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15.04.2014

Apprenons à lire

écriture,histoire,ukraineJe vous propose un essai de décryptage de la presse officielle occidentale – et surtout française - sur l’Ukraine en m’appuyant sur un article signé Jacques Hubert-Rodier dans Les Echos.
Ce n’est pas que l’article en question soit plus brillant ou plus mauvais qu’un autre. Non. J’ai choisi celui-ci parce qu’il est un modèle du genre : suffit de lire le titre pour savoir la couleur de l'encre qui écrira le reste. Il reprend aussi tous les poncifs et montre l'art incomparable de l'éditorialiste qui consiste à tremper sa plume dans l’idéologie tout en faisant mine d’être impartial. En un mot comme en cent, l'art de faire rentrer une bonne fois pour toutes dans la tête des citoyens moyens que Poutine est un monstre et que nous, avec nos amis Américains – lesquels, comme chacun le sait, sont partout dans le monde les gardiens du Temple de la justice et de la paix -  nous sommes du bon côté du droit et de l’apaisement.
Un article typique de la propagande décomplexée.

Mais il me faut tout d'abord dire que Jacques-Hubert Rodier est un homme intelligent. Il écrit un article. Pas un tract. Donc, il commence par faire quelques concessions rapides, pour bien poser en guise de  prolégomènes à ce qui va suivre qu’il est un homme sérieux, sans opinion partisane.
Ça lui prend quatre lignes. Pas plus :

Certes, les pays occidentaux ont leur part de responsabilité dans cette crise. Les Etats-Unis et l'Union européenne en pratiquant une politique ambiguë à l'égard de Kiev, comme ce fut le cas pendant et après la « révolution orange » de 2004. Mais la responsabilité écrasante de la nouvelle crise en Ukraine incombe à Moscou.  

Quatre lignes sur lesquelles il faut cependant s’attarder un moment. Car en ces quatre lignes fortement condensées le journaliste évoque en les passant sous un savant silence tout le travail de taupes effectué en Ukraine par la CIA et les Européens de 2004 à 2010, avec une pression de plus en plus grande après 2010, c’est-à-dire après la victoire électorale du pro-russe corrompu Ianoukovitch.
En effet, la déconfiture du Président pro-occidental sortant, Viktor Iouchtchenko, 5,5% des suffrages au premier tour, immédiatement suivie de la victoire de Ianoukovitch au second tour face à l’oligarque milliardaire Ioulia Tymochenko, l’égérie venimeuse naviguant au gré de ses intérêts du moment d’un camp à l’autre, avait en effet plongé les Américains et les Européens dans la stupeur, les uns et les autres voyant s’éloigner les perspectives d’une mainmise politique et économique sur ce pays situé aux portes de Moscou, ouvrant sur la mer noire, peuplé par 45 millions d’habitants et aux ressources énergétiques potentiellement très riches.
Il faut donc revoir en profondeur cette page de l’Histoire de l’Ukraine, de la Révolution Orange, des combats incessants entre les pro-russes et les favorables à une coopération avec l’Ouest, cette éternelle opposition, congénitale, entre l’est et l’ouest, les fraudes électorales multiples et plus ou moins avérées, l’empoisonnement fortement soupçonné, sinon jamais prouvé, de Viktor Iouchtchenko, pour comprendre que la situation dramatique d’aujourd’hui ne tombe pas comme des cheveux sur la soupe et qu’en rejeter l’entière responsabilité sur Poutine, de la part d’un journaliste sérieux, aguerri, participe du confusionnisme intéressé. Certainement pas de l’ignorance.
La situation guerrière d’aujourd’hui est donc le fruit de l’exploitation par l’Occident d’une part et par Moscou d’autre part, de la faille culturelle et historique inhérente à l’Ukraine. Chacun y va ainsi de ses moyens, la Russie avec son armée plus ou moins déguisée, les Américains et les Européens avec leurs agents infiltrés, leurs promesses inconsidérées, le miroitement mordoré du fric du FMI et de Bruxelles et la propagande démocrate.
Non, Monsieur Jacques-Hubert Rodier, Les Etats-Unis et l'Union européenne n’ont pas pratiqué une politique ambiguë. Ils ont pratiqué la politique de déstabilisation la plus claire et qui servait leurs vues à moyen terme. Une politique sans équivoque.
En les édulcorant ainsi et en affublant Poutine des habits du diable, d’emblée, pour ceux qui savent encore lire, vous discréditez votre propos.

