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08.10.2014

Un laboureur et du vent -1 -

Ce que j’avais voulu dire dans ce roman (encore paysan !!) écrit en 2012 et que je me propose aujourd'hui de vous livrer par épisodes ?
J’avais tout bêtement voulu illustrer par un cas particulier les mécanismes par lesquels, sur la scène spectaculaire, un homme vrai est forcément vilipendé pour être faux et comment un homme faux est forcément loué pour être vrai.
Comment aussi «le progrès» à bout de souffle et d‘imagination cherche à ré-inventer de l’ancien en le déguisant sous son idéologie de pacotille et comment, un homme qui n’en a cure de ce «progrès», de la modernité et de ses artifices, peut se retrouver par mégarde  numéro un au hit parade de l’avant-garde.
Et comment il  finit, découvrant la supercherie, par en crever!
Tout cela parce que les notions du réel se sont renversées et ont troqué entre elles leurs signifiants respectifs.
Pour dire tout ça avec l’écriture romanesque, - plus soyeuse que le langage de la théorie - j’avais pris un monde, toujours le même, celui auquel je suis attaché comme coquillage à son rocher et parce que, aussi, je me moque, justement, d’être dans la modernité urbaine.

Mon héros, rude travailleur, étant socialement (mais non fondamentalement) tout le contraire de Zozo, j’avais également trouvé amusant d’introduire mon manuscrit par un exact détournement du premier paragraphe de Zozo, chômeur éperdu.

Bonne lecture… si tant est que vous teniez jusqu’au bout !

*

Chapitre 1

Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation.

Guy Debord - La société du spectacle -

eolienne-etats-unis.jpgPierrot était un homme bougrement en retard sur son époque. Une vraie pièce de musée.
En des temps où la paysannerie n’avait en effet plus rien du paysan, pas même le nom autrement pris que dans son acception la plus désobligeante, où l’agriculture, soit l’art de cultiver le champ, avait depuis belle lurette cédé le pas à l’art de gaver les campagnes d’une chimie sur laquelle jaillissaient des céréales de plus en plus abondants et de moins en moins comestibles, Pierrot s’obstinait à jardiner ses quelques lopins entre des buissons gourmands et selon des méthodes que ne lui auraient qu’à grand peine enviées ses lointains cousins de l’entre-deux guerres.
Tout d’abord, point d’engrais sur ses lopins. Trop chère et pas naturelle du tout, cette saloperie ! Que du bon fumier prélevé au cul des vaches, mon gars ! Du fumier épais, pissant un jus noirâtre et empestant à souhait tout le village quand, juste avant d’entreprendre les labours d’automne, Pierrot en alignait tout un tas de petits tas qu’il épandait ensuite tranquillement, avec une fourche, sur ses prairies et sur ses chaumes.
Point d’engrais, point de pesticides, fongicides ou autres insecticides non plus. Trop chères et des trucs à faire crever les gens, ces inventions ! Pas naturel pour deux sous ! Une plante bien plantée dans la nature est faite pour se défendre toute seule ! théorisait Pierrot en se dandinant sur ses courtes jambes avec un sourire faussement ingénu qui lui retroussait la lippe. De toute façon, tout ce qui était cher était forcément contre nature. C’était simple comme bonjour, pas vrai ?
Point d’engrais, point de pesticides, point de tracteur non plus. L’artiste œuvrait avec deux robustes canassons pour lesquels il était aux petits oignons, lustrant chaque matin leur poil, étrillant chaque jour leur robe et peignant scrupuleusement crinières et queues avant toute séance de travail. La fierté du gars Pierrot. Un bidet, ça bouffe du foin, de la paille et de l’avoine, le tout semé là, devant la porte ! Et, retour à l’envoyeur, le cheval avec tout ça lui crottait du fumier, très bon pour l’avoine et les prés et les blés ! Un cycle cent pour cent  naturel, ricanait Pierrot ! Tandis que le mazout, ça vient du désert, ça pue, ça s’envole en fumée, ça salit l’air, et c’est hors de portée de ma bourse, en plus !
Alors, pendant que les autres retournaient un hectare de terre à l’heure avec des tracteurs aussi lourds et aussi moches que des machines de guerre, Pierrot creusait son sillon à raison d’un tiers d’hectare à la journée, marchant de l’aube jusqu’au couchant, pas à pas derrière son soc, les cordeaux des harnais passés autour de son corps au niveau de la ceinture et ses grosses mains solidement accrochées aux mancherons de bois. 
Une vraie pièce de musée, vous dis-je.
Et si Valentin, son fils, lui en faisait remarque, chagriné de ce que son père était partout moqué à dix kilomètres à la ronde, Pierrot levait le doigt et faisait le docte. Il en appelait au Larousse ! Un gars était fait pour labourer trente trois ares par jour, pas plus,  et la terre avec, était faite pour ça. En veux-tu la preuve ? Prends le dictionnaire. Journal : unité de mesure agraire de trente trois ares correspondant à ce qu’un laboureur peut détervirer dans un jour. Ça t’en bouche pas un coin ça, fiston, toi qui essayes pourtant d’être un ingénieur ? Et le père mettait affectueusement sa main sur le cou du fils, lequel  haussait des épaules et souriait, parce que, en fait d’ingénieur, il était élève au lycée professionnel de Surgères où il apprenait la chaudronnerie.

