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31.03.2014

Ukraine : un ami témoigne

La photo de couverture de mon livre, Le Diable et le berger, tout récemment publié aux «éditions du Petit véhicule» m’avait gracieusement été offerte par Jacek Piasecki.
Jacek revient aujourd'hui d’Ukraine et livre ici, spécialement pour L’Exil des mots, son témoignage et les convictions qui en découlent.
Je l’en remercie de tout cœur. Même si je ne  suis pas d’accord avec toutes ses conclusions et toutes ses analyses - je me propose d’ailleurs de publier bientôt mes propres interrogations en forme de réponse -,  je considère son texte comme un précieux document, un écrit pris sur le vif et qui vaut au centuple toutes les spéculations que nous pouvons faire les uns et les autres, loin du théâtre où se déroule le drame.
Par-dessus tout, je rends honneur à une qualité, essentielle pour moi, qui surpasse même toutes les autres en toutes circonstances et dont Jacek a fait preuve : le courage.
Courage d’aller voir de ses propres yeux, qu’il a bien failli payer de sa vie.

    L’Ukraine : une datcha qu'on avait  "piquée" aux Russes

4.JPGMes amis, l’écrivain et barde français Bertrand Redonnet et sa compagne, m’ont demandé d’écrire quelques réflexions sur ma dernière mission d’observation en Ukraine.  Prenant cela comme une opportunité qui m’était offerte de partager mes observations, c’est avec un grand plaisir que je vous transmets donc quelques impressions ukrainiennes.
Envoyé en tant qu’observateur de l’Association «Pokolenie» de Katowice (ville de Silésie), je suis allé en Ukraine fin mars avec deux amis. Initialement, nous avions prévu d’arriver le 16 mars à Simfieropol pour observer le déroulement du pseudo-référendum en Crimée. Hélas, nous n’avons pas réussi à entrer dans la ville, car les séparatistes pro-russes prenaient grand soin de ce que le moins possible d’observateurs, indépendants de Moscou, puissent voir les exploits de ceux que l’on appelle là-bas les « petits bonhommes verts ». Il s’agit des soldats russes habillés en uniformes verts de combat, mais sans  signes distinctifs.
Pour vous décrire ce que j’ai eu l’occasion de voir en Ukraine, il faut que je vous dise d’abord que je connais ce pays depuis vingt ans et que je suis à l’aise dans les langues russe et ukrainienne. J’ai beaucoup d’amis dans ce pays qui sont citoyens ukrainiens, tout en constituant une large mosaïque culturelle et ethnique : des Ukrainiens, Russes, Juifs, Polonais, Tatars, Géorgiens, Arméniens, Grecs, Karaïmes.
Ne pouvant pas entrer en Crimée, de Kiev nous sommes donc allés, avec deux journalistes (un Ukrainien et un Polonais), à l'est, à Donetsk.
Donbass est une région industrielle dont la densité de population est la plus forte d’Ukraine. En Europe, on peut la comparer à la Ruhr allemande. L'industrie lourde, version soviétique, ce sont des mines et des aciéries gigantesques mais ruinées. Dans un mélange architectonique de tape-à-l'œil à l’occidental, de splendeurs byzantines et de pacotille primaire, cohabitent les Russes et les Ukrainiens. Malgré les subventions énormes provenant de Kiev, il n'y a que les oligarques qui y mènent bon train. Cela provient du système malade post-soviétique et du fonctionnement de l'économie, lequel repose sur le principe d'un subventionnement par l’État de l'exploitation du charbon et de la coulée de l'acier dans des entreprises semi-privées. Les bénéfices de la vente des matières premières tombent ainsi dans les poches des oligarques.
Dans cet endroit particulier, à moins de 100 km de la frontière avec la Russie - frontière qui de facto n'existe pas - coexistent une extrême pauvreté et une richesse inimaginable. C'est là-bas que j'ai eu l'occasion d'observer des manifestations de vingt mille séparatistes pro-russes. Les manifestants étaient surtout des gens qui avaient été amenés de Russie et appelés « touristes de Poutine ». La foule  était scindée en petits groupes de 30 à 40 personnes (un car) guidés par un leader qui donnait le ton en  les exhortant sur son signal à crier : RUSSIE ! LA MILICE AVEC LA NATION ! POUTINE ! RE-FE-REN-DUM et NATION DE DONETSK !
Ce sont ces exclamations appelant au référendum qui démasquent le plus le but des séparatistes. En effet, un référendum comme celui de Crimée pour « la nation de Donetsk » -  nation dont personne n’a jamais entendu parler jusqu'alors, - n’envisage rien d'autre qu’un nouveau morcellement de l'Ukraine.
La foule qui criait était surveillée par la milice  dite "Tituszki” (du nom de Wadim Tituszk qui, payé par le régime de Janukovich, rossa copieusement deux journalistes sous les yeux de la police au printemps 2013). Ces jeunes gens, très sportifs, qui se distinguent par les tatouages spécifiques à la prison, un style vestimentaire particulier et leur façon d’utiliser le dialecte propre aux prisons russes, déambulent le long de la manifestation et protègent les manifestants. En marchant moi aussi dans la foule, je me demandais de qui ils les protégeaient car personne ne les agressait : le vrai danger, c’étaient eux-mêmes.
Même ivres, dans la journée, ils sont assez calmes. Bridés comme par d’invisibles laisses, ils tiennent leurs dobermans marchant toujours derrière, grands, costauds chefs de gangs et de mafias particulières. Pour les gens du commun, les problèmes commencent à la nuit tombante. Laissés sans surveillance, ils rôdent par petits groupes dans le centre-ville à la recherche d’ennemis.