Le passage suivant est du même tonneau et reprend mot pour mot ce que n’importe lequel journaliste de base peut écrire :

Car l'ambition de Vladimir Poutine est bien de rétablir la « grandeur » de la Russie. Et il ne peut se contenter de la seule Crimée. En massant quelque 40.000 soldats russes à la frontière et en provoquant par l'intermédiaire de « milices armées pro-russes », suspectées souvent d'être des soldats russes sans écusson, des incidents dans l'est de l'Ukraine, Moscou a fait monter d'un cran la tension, alors que les autorités pro-occidentales de Kiev hésitent à donner l'assaut contre les bâtiments occupés par ces « miliciens »

«Est bien de rétablir la grandeur de la Russie.» Notez, je vous prie, comme cet emploi de l'adverbe bien indique aux lecteurs qu’il n’y a aucun doute là-dessus, que la chose est entendue une fois pour toutes, que l’heure n’est plus à lire avec un esprit ouvert et critique, alors qu’il s’agit là du fantasme préféré et mille fois rabâché de la propagande occidentale préparée à la sauce américaine : Poutine en quête de restauration de l’empire de la Grande Catherine ou de Staline !
Soyons sérieux, Monsieur… L’OTAN, Obama et Bruxelles sont en quête de quoi, eux ? Vous n’en dites pas un mot… De l’unique bon droit ? Allons, si tel était le cas le monde ne serait pas dans l'état où il est ! Et vous le savez aussi bien, voire mieux, que moi.
Poutine vous serait-il plus agréable s’il laissait sans broncher l’OTAN venir faire ses manœuvres sous les remparts de Moscou, si l’Ukraine versant dans la Grande Europe le privait de ses sorties vers la mer noire et si, comme le projet en avait été conçu pour la Pologne en 2005 et à 200 Km de l’enclave russe de Kaliningrad, des missiles était installés à Kiev et pointés sur le Kremlin ?
Voulez-vous dire qu’un vilain qui refuse que des renards rentrent dans son poulailler et s’arme de bâtons pour les en dissuader est un gars qui rêve de reconquérir toute la forêt où s’ébattent les goupils ?
Oui, sans doute. C'est aller un peu vite en besogne...

En menant cette politique au nom de la « protection des populations russophones », le chef du Kremlin prend un risque immense : celui de raviver l'esprit des alliances. Déjà, Européens et Américains ont resserré les rangs au sein de l'Otan. Anders Fogh Rasmussen, son secrétaire général, doit participer aujourd'hui à une réunion des Vingt-Huit à Luxembourg. L'Union, elle-même, pourrait tenir un sommet extraordinaire la semaine prochaine. Mais si l'Alliance atlantique revient en force, sur quelle alliance aujourd'hui Vladimir Poutine peut-il compter ? Jusqu'à présent, seuls le Venezuela et la Syrie ont réellement applaudi à l'annexion de la Crimée. La Biélorussie a été plus prudente. On est loin du compte. Mais la Russie est bien décidée à aller plus loin. A moins qu'Européens et Américains parviennent à l'en empêcher en l'isolant encore plus.

Là, je reste carrément  pantois… Jacques Hubert-Rodier fait les comptes, procède à l’appel des soldats qu’on serait amenés à se faire étriper entre eux si ce salaud de Poutine continuait à faire la mauvaise tête et conclut en filigrane : pas de soucis, on est les plus forts !
La Syrie et le Venezuela, Pffft !
Il aurait dû commencer par là et boucler ainsi toutes velléités de raisonnement de son lecteur.
Car, comme chacun le sait, la raison des plus forts […] même si Poutine est loin d’être un agneau, même si son régime ne m’inspire aucune sympathie - je ne le dirai jamais assez - il faut tout de même savoir qu’il a en face de lui des loups qui enragent de ce qu’il est venu troubler l’eau de leur rivière.

11:57 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : écriture, histoire, ukraine |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Dire aussi que l'Occident parle toujours de la "Communauté internationale" comme s'il s'agissait de tous les peuples de la planète. En réalité il s'agit de l'Europe et du monde anglo-saxon. Le reste est passé sous silence. Mais le reste, c'est quand même toute l'Amérique latine, toute l'Afrique, l'Inde et la Chine, ce qui fait beaucoup de monde.

Écrit par : Feuilly | 15.04.2014

Très juste. Et ce sont là les relents peu ragoutants de l'ère coloniale : L'Europe et le monde Anglo-saxon auraient vocation à être les maîtres du monde. Une idéologie que ne désavoue pas Monsieur 18%/.

Écrit par : Bertrand | 16.04.2014

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