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13.10.2014

Un laboureur et du vent - 3 -

éolienne.jpgDis-donc, Louisette, tu sais quoi ? avait soudain demandé l’instit… Ta table respire si fort le terroir, que vous devriez, avec Pierrot, là, dans la grande grange, ouvrir une auberge. Une table d’hôtes. Une ferme auberge. On en voit partout, sauf chez nous, et elles ne viennent pas à la cheville de tout ce qu’on vient de boulotter là, loin s’en faut ! Et ça ferait un bel apport d’argent. Qu’en dis-tu ?
Une auberge ? Une auberge chez nous ? Mais t’es pas fou, l’instituteur ? Se crever les reins et tout le fourbi pour que des messieurs-dames viennent manger nos affaires !? Mais… Mais tu déconnes complètement ! Oh, t’as trop bu, t’as trop bu,  mon gars Dominique !
Louisette resta un moment silencieuse à se dandiner d’un côté sur l’autre sur sa chaise, puis elle posa doucement sa main sur le bras de Marie, la jeune femme de l’instit, comme quand on s’apprête à faire une confidence, et avoua  y avoir déjà pensé, figure-toi. Que ça donnerait un but, un vrai, à tout notre travail.
Alors Pierrot, qui avait une confiance aveugle dans le jugement et la droiture de sa femme, se sentit soudain déstabilisé, abandonné même, et il répéta, hébété, une auberge, une auberge chez moi ? Pour des messieurs-dames ? Mais, enfin Louisette ! Réfléchis… Tu te vois ?
Elle se voyait, oui. Des grandes tables montées sur tréteaux, des nappes blanches, là, à l’abri dans la grange ou même ici, sur la prairie à l’ombre des poiriers, et des couverts bien mis et des repas pour les voyageurs, nombreux, mais qui passaient à toute allure sur la grand-route, filant sur Royan ou l’île d’Oléron, sans même savoir quel pays ils traversaient et qu’il y avait là des gens capables de les bien accueillir.
Capables d’offrir les spécialités régionales succulentes, avait renchéri l’instituteur. Ton travail mérite d’être connu, apprécié, goûté, Pierrot. Non ? Tout biologique, voilà ton enseigne ! Il s’échauffait, un peu gris, et Pierrot balbutiait, implorait presque du regard  le secours de sa femme. Ah, t’as de drôles d’idées… J’en sais rien, tiens ! J’me vois pas d’attaque à travailler pour ça… Et combien que tu crois qu’ils paieraient un repas, tes muscadins, hein ? Combien ? Rin, qu’ils voudront dounner. Ils s’en mettront jusqu’au menton et ils fileront comme des mandrins ! Non, c’est une idée de fou, la fin de la tranquillité pour nous tous. On n’est pas bien là, peinards, tous les quatre, avec personne pour venir nous emmerder ?
Mais l’instituteur, sa jeune femme et Louisette s’étaient déjà lancés dans des calculs abominables, les viandes, les légumes, les fruits, le pain, le temps passé, le vin, la vaisselle, le gaz,  le linge à laver, la lessive, l’eau. Marie griffonnait sur un papier, bredouillait des plus, des moins, des multiplié, des divisés et des virgules. Ils en avaient presque oublié le pauvre Pierrot, qui les écoutait, bouche bée, comme s’ils fussent soudain devenus cinglés. Il voyait avec effroi des voitures s’arrêter chez lui, des insolents endimanchés qui klaxonnaient comme des andouilles en arrivant là pour bien faire voir qu’ils étaient arrivés et qu’il fallait les servir en vitesse, qui traversaient la cour sur la pointe des pieds pour éviter les crottes de poule et les bouses, qui riaient sous cape en voyant son vieux sarreau de partout rapiécé, qui s’installaient dans la grange et qui se mettaient à boire son vin et à bouffer son goret, ses patates et son veau ! Il en était malade. Il essayait de s’interposer, de faire un geste, de dire un mot, de rappeler sa chère Louisette à la raison.
On ne l’écoutait pas.
On en était à la fin des calculs et on arrivait à environ vingt euros par tête de pipe ! Pierrot porta la main à son cœur et poussa un cri comme si on l’assassinait. Tout ça pour vingt euros ! Arrêtez, arrêtez ! On ne fit pas cas de lui. Vingt euros par tête de pipe, une vingtaine de repas par jour à la belle saison, hé, dis donc sur trois mois d’été, sans compter les longs week-ends, Pâques, l’Ascension, la Pentecôte, La Toussaint même, si le temps est clément, tout ça va chercher dans les… Voyons… Voyons… dans les cinquante, voire soixante mille euros de chiffre par an, mon vieux Pierrot, jubilait l’instituteur en donnant une bonne bourrade dans les côtes de son compagnon, lequel poussa derechef un cri épouvanté, cacha ses yeux dans ses mains comme pour ne pas voir la suite, et faillit s’écrouler. Lui aurait-on annoncé trente six mille milliards d’euros, qu’il aurait eu la même et douloureuse sensation, celle que le ciel était en train de lui tomber sur la tête et qu’on voulait le bouffer, lui, tout cru.
Louisette le prit par les épaules, lui demanda de servir une autre petite topette, et susurra, on va réfléchir à tout ça, figure-toi, oui, on va y réfléchir… Voilà qui donnerait un peu de sens à ce que nous faisons à longueur d’année. Pas vrai, Pierrot ? Le paysan ouvrait tout grand les yeux et il hochait la tête. Pour un peu, le vin et les topettes décuplant l‘émotion, il se serait mis à pleurer. Ah, sacré farceur d’instituteur, sacré farceur, qu’il murmurait, complètement abasourdi.
Vaincu, il était cependant à deux doigts de rendre les armes, surtout vis-à-vis de sa Louisette pour qui il se serait jeté dans le puits, comme on dit, et qu’il voyait, là, avec leurs amis, toute émoustillée et pleine de joie. Mais il allait servir une troisième topette quand lui vint soudain une idée lumineuse... Il reposa la bouteille avant même de remplir les verres, comme se ravisant, et, du bout des doigts, se mit à tapoter à petits coups frénétiques sur la table. Il retrouva tout son sourire et  demanda : et  l’hygiène, hein ? L’hygiène, vous y avez pensé, à l’hygiène ? L’hygiène ? Quelle hygiène ? Qu’est-ce que tu nous chantes avec ton hygiène, Pierrot ? Les trois autres étaient interloqués, ils le pressaient de s’expliquer et lui, il ricanait sottement. Oui, tu crois qu’ils vont tranquillement vous laisser batifoler à vos petites occupations, les gendarmes et tout le fourbi ? Les gendarmes ? Enfin, je veux dire les lois, les contrôleurs, les emmerdeurs… Tu crois peut-être que les gars qui se promènent en bagnole, là, les qui se poussent du col, les gars des villes, ils vont se ramener là, bouffer, payer et foutre le camp ? Ça se fait pas du tout comme ça, les affaires ! Il leur faut des  lavabos, du savon, des chiottes, du papier qui sent la violette, peut-être même une douche. Et puis, il faut une vraie cuisine, avec des ustensiles qui reluisent, des grands fourneaux, des aérations, des vrais frigos, des carrelages propres, des écoulements sains. Faut que tout ça brille comme les couilles du chat, mes mignons, quand on veut servir à manger à des gens qui sortent leur porte-monnaie pour être reçus en princes ! Alors tout ça, vous n’l’avez pas compté dans vos calculs. Et puis, il y aura les contrôles, hein, les contrôles pour voir si des fois il y aurait pas des microbes là-dedans capables de flanquer la chiasse aux bourgeois ! Et puis les impôts, les taxes… Regarde, moi, mon lait qui est nature, qui sent bon la prairie, qui est crémeux et a un goût extra, même pas le droit de le vendre parce que, soi-disant, mes affaires sont pas aux normes ! Alors, hein, comment vous allez faire, là, pour faire cuire des viandes et pétrir des gâteaux et nettoyer des légumes pour que les fines gueules qui bouffent de la merde à longueur d’année chez eux, trouvent ça aux normes comme leur chante la loi, hein ? Hé, hé, hé ! Vous allez faire comment, mes bons ?