Nous avons d’ailleurs eu le plaisir - dont nous nous serions bien passés -  de rencontrer deux de ces groupes. La première fois, il s'est avéré que nous étions "des pédérastes européens" et qu’il serait bien de nous tuer sur-le-champ. La seconde fois, nous étions devenus des Ukrainiens de Bandera qu'il serait intéressant de découper au couteau. En fait, c'est le hasard qui nous a sauvés, et ce retour de nuit à la maison aurait bien pu nous être fatal. Comme ce fut le cas de Dmytro Czarniawski, jeune homme de 22 ans, à l'enterrement duquel j'ai assisté à Donetsk. Dmytro est mort d'un coup de couteau dans le dos assené par un criminel. Il assistait à une manifestation pour l'unité de l'Ukraine, soi-disant protégée par la police. Mais ce jour là, la police ne surveillait rien du tout, elle protégeait des bandits ! Derrière le dos de la milice, le groupe « tituszki” jetait des pierres aux manifestants, avant que les fonctionnaires de la milice ne fassent un corridor permettant à „tituszki” de se joindre aux manifestants pour les battre férocement. Pendant ce temps là, la milice n’intervenait pas et ne s’interposait pas pour défendre des gens complètement désarmés.
Ces événements qui se sont déroulés sur la place Lénine m'ont été racontés par un ami de Dmytro Czarniawski, à qui Dmytro avait donné son gilet pare-balles (les gilets pare-balles protègent des balles de petits calibres, des armes pneumatiques et des coups de couteau), en considérant que lui-même n’en avait pas besoin car il ne risquait rien en tant qu'assistant parlementaire d'un député.
Hélas, ce n'était pas vrai !
En me rendant à son enterrement, j'étais convaincu que dans cette ville d’un million d'habitants (Donetsk), ce serait une manifestation énorme de protestation contre la violence. Mais non ! Seulement 200 personnes
environ assistèrent aux funérailles et cela s’explique par le fait que les habitants de Donetsk sont terrorisés. Les gens n'ont pas confiance dans le pouvoir régional, la milice et la justice, qui ne sont pas loyaux envers le nouveau pouvoir de Kiev.
Nos observations de Donetsk sont déprimantes. En toute conscience, Poutine a réveillé les vieux démons nationalistes et ces démons se promènent déjà dans les rues, en attendant seulement un signe pour commencer leur danse mortelle. A mon avis, l'Europe est naïve et regardera bientôt sur ses écrans de télé des hécatombes et des tueries telles qu’il en fut dans les Balkans. Hélas, je crains que cela ne se produise très vite. Avec l'arrivée des "bonhommes verts" et ensuite de l'armée russe, le scénario à répétition de la Russie impériale se réalisera. Il a été dernièrement répété en Crimée, et avant la Crimée, en Tchétchénie, en Abkhazie, en Ossétie et en Géorgie.
Poutine suit une vieille tactique soviétique : pour détourner l'attention de ses problèmes intérieurs, il a aperçu un ennemi à Majdan de Kiev. Et c’est un ennemi dangereux pour la Russie de Poutine, car il dévoile à un homme post-soviétique qu'on peut vivre autrement. Qu'on peut être libre et qu’on peut protester contre l’énorme appétit de pouvoir des oligarques et de l'administration gouvernementale corrompue, contre aussi le totalitarisme qui bafoue la dignité humaine.
Les Européens n'ont peut-être pas conscience de ce que la machine de propagande de Poutine contrôle tous les médias en Russie. Actuellement, il n'y a aucun journal indépendant, sans parler de la télévision, qui pourrait se permettre d’émettre des opinions différentes de celles dictées par le Kremlin. Aucune forme de critique n'est admise. C'est ainsi que Poutine a convaincu les Russes, et beaucoup d'Européens je pense, que les gens qui sont au pouvoir en Ukraine sont des fascistes et des nationalistes.  Si tel était le cas, moi, en tant que Polonais, je ne pourrais pas me promener tranquillement dans les rues de Kiev, Lviv ou Tarnopol. Là- bas, en tant que Polonais et citoyen de l'Union Européenne, j'ai ressenti beaucoup de sympathie et un grand espoir que nous ne les laisserions pas seuls dans cet affrontement avec l’Ours du Kremlin.
Les émeutiers de Majdan  décrits par la propagande comme fascistes de l'Ukraine de l'ouest, sont bien plus européens que la Russie et Poutine.
Certes, en Ukraine, comme dans toute l'Europe, l'extrême droite est présente. Elle ressemble au Front National de Le Pen en France,  à la Ligue du Nord en Italie, ou encore au Parti de Liberté en Hollande et en Autriche. Comme dans d'autres pays, Secteur Droit est anti-européen, nationaliste et inconciliable dans ses extrêmes. Il s'est cristallisé à Majdan lors de la protestation de trois mois. C'est un amalgame hétérogène de quelques organisations de l'Ukraine de l'ouest et il n'a pas de programme politique cohérent. Dans toute l’Ukraine,  Secteur Droit compte environ 500 membres dont seulement 300 réellement actifs. A Majdan, les activistes de Secteur Droit n’avaient que deux tentes dans lesquelles il y avait par moments environ 40 activistes. Pour un état de 44 millions d’habitants, c’est un minuscule échantillon de la société ukrainienne ! Dans le dernier sondage pour les élections présidentielles, Dmytro Jarosz,  leader de Secteur droit, est crédité de moins d’un pour cent des suffrages.
A part sa carrière politique très rapide et ses sources de financement difficiles à déterminer, Jarosz s’est illustré par une visite au Président Victor Janukowic, quelques heures seulement avant le massacre par les snippers.  Il n’y pas de preuves formelles, mais plusieurs personnes de Majdan pensent qu’il a été financé par les Russes. Le fait d’être présenté  par les médias russes comme un personnage influent (avec moins  d’un  pour cent !) de l’extrême droite, est une raison suffisante pour que la Russie intervienne pour la défense de ses citoyens résidant en Crimée.

