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10.10.2014

Un laboureur et du vent -2 -

éolienne.jpgL’instituteur et sa jeune femme étaient souvent invités à la table de Pierrot. Pour un oui, pour un non. Parce qu’on avait tué le goret, parce qu’on avait fini de rentrer le foin ou les betteraves et que l’instit avait donné la main, parce que la paille était engrangée, parce que le veau était né, parce que c’était l’anniversaire de  mariage de Pierrot et de Louisette, parce que c’était le mardi gras et qu’il fallait manger des  crêpes… Ainsi, à l’instar des chevaux, Dominique était peu à peu devenu la fierté du gars Pierrot. Il était comme cul et chemise avec l’instit, lui, censé être l’homme le plus sot de toute la contrée à vingt kilomètres à la ronde ! Il y avait de quoi être fier et de quoi boucher le bec aux médisants ! Surtout que Dominique lui confiait souvent que les exploitants agricoles, les autres, les grands, les gros, étaient des saccageurs, des empoisonneurs, des videurs de nappes phréatiques alors que lui, Pierrot, il était resté authentique.  Dans le vrai, quoi… Et ça faisait bien du plaisir à Pierrot, ça, d’être dans le vrai, même s’il ne comprenait pas bien ce qu’il y avait de tellement réjouissant à être dans le vrai ! Des idées d’instit, sans doute…
Les deux hommes s’interpellaient par-dessus la clôture séparant leur cour respective ; une cour au beau milieu de laquelle pontifiait un tas de fumier d’où serpentaient des ruisseaux de purin, entourée de bâtiments délabrés et investie par tout un peuple jacassant de gallinacées, de palmipèdes et autres galliformes pour l’un, et, pour l’autre, une cour recouverte d’une verte pelouse où s’égayaient d’agréables massifs de fleurs, un petit plan d’eau et des allées de graviers blancs. Ils s’apostrophaient comme de bons vieux camarades qu’ils étaient. Hé, que fais-tu Pierrot ? As-tu besoin d’un coup d’main ? Hé, l’instit, arrive avec ta mariée pour goûter la confiture de framboises à la Louisette ! Tu m’en diras des nouvelles. Pas celle de Leclerc, t’inquiète !
Les soirs d’été, ils passaient parfois de longues heures sous les vieux poiriers plantés sur la prairie, derrière la grange. Là, assis autour d’une table de fortune,  ils contemplaient l’immensité du ciel de nuit. Le paysan était en bottes, avec son gros pantalon de travail et un maillot de corps à l’ancienne, et sous ses bras puissants on voyait les touffes en bataille d’un poil roux inondé de sueur. L’instituteur, lui, était en tee-shirt, en bermuda et en sandalettes, et ils sirotaient un verre d’eau-de-vie de poire, frappé de glace. Louisette causait avec sa jeune voisine et l’instituteur, presque allongé sur sa chaise, montrant du doigt, expliquait Cassiopée, Vénus, l’étoile du Nord et la voie lactée. Pierrot se cabrait alors très loin en arrière, jusqu’à s’en tordre le cou, écarquillait ses gros yeux, se sentait ému comme un môme devant son sapin de noël, déglutissait avec peine et déclarait immanquablement que tout ça, c’était très beau parce que c’était la nature, et qu’on n’était rien du tout sans l’immense nature fourmillant au-dessus de nous.
Au cours d’une de ces soirées, après que l’instit avait aidé Pierrot à rentrer ses charrettes de foin - en vrac bien sûr, pas de bottes, ça gâte l’arôme et ça tue les vitamines - et qu’ils avaient dîné là, sous les poiriers, par un ravissant crépuscule de juin bruissant des mille insectes de l’été, qu’on devinait le reflet orangé des lampions de Surgères sur la chute lointaine de l’horizon, qu’un souffle d’air s’était enfin levé sur le tard et caressait avec volupté la peau tout le jour exposée aux brûlures du soleil, Dominique et sa femme avaient émis une drôle de suggestion qui avait pas mal chamboulé la tête à Pierrot et fait entrer dans celle de Louisette comme une sorte d’envie. Faut dire que le dîner avait été une véritable ripaille, copieusement arrosé, et que l’idée saugrenue était venue pendant la digestion, par association sans doute.

Les commensaux étaient alors rouges comme des tomates et des gouttelettes de sueur perlaient à leur front. Muets, estourbis, ils regardaient tout là-haut les clins-d’œil étoilés du firmament.

A SUIVRE...

11:10 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

« Au cours d’une de ces soirées, après que l’instit avait aidé Pierrot à rentrer ses charrettes de foin - en vrac bien sûr, pas de bottes, ça gâte l’arôme et ça tue les vitamines - et qu’ils avaient dîné là, sous les poiriers, par un ravissant crépuscule de juin bruissant des mille insectes de l’été, qu’on devinait le reflet orangé des lampions de Surgères sur la chute lointaine de l’horizon, qu’un souffle d’air s’était enfin levé sur le tard et caressait avec volupté la peau tout le jour exposée aux brûlures du soleil, Dominique et sa femme avaient émis une drôle de suggestion qui avait pas mal chamboulé la tête à Pierrot et fait entrer dans celle de Louisette comme une sorte d’envie. »

Impressionnante phrase…

Écrit par : Michèle | 14.10.2014

Chère Michèle, c'est une phrase-test.
Si tu arrives à la lire d'un trait sans reprendre ta respiration c'est que ta capacité pulmonaire est comme à vingt ans :)))
Hiiiiiii!

Écrit par : Bertrand | 15.10.2014

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