Les grands céréaliers, donc, le torse bombé, la moustache ambitieuse et le verbe made in Bruxelles haut perché, labouraient, semaient et hersaient leurs immenses propriétés en huit ou dix jours, quand Pierrot faisait couvrailles sur ses menues parcelles tout un long mois durant. Forcément, sur une période aussi longue, la météo arrivait à le parfois contrarier et il se voyait alors contraint de laisser un bout du chétif patrimoine en jachères. On le vilipendait. Laisser de la si bonne terre improductive ! Quel gâchis, quand même ! Improductive ? Non, mon gars, elle se repose, elle prend son élan pour mieux dounner l’an prochain, elle suit les lois de la nature ! Est-ce que tu te reposes pas, toué, quand tu as travaillé toute la journée ? Hé ben, La terre, t’apprendras, elle est logée à la même enseigne que toué. Un an je travaille, un an je fais lundi ! C’est comme ça qu’on respecte la glèbe, sais-tu ?
On hochait la tête, on ricanait, on raillait qu’il n’y avait pas à discuter avec un corniaud pareil ! Un rude travailleur pourtant… Dommage !
Un rude travailleur, certes. Jamais ni fêtes ni dimanches, et ce, du premier janvier à la Saint-Sylvestre. Il ne manquait d’ailleurs pas de traiter de cossards - quoique in petto seulement car ayant une sainte horreur des disputes et des critiques ouvertes - tous ces gros agriculteurs qui, les semences une fois enfouies dans leur lit de formules chimiques, n’avaient plus qu’à se tordre les pouces au coin du feu en attendant le printemps. Certains, même, faisaient les Messieurs et allaient glisser sur la neige dans les montagnes !
Pierrot en était mort de rire et se tapait sur le ventre.
Lui, l’hiver, il bricolait son matériel, il faisait du bois, il s’occupait des quatre vaches, des deux chevaux, des trois gorets et de toute une basse-cour. Pas un jour où il y eut relâche et tout ça pour n’avoir jamais un traître sou dans sa poche, sinon pour payer les choses les plus courantes et encore, des fois, souvent même, à crédit. Beaucoup en auraient éprouvé une sourde rancune, auraient fait montre d’une humeur atrabilaire. Pierrot prenait ça avec bonhomie. Inconscience peut-être. L’idée d’avoir de l’argent ne l’effleurait même pas.
Sans doute n’aurait-il même pas su trop quoi en faire.

