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03.02.2014

Les Champs du crépuscule - Fin -

littérature,écriture[...] Dans son annonce publique au café des sports, ce qu’avait également tu le grand Gaétan - parce qu’il avait sans doute estimé que ça ne regardait que lui - c’était sa négociation avec les Augereau.
Il la garda par-devers lui et n’y repensa toujours par la suite, au cours du peu de temps qu'il lui restait à vivre, qu’en hochant la tête, un sourire d’indulgence, presque de compassion, suspendu aux bords des lèvres.

Il était donc monté un soir sur la colline et avait trouvé les deux frères affairés dans leur superbe salle de traite. Ils poussaient deux par deux les vaches, de grasses hollandaises au poil finement lustré, dans un étroit passage limité par de lourdes barres de fer amovibles et qui menait aux stalles équipées pour la traite. Là, l’aîné ajustait la machine sous les pis pendant que le cadet s’occupait de faire évacuer les deux laitières précédentes par un autre passage du même style que le premier et qui reconduisait à l’enclos de la stabulation. Les deux frères rayonnaient de leur innovante technique et étaient de fort joyeuse humeur. Quand l’imposante silhouette du grand Gaétan se présenta devant la porte, presque à l’obstruer, ils ne purent retenir un mouvement de surprise, presque de recul. Bonsoir la compagnie ! Est-ce qu’ils en avaient encore pour longtemps ? Parce que l’heure était venue de causer et s’ils étaient bientôt disponibles, il attendrait un peu.
Les Augereau s’étaient regardés, perplexes, anxieux, avant que Roland ne retrouve un semblant d’aplomb et ne demande qu’est-ce qu’il y avait donc de si urgent pour son service. Ça se discute à tête reposée, avait affirmé le visiteur. Les deux frères s’étaient à nouveau regardés, de plus en plus sur le qui-vive. Ils avaient maugréé qu’ils en avaient encore pour une dizaine de minutes et le grand Gaétan avait patienté, adossé au mur, les bras croisés, une petite lueur ironique allumée au fond des yeux devant ces deux frères ambitieux aux prises avec leur modernité, mais qui, maintenant, s’agitaient, se dépêchaient, visiblement nerveux et renfrognés.

Dès que les dernières bêtes eurent été libérées et poussées dans l’enclos, les frères voulurent discuter là, debout, les mains dans les poches. Ce que j’ai à vous dire… Le grand Gaétan marqua une pause avant d’ajouter, le doigt levé, et à vous proposer, se discute assis à une table, en gens sérieux. Je ne viens pas vous proposer d’acheter le journal, et il s’esclaffa, railleur. Bon sang, rentre alors ! et les trois hommes, ayant bientôt tiré chacun une chaise à soi, s’assirent autour de la petite table, moderne, en formica, comme tout dans cette cuisine toute blanche, toute muette, toute propre, aux larges baies vitrées.
C’est la vie, commença le grand Gaétan, et elle réserve bien des surprises à tout le monde. Des choses qu’on pensait inenvisageables arrivent, des projets aboutissent qu’on n’avait jamais pleinement mûris dans sa tête, d’où le vieux proverbe, fontaine je ne boirai pas de ton eau, sans doute. Alors, je suis venu vous dire, en bon voisin et alors que rien ne m’y oblige, que je vais bientôt me mettre en ménage avec une dame… Les Augereau ouvrirent la bouche, stupéfaits et colère, sans doute pour dire en même temps, que veux-tu que ça nous foute et si t’es venu là pour nous raconter ta vie, ça nous intéresse pas le moins du monde, on n’a pas de temps à perdre avec tes fariboles…
Une minute,  une minute… Et le grand Gaétan avait levé la main pour leur clouer le bec avant même qu’ils n’émettent un son. C’est une dame de vos amies que j’ai choisie pour m’accompagner. Oui, Alice et moi allons habiter ensemble, et je vous dis cela car je sais comment et pourquoi, bien sûr, elle fut liée à votre famille.
Roland Augereau s'était soudain congestionné, prêt d’éclater. Sa tête ronde, rasée, avec ses deux longues oreilles, son visage rubicond et ses deux gros yeux encore plus exorbités que de coutume, était à ce moment-là vraiment effrayante. Il se leva d’un bond, cria que nom de dieu, il n’allait pas laisser Alice gâcher sa vie une deuxième fois avec un noceur, un fêtard et un débauché pareil ! Il fit le tour de la table et voulut empoigner son visiteur, sans doute pour le jeter dehors.
Mais le grand Gaétan, sourire crispé, s’était levé aussi, avait tendu sa robuste main, avait agrippé l'irascible par le col de sa chemise et, tournant le poing, l’avait maintenu à distance et quasiment soulevé de terre. Calme-toi, bonhomme, calme-toi, tu n’arriveras jamais à rien si tu n’écoutes pas les gens jusqu’au bout… Un jour, pauvre imbécile, tu trouveras quelqu’un qui aura des choses importantes à te dire, une femme peut-être, qui sait ? Et toi, aveuglé par l’orgueil et la vanité, tu passeras à côté de ta propre vie. Comme un triple con que tu es.
Alors, je te relâche et tu m’écoutes jusqu’au bout sans broncher ou je t’envoie valdinguer à l’autre bout de ta cambuse et on en reste là ?
L’aîné s’était levé aussi et, paniqué, tendait les mains pour essayer de séparer les deux hommes. Mais le grand Gaétan avait de lui-même lâché prise et l’autre était retombé de grotesque façon sur ses deux pattes. Alors, voilà, assieds-toi et entends bien que si je n’avais eu que mes amours à te dire, je ne serais pas venu perdre mon temps dans ta baraque. Car le temps, mon mignon, ça ne se vit pas obligatoirement derrière une charrue ou avec un manche de fourche entre les mains. Le temps, c’est aussi profiter de sa vie, aimer et rigoler. Moi aussi, donc, j’ai besoin de toutes mes heures pour faire ça et elles valent tout autant que les tiennes, ces heures-là. Comprends-tu ? Alice et moi allons donc vivre ensemble, que ça te plaise ou non. Et pas ici, en ville. Je déménage, j’arrête tout. Tu vois un peu où je veux en venir maintenant ? Mets deux secondes tes méninges en branle au lieu de monter sur tes grands chevaux !
Roland Augereau, pâle comme un linge, agité d’un léger tremblement du menton, remettait son col de chemise en place et se tâtait le cou, endolori tant la poigne du grand Gaétan avait serré fort. Son frère lui jeta un coup d’œil, ils se regardèrent, s’interrogèrent en silence et enfin, se détendirent complètement. Tu vends ? Ben voilà, tu comprends vite ! Oui, je suis venu vous proposer trente hectares de bonnes terres de groie, au prix courant, payables rubis sur ongle et assez vite, le temps de la paperasserie. Je suis pressé. Très pressé même. Il faudra vous décider au galop, sans quoi je mets en fermage et, pour le fermage, il y aura toujours preneur immédiat, vous le savez aussi bien que moi.
Pour être enfin tout à fait franc, ça n’est pas de gaieté de cœur que je m’adresse à vous. Je ne vous aime pas. Pas plus que vous ne m’aimez. Mais je n’ai pas le choix. Vous êtes les seuls dans la contrée capables de me payer comptant et les seuls intéressés pour acheter le tout, sans détail.
Les deux frères avalèrent sans sourciller la couleuvre du cinglant mépris. Devant leurs appétits, l’amour propre s’éclipsait et fondait comme neige au soleil. On discuta donc encore longtemps, prix, modalités, délais, avec tout le calme et le sérieux  dus  à l’importance de la transaction qu’on préparait. Et quand le grand Gaétan se leva enfin, que Roland Augereau, radieux, voulut sortir une bouteille de vin bouché pour fêter ça, il le regarda bien dans les yeux, sourit et, poliment, refusa que non, ce vin-là lui avait coûté bien trop cher pour qu’il puisse le savourer comme le mérite tout bon vin.
Il avait salué et il était sorti.
Les deux frères, debout sur le pas de leur porte, avaient suivi des yeux la 403 qui descendait à vive allure la petite route du bourg et qui trouait la nuit de ses deux faisceaux jaunes.
Ils s’étaient essuyé le front, avaient regardé les étoiles, souri et pensé à cet avenir lumineux qui leur tombait soudain du ciel.
Des mains d’Alice Boisseau eût été plus exact.

