute vitesse en klaxonnant de sinistres pimpons, pimpons, direction l’hôpital de Niort, plâtre, béquilles, et petit à petit, tout s’était remis en place. Mais on n’avait plus jamais envoyé Valentin chercher des pommes au grenier !

Pour l’heure, Pierrot regardait donc Louisette se dandiner sur sa selle et toute sa silhouette qui se balançait au rythme saccadé des pédales, juste au-dessus de la ligne verte des blés. Il la vit bientôt coucher le vélo au bord du chemin et continuer à pied entre deux rangs de betteraves. Le cœur en alerte, il vint à sa rencontre, s’attendant à un malheur. Sa femme pourtant n’avait pas l’air paniquée. Elle ne courait pas comme quand on est vraiment dans l‘urgence. Elle marchait vite, certes, mais pas plus que d’habitude, sans empressement excessif. Elle agita même le bras pour le saluer de loin et il vit qu’elle lui souriait. Il en fut rempli d’aise et se demanda bien, alors, qu’est ce qui pouvait l’amener là.
Ah, je t’y prends, gredin ! C’est comme ça qu’il travaille, mon homme, assis au bout du chantier à se rincer la dalle, lança-t-elle en riant, du plus loin que pouvait porter sa voix. Ben, c’est que c’est l’heure de résuna, ma jolie, et faut ben que Sultan souffle un peu aussi, pas vrai ? Mais qu’est-ce qui se passe donc chez nous autres ?

Elle le rejoignait maintenant, toute joviale. Pierrot la trouva bien belle, toute échevelée qu’elle était par le vent de sa course, ses joues abondantes et fraîches teintées de rose et ses yeux verts tout humides du courant d’air pris sur la bicyclette. Il pensa une seconde qu’il était un bonhomme bien heureux d’avoir une telle femme avec lui.
Rien de grave, t’inquiète pas. Enfin, je crois pas… Mais on a eu une visite, figure-toi, et j’ai pas pu attendre ce soir pour te le dire. Figure-toi que Grenier est venu à la maison.
Grenier ? Et pour qui faire ? Qu’est-ce qu’i veut de nous, le Grenier ?

A SUIVRE...

 

09:28 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Après l'accident de Valentin au grenier, la venue de ce Monsieur Grenier ne me dit rien qui vaille...

Écrit par : Feuilly | 15.10.2014

Je t'ai déjà fait le coup. Je recommence :)
https://www.youtube.com/watch?v=RVhx1HYoEJk

Écrit par : Michèle | 15.10.2014

ça n'annonce rien de bon, en effet.. Enfin, pas trop grave, mais tout simplement ridicule, comme l'époque.

Merci Michèle. C'était un des tubes de ma mère qui s'appliquait à en faire tous les trémolos et toutes les vrilles :)))
Pour tout te dire, j'en avais un peu ras la casquette de Dario Moreno, de Luis Mariano, Tino Rossi et d'un autre, qui, je crois s'appelait Mistral, comme le vent. Pas certain du nom.

Écrit par : Bertrand | 15.10.2014

Mistral ? Je ne connais que le poète occitan fondateur du Félibrige et bien sûr les corvettes que la France ne livrera pas à la Russie...

Écrit par : Feuilly | 15.10.2014

J'ai dû me planter. Ma mère ne connaissait ni le poète ni les corvettes promises aux Russes ;))))))

Écrit par : Bertrand | 15.10.2014

Tu veux peut-être parler d'André Dassary et Georges Guetary. Tous ces chanteurs étaient un peu du même tonneau...

Écrit par : Michèle | 15.10.2014

Voilà, c'est ça ! Un bellâtre avec des moustaches...
Ceci dit, tous les moustachus ne sont pas des bellâtres :))

Écrit par : Bertrand | 16.10.2014

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