Pour comprendre la mentalité d’un Russe moyen contemporain et sa fierté d’appartenir à  la grande et puissante Russie, il faut savoir la peur très profondément ancrée chez l'individu d'un pays totalitaire. Savoir la peur qui habite ces gens depuis des générations et qui fait partie de leur vie quotidienne – comme le fait de respirer, de manger ou de boire de la vodka. Ces esclaves dans leur mentalité à ne pas être libres, courageux et forts en tant que citoyens, enivrent leur soif de liberté afin qu’elle ne puisse pas se réveiller un jour avec  la "gueule de bois". C’est la raison pour laquelle ils voient dans Poutine une sorte d’illusion, un trompe-l’œil, de leur bonheur personnel et le montrent dès lors fièrement au monde entier.
Une discussion que j’ai eue dans le train de nuit d’Odessa à Tarnopol illustre mon affirmation. Mon interlocutrice, une jeune et  jolie Tania, m’a dit, tout en trinquant avec du cognac, que l’Ukraine était une petite datcha russe que le monde leur avait volée et que la Russie récupère maintenant. Elle m’affirmait également ne pas comprendre quel était le questionnement de tout le monde en Europe. Car l’Ukraine n’est qu’une fiction : le fait doit être pris en compte non seulement par la Russie, mais aussi par nous, Polonais.  Ce sera ainsi mieux pour tout le monde.