Louisette regardait son mari, soudain admirative. Mais où est-ce qu’il était allé chercher tout ça, son Pierrot ? Dominique, tantôt secouait la tête, tantôt opinait du chef et il ouvrait la bouche, également épaté. Marie, elle, souriait de la façon dont argumentait Pierrot sur l’hygiène – Marie était une  infirmière – mais, dans le fond, elle trouvait qu’il avait raison et qu’il avait soulevé là un lièvre de taille à refroidir les ardeurs.
On finit quand même par la prendre, cette troisième topette, mais en silence, chacun à ses pensées, comme quand on vient de faire le tour d’une épineuse question et qu’il n’y a plus rien à ajouter. Dominique porta le verre d’eau-de-vie à son nez, ferma les yeux et huma le parfum vigoureux des poires. Il trempa ses lèvres et murmura d’une voix attristée, douce, tu as raison, Pierrot. Ce monde est sale dans ses vues, sale avec son argent, sale avec ses poisons et ses produits frelatés, sale en profondeur et il exige de la propreté partout. De la propreté surfaite. De la surbrillance.  T’as raison, Pierrot...
On ne reparla plus jamais de la ferme auberge un moment entrevue. Mais le paysan avait senti, quoique de très vague façon, que ces temps dont il se savait exclu, semblaient bizarrement lui coller aux fesses par une sorte de mode dont il ne saisissait pas tout et comme s’ils voulaient le mettre sous vitrine pour le tuer davantage encore.
Il en éprouva un désarroi secret, profond, d’autant que plusieurs événements se succédèrent qui vinrent plus ou moins corroborer le désagréable sentiment.

Fin du chapitre 1

A SUIVRE...

11:14 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Un régal de lecture, comme toujours. Me tarde d'avoir la suite.

Écrit par : Michèle | 14.10.2014

Oui, on lit en silence

Écrit par : Feuilly | 15.10.2014

Merci !
ça me fait plaisir de vous savoir derrière ce laboureur...

Écrit par : Bertrand | 15.10.2014

Les commentaires sont fermés.