Il y a pourtant une chose qu’on pouvait envier à cet homme réputé pour être démuni de tout, même de jugement. C’était sa table sur laquelle le naturel avait évidemment force de loi. Tout y était en effet récolte exclusive de la ferme, jusqu’au pain, croustillant, pétri et cuit selon les usages ancestraux, compétence exclusive de Louisette, la femme de Pierrot, une femme avec laquelle il s’entendait à merveille, une femme « nature et travailleuse. »  Pour le fricot, il y avait le goret, le veau, les volailles, les lapins, les dindes, les pintades, les œufs, les canards, les salades, les confitures, le miel, les patates. Le tout garanti sans farine ni engrais. Et chacun mangeait comme quatre chez Pierrot. On y buvait beaucoup aussi. Jamais jusqu’à l’ivrognerie, oh ça non ! Mais quand même, le couple ingurgitait ses mille litres de pinard d’une vendange à l’autre et la cave, dans ses lourdes barriques soigneusement disposées sur des poutres de chêne, recelait toujours une ou deux récoltes d’avance, au cas où une gelée tardive de printemps serait venue ruiner une cuvée. C’était du pinard avec un parfum comme il n’en existait plus, un pur jus d’octobre fleurant le pampre et la grappe. Un pinard épais, franc et raboteux, bourré de tanin.C’est d’ailleurs à son seul propos que Pierrot lâchait le mot : biologique ! Un mot dont il se méfiait pourtant tant il commençait à courir la campagne en long, en large et en travers. On l’entendait même qui grésillait parfois dans le poste et on aurait bientôt plus que lui à la bouche, biologique ! C’était quoi, ce biologique-là, nom d’une pipe ? Un mot pédant pour dire naturel, c’est tout ! Mais du naturel pas naturel, du naturel biologique. En plus, ça ressemblait vilainement à chimique. C’était pas bon signe, ça.
Son voisin Dominique, l’instituteur, un jeune gars, un bon gars, un bon copain aussi, disait souvent ça : c’est biologique. Il disait que Pierrot faisait de la culture biologique. Il rigolait même qu’il était le Monsieur Jourdain de la culture biologique et Pierrot fronçait le sourcil, mécontent du propos abscons : est-ce que tout d’un coup il ne serait pas en train d’épouser les foucades du progrès ? Ça ne lui plaisait pas du tout, ce changement brutal de statut ! Si on était à la tête du progrès avec ce biologique-là, ça voulait tout simplement dire que c’était de la merde, parce que le progrès, c’était ça ; travail bâclé, récolte abondante et imbouffable ! Mais non, mais non, rassurait Dominique en lui tapotant l’épaule. C’était  une prise de conscience Une prise de la science ? Laisse tomber… Je veux dire qu’on commençait à  se rendre compte que ce qui était en train de se faire était dangereux pour la santé et pour l’environnement. La nature, si tu préfères. On commençait à comprendre qu’on était allé un peu trop loin dans la transformation de cette nature et on voulait mettre un coup de frein à tout ça. Tiens, il avait bien vu, Pierrot : il y a seulement vingt ans, on lui proposait des sous pour qu’il arrache ses haies, et maintenant, on proposait d’autres sous à ceux qui voulaient en replanter, des haies. C’était bien un signe qu’on voulait revenir un peu sur les erreurs, non ?
Ouais, marmonnait Pierrot, fort dubitatif. C’était surtout signe qu’on fait que des conneries, et les conneries, ça rapporte toujours à ceux qui les font. Moi, j’ai jamais voulu arracher mes palisses, vois-tu, j’ai donc pas eu de sous, et comme je les ai pas arrachées, j’en ai pas à replanter et j’aurai donc pas de sous encore sur ce coup-là. Bernique ! Deux fois baisé, l’gars Pierrot ! Tandis que ces gros couillons, z’eux, ils auront touché aux deux fois ! Ils s’en mettent sous le matelas en faisant des âneries, quoi.
Dominique baissait la tête et acquiesçait en silence ; il n’avait jamais considéré les choses sous cet angle-là et pourtant...

 

A SUIVRE...

10:58 Publié dans Un laboureur et du vent | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

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