Dans le monde post-soviétique, les hommes politiques qui entretiennent de vieilles relations à l’intersection du pouvoir, de l’argent et de la pègre, voient d’un mauvais œil le changement proposé par Majdan. Ils ne veulent pas de principes transparents quant au fonctionnement de l’État, ils préfèrent plutôt le flou de la pègre soviétique et, avec ce flou-là, les comptes illégaux à Chypre et en Suisse, ainsi que de belles demeures sur la Côte d’Azur.
Et l’Europe, en appréhendant le monde à travers les lunettes rose de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ne comprend pas (ou ne veut pas comprendre comme d’habitude)  la Russie impériale… L’Union Européenne vit avec la conviction que cela ne la concerne pas. Donetsk? Mais c’est où ça, pour que l’on s’en soucie ? Donetsk, mes chers amis français, est là, tout près de vous... Dans vos banques de la Côte d’Azur et dans les  yachts ancrés là-bas. Tout à fait sérieusement, pourquoi pas ?
Dans un premier temps, les « bonhommes verts » en civil déclareront que les Français les persécutent et que la minorité russophone se sent menacée dans ses villas de bord de  mer. Et ces gens, cette fois-ci en uniformes, réclameront la défense des intérêts de la nation de la Côte d’Azur» et demanderont à Poutine d’envoyer son armée à Nice et à Cannes. 
Vous devez certainement penser que ce sont là les coquecigrues d’un Polonais déséquilibré… Pourtant, il y a quelques années, quand je buvais du cognac de Crimée avec mes amis russes, ukrainiens ou tatars en chantant des romances russes, je n’aurais jamais cru non plus que mes amis allaient bientôt s’entretuer.
Et c’est maintenant ce qui se passe là-bas. Les Ukrainiens et les Tatars sont contraints de partir et les Russes occupent désormais leurs maisons.
Réfléchissez bien si cela serait complètement impossible sur la Côte d’Azur. Pourquoi pas, après tout, mes chers amis français ?

Jacek Piasecki

Traduction du polonais : Dorota
Illustration :  
Jacek Piasecki  

12:50 Publié dans Ukraine | Lien permanent | Commentaires (10) | Tags : histoire, écriture, ukraine |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Je me permets d'intervenir sur votre blog comme je l'ai déjà fait naguère , n'ayant pas le temps de faire plus . J'ai suivi la crise ukrainienne et je vous ai lu . Je trouve fort bienvenu le témoignage de votre ami polonais , qui contrebalance à mon avis très heureusement une vision bien trop sommaire ( veillez pardonner cette franchise ) de la crise ukrainienne telle qu'elle est apparue dans vos interventions et celle de certains de vos lecteurs . On peut en effet avoir une autre lecture de la crise .
En premier lieu il faut avoir à l'esprit la situation économique déplorable de l'Ukraine telle qu'elle résulte des années de pouvoir de Ianoukhovitch : celui-ci , soutenu par Poutine , a une très lourde part de responsabilité . Il a certes été élu mais pour signer l'accord de partenariat ( pas une adhésion ) avec l'UE . Les Ukrainiens ( certains ) avaient une attente ( illusoire ou pas , c'est un autre débat ) envers l'UE . Fin novembre les manifestations étaient pacifiques et elles ont évolué ensuite "au gré des répressions" , comme le dit Le Monde Diplomatique ( peu suspect d'atlantisme ) de mars 2014 ! Dans ce numéro , consacré à la place de l'extrême-droite en Ukraine le journaliste parle d'un mouvement populaire de révolte contre le pouvoir corrompu de Ianoukhovitch . C'est ensuite que l'extrême- droite a pris de plus en plus d'importance et en particulier quand Ianoukhovitch a fait voter à la va-vite des lois liberticides ( janvier ? ) alors que le mouvement s'essoufflait !!! Aurait-on voulu provoquer des troubles qu'on n'aurait pas fait mieux !!! Sur Médiapart le blogger Vincent Présumey propose aussi une analyse très élaborée le 22 février et le 2 mars : d'inspiration trotzkyste cette analyse prend en compte la dimension sociale de la révolte ukrainienne sans occulter la place , mais en la contextualisant , de l'extrême -droite .
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur les aspects évoqués ci-dessus . En tout état de cause , je pense que les responsabilités de Ianoukhovitch ( un crétin ? ) et Poutine sont énormes et je pense même qu'en réalité ils ont été surpris par les premières manifestations : quelque chose leur a échappé , à eux et à tout le monde , comme le dit Jacques Rupnik , un spécialiste de l'Europe orientale et centrale , dans un article du Monde . Nous sommes loin des thèses paranoïaques . Je pense par ailleurs que l'affaire de Crimée a été pour Poutine une planche de salut : russe ou pas , on ne parlait guère de la Crimée ces temps-ci . Mais Poutine qui n'a pas anticipé la crise ukrainienne a été trop content de saisir la situation de la Crimée , pour ne pas perdre la face devant le peuple russe : c'est une thèse iconoclaste , mais quoi , Poutine n'est pas un dieu , il n'est pas omnipotent , même si son pouvoir , fondé sur les forces de sécurité ( les siloviki ) peut le lui faire croire .
Beaucoup d'autres questions peuvent se poser naturellement et sur certaines ,j'ai ma petite idée. En tout cas il me semble souhaitable d'échapper à l'idolâtrie du sieur Poutine , qui , à mon avis, je me répète , n'a pas vu venir les événements de novembre . Ceci étant on peut échafauder d'autres hypothèses ou enrichir la mienne qui s'appuie sur Le Monde Diplo , le blog de Vincent Présumey et quelques autres lectures .

Écrit par : Z.. | 31.03.2014

Merci de votre intervention.
Nous sommes ici en débat et tous les points de vue et expériences sont les bienvenus.
C'est la raison pour laquelle j'ai été heureux de donner la parole à Jacek, après lui avoir demandé de bien vouloir s'exprimer suite à son dernier séjour en Ukraine et sachant sa profonde et longue affinité avec ce pays.
Comme vous le dites, son exposé ne va pas dans le sens exact de tout ce que j'ai pu dire... Il amène des précisions. Cependant, personne ici n'a idolâtré Poutine et ne l’idolâtrera.
La question n'est pas là. La question est plus complexe qu'une interrogation sur qui sont les bons et qui sont les méchants.
Et je remarque ( ce sera d'ailleurs un de mes éléments de réponse à Jacek) que son témoignage, pas plus que votre contribution, ne fait la moindre allusion à la présence américaine.
Curieux, non ? Qui discute pourtant en ce moment avec la Russie, sinon le chef de la diplomatie américaine ? Pourquoi leur omniprésence dans ce drame est-elle occultée ?
Bien à Vous...

Écrit par : Bertrand | 31.03.2014

La présence américaine , oui , bien sûr ! J'ai lu des interventions dans la presse selon lesquelles les "Yankees " étaient à l'origine de la révolution Orange puis de Maïdan 2013 . Certains disent que ce sont les mêmes qui recommencent : mais alors se pose une question , qu'a fait Ianoukhovitch pour circonvenir ( démocratiquement ou pas ) les "méchants" pro-américains ? Il a été au pouvoir pendant quelques années et voilà le résultat , un beau désordre et une situation économique lamentable ! Je suis persuadé que Poutine , qui n'est pas un idiot , n'est pas vraiment content de ce monsieur, dont on occulte de plus en plus la responsabilité . Je persiste à penser que la situation leur a échappé à tous les deux et si Poutine a téléphoné à Obama ( selon Le Monde ) ces jours-ci , c'est parce qu'il faut maîtriser la situation : Obama - Poutine complices , pour caricaturer ? Et on peut évoquer d' autres présences , plus discrètes , comme celle des Chinois : ils ont "loué" 5% des riches terres ukrainiennes pour leurs seuls besoins !!! Pas facile d'être Ukrainien !!!

Écrit par : Z.. | 31.03.2014

Les Tatars de Crimée ont un lourd passif depuis la WWII.

Écrit par : Alfonse | 31.03.2014

@ Z :que le pouvoir de Ianoukhovitch ait été corrompu, nul n'en doute. Mais qu'en était-il lors de la révolution orange (commanditée par les USA, ils ne s'en cachent pas)? N'a-t-on pas vu quelques opportunistes devenir milliardaires en achetant à bas prix les restes de l'Etat ukrainien lors de privatisations forcées ? Et n'est-ce pas un milliardaire qui est le plus en vue pour devenir le nouveau président ? Tout cela va-t-il mettre du beurre dans les épinards du peuple ukrainien ?
@ Jacek Piasecki : vous dites que ce que Poutine vient de faire en Crimée, il l'a déjà fait en Tchétchénie, en Abkhazie, en Ossétie et en Géorgie. C'est vrai. Mais n'était-il pas là (comme en Crimée) sur la défensive, devant les manoeuvres de déstabilisation de l'Occident ?

http://www.youtube.com/watch?v=1zUg9NrkcAQ

Écrit par : Feuilly | 31.03.2014

M.Feuilly : pour vous préciser ma perception des choses je vais prendre un exemple " bien de chez nous " , le Parti Communiste Français . Tout ceux qui se sont penchés sur la question savent que le PCF , à la grande époque, était en partie financé par Moscou . Pour autant dira-t-on que tous ses adhérents , il y en eut beaucoup , étaient des agents payés par Moscou ? Et que dire des électeurs , jusqu'à 30% de l'électorat à une certaine époque : des agents payés aussi ? En fait bien qu'inféodé à Moscou , le PCF incarnait pour certains une espérance de meilleure vie , de société plus juste etc.etc . Et l'URSS , c'était la grande "lueur à l'Est" . Illusions certes , mais quelle société n'a pas ses illusions ? Il en est peut-être de même pour certains Ukrainiens qui "rêvent " aujourd'hui d'UE ou d'Amérique plus que de Russie . Dans cette optique , même si la Révolution Orange a été "aidée " par les USA , il n'empêche qu'une partie importante de la population ukrainienne rêvait d'Occident sans être stipendiée . Quand on connait l'Europe centrale et orientale , son histoire tourmentée , on comprend . On peut donc comprendre le rêve d'UE d'une partie des Ukrainiens et les manifestations de novembre 2013 comme une réaction à la volte-face de Ianoukhovitch . La suite est plus compliquée .
Bien sûr et malheureusement les Ukrainiens vont souffrir , dans tous les cas . Ils souffrent d'ailleurs depuis un bon moment : plusieurs millions d'entre eux travaillent en Russie , en Pologne , et ailleurs , en Espagne ou au Portugal , par exemple . Ce pays connaît déjà une situation très difficile , peut-on reprocher à certains de voir en l'UE une perspective , très lointaine d'ailleurs ?
S'agissant des privatisations qui ont permis à certains en Ukraine , en Russie et ailleurs de s'enrichir , je suis le premier à le déplorer . Mais souvenons-nous que bon nombre des "nouveaux riches " , notamment les Russes de Courchevel ou de la Côte d'Azur , viennent de l'ancienne Nomenklatura dite communiste . A-t-on vu le prolérariat russe , en principe propriétaire , défendre ses entreprises et ses usines ? Cela fait belle lurette qu'il a été dépossédé , a supposer qu'il ait été propriétaire des "moyens de production " un jour . Nous sommes toujours dans l'héritage plus que désolant , totalement accablant , du stalinisme , nonobstant la nostalgie de Poutine .
Le sujet est vaste . Voilà en tout cas , une partie de mes réflexions : plus pessimistes que joyeuses !

Écrit par : Z.. | 01.04.2014

@ Z : Quelle société n'a pas ses illusions ? En effet et ces rêves sont légitimes. Le peuple ukrainien est certainement sincère et il aspire à une vie meilleure, ce qu’on ne peut certes pas lui reprocher, bien au contraire. Mais en Tunisie aussi, le peuple qui a fait tomber Ben Ali était sincère. Et c’était une bonne chose de faire tomber ce dirigeant corrompu et enrichi. Mais je reste persuadé que certains se sont servis de ce mécontentement populaire (soit qu’il ait été commandité et orienté à l’insu du peuple lui-même, soit que certains ont pris le train en marche pour l’orienter). La preuve, c’est qu’au lieu d’avoir un régime démocratique, les Tunisiens se sont retrouvés avec un régime religieux conservateur qui était sous l’influence des salafistes du Qatar. Idem en Egypte, où les Frères musulmans se sont retrouvés au pouvoir, avec la bénédiction des USA (bénédiction paradoxale, mais que l’on peut comprendre, les Frères asservissant le peuple tout en n’étant pas défavorables au libéralisme et aux privatisations).

Alors j’ai bien peur qu’en Ukraine ce ne soit la même chose. On se sert d’un mécontentement populaire légitime pour en fait affaiblir la Russie, réduire sa zone d’influence et permettre aux banques et au FMI de gérer un pays de 45 millions d’habitants.

Regardez la Croatie, qui est déjà dans l’Union européenne. Suite aux privatisations, le taux de chômage a explosé et pour quelques personnes qui sont devenues milliardaires, des centaines de milliers d’autres tirent le diable par la queue. Disons qu’autrefois c’étaient les cadres du régime communiste yougoslave qui étaient riches, maintenant ce sont de grands bourgeois. Quant au peuple, il n’est pas mieux loti, bien au contraire, puisqu’il n’y a plus d’emploi.

Écrit par : Feuilly | 01.04.2014

Je suis d'accord dans les grandes lignes avec vos observations , notamment en ce qui concerne les exemples des "Printemps arabes ". Je sais très bien que le mécontentement populaire et les révoltes qui en procèdent sont dévoyés très souvent , récupérés etc . Pour ce qui est de l'Ukraine on peut évidemment avoir des craintes d'autant que l'équation ukrainienne n'est vraiment pas simple ! Mais je tenais quand même à faire remarquer qu'il y a eu ( je ne suis pas le seul à le dire , voyez mes sources plus haut ) un mouvement populaire , du moins au début , en novembre 2013 . Ensuite c'est plus compliqué , et je pense que l'on apprendra des choses peut-être surprenantes plus tard . Mais ce sont là des supputations toutes personnelles !
En ce qui concerne la Russie , je pense qu'il faut aussi observer son évolution interne : Poutine bénéficie de ce que les économistes appellent la "rente pétroliére et gazière " , ou encore " la rente des matières premières ", mais il y a en Russie une dérive nationaliste et policière qui peut vraiment inquiéter . Je n'entre pas dans les détails ici , mais il y aurait beaucoup à dire et je plains les Russes non conformes , en souhaitant me tromper !
Vous évoquez par ailleurs la Croatie et la Yougoslavie . On pouvait comprendre beaucoup de choses en lisant un livre paru il y a très longtemps , dont l'auteur était Milovan Djilas , ancien compagnon de Tito , en rupture avec ce dernier : le titre en est je crois " La nouvelle classe " : tout un programme !

Écrit par : Z.. | 02.04.2014

Feuilly et Z, j'aime beaucoup votre échange. Riche de part et d'autre. Vous y dites des choses qui, à mon sens tout du moins, sont justes.
Que rajouter, sinon, qu'effectivement, les aspirations légitimes des peuples sont toujours et partout, récupérées à des fins politiques, ces fins étant elles-mêmes, toujours, dictées par le monstre "économie" ?
L'Histoire n'offre aucun exemple de révolution qui n'ait pas été trahie en cours de route. C'est cette vision désespérante de l'Histoire que j'ai toujours à l'esprit quand je lis le présent.
En Ukraine, le peuple de Majdan avait ses exigences légitimes quand d'autres tiraient les ficelles. Que ces ficelles soient américaines, européennes, russes ou nazies ne changent hélas rien à ce qu'il advient et va dans les mois qui viennent de plus en plus être : une récupération par les uns et par les autres de la mutinerie, avec un milliardaire à la tête d'une République de pauvres.
J'en prends le pari...

Cher Feuilly, j'envoie à Jacek ta question traduite. Il te répondra. D'ailleurs, tu m'as devancé car c'est bien, en substance, la question que je voulais lui poser quand je disais que je lui ferai une réponse.

Écrit par : Bertrand | 02.04.2014

Bien d'accord avec vous pour dire que l'Histoire est plutôt désespérante , ne serait-ce qu'en pensant aux désastres hitlérien et stalinien au 20ème siècle , dans notre "belle" Europe . De ce point de vue disait Cioran , "le 20ème aura été tout, sauf médiocre" . Humour noir ! Il venait de Roumanie .
M.Bertrand , je lirai avec beaucoup d' intérêt la réponse de votre ami polonais . Moi-même , d'origine polonaise, passionné d'histoire de l'Europe centrale et orientale ( et de ce que l'on appelé "communisme " par conséquent ) , je suis toujours curieux de ce que disent les gens qui ont vécu "là-bas " .
L'Histoire est peut-être désespérante , mais la connaissance approfondie de ce qui s'est passé peut donner la consolation d'échapper à toutes les "doxas " qui mous menacent , si c'est possible !

Écrit par : Z.. | 02.04.2014

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