De grands chambardements étaient ainsi en cours. Le tissu humain de ce microcosme rural craquait sous toutes ses coutures et, dans le même temps, sans qu’il y ait de relation directe de cause à effet mais parce que les temps en étaient partout venus, l’homme des champs et des bois entamait son long divorce d’avec les paysages. Ceux-ci n’apparaissaient déjà plus comme les compagnons vivants sur lesquels on pose un regard fraternel, qui nous les fait aimer comme on aime l’air qu’on respire, mais ils devenaient de simples outils jugés selon qu’ils soient en mesure de participer au fonctionnement intensif que l’on préméditait ou selon qu’ils puissent en apparaître comme des entraves. L’intérieur des hommes était en train de se transformer radicalement sous la poussée de cette vision embryonnaire et qui avait la prétention de faire de la campagne une industrie, une seule industrie, une grande industrie, et de la terre, une esclave sans dignité, un support anonyme et sans âme.
Des villes, en ce printemps joyeux, parvenaient pourtant les chahuts lointains d’une fête et les clameurs de nouveaux espoirs poétiques rêvant de vivre la vie exactement à l’opposé, en phase avec le grand mouvement des choses et en exigeant une jouissance non usurpée de l’existence. En rase campagne, ne percevant que très obscurément le sifflement des pavés qui volaient dans l’air des rues, le paysan attendait, les mains croisées, que la nouvelle époque qui surgirait de cet affrontement auquel il n’entendait goutte, le remette sur sa selle de paysan ou, au contraire, en solde définitivement le destin.

Découragé, voyant tout le monde qui vendait, achetait, arrachait, rénovait, construisait, Louis vint un beau matin frapper chez le menuisier, qui lui ouvrit tout grand sa porte, l’accueillit à bras ouverts et s’exclama, enfin !
Il discuta à peine le prix. Pas sûr qu’il percevait clairement le rapport qu’il pouvait y avoir entre une liasse de billets tout neufs et ses beaux arbres sauvages se balançant sous le souffle des saisons. Il avait perdu avec le grand Gaétan son compagnon le plus sûr et le plus indulgent, toujours de service et toujours disposé à écouter ses âneries et ses exhibitions lexicales.
Alors, plus grand chose ne semblait lui importer.
Et puis, le pourpre automnal de ses chers merisiers avait désormais la couleur maudite du sang. Il exigea que le menuisier fît vite et le payât sur le champ, sans l’entourloupette des boniments.
Et la lisière du bois palud, qui fut longtemps la fierté dérisoire d’un pauvre, devint bientôt un inextricable hallier de ronces, de lierres, d’herbes folles et d’épineux rabougris, où plus personne ne mettait les pieds et qu’on lorgnait avec effroi si on ne pouvait pas faire autrement que de passer par là.
On ne sut jamais ce que Louis fit de tout cet argent que lui compta Brunet. Il ne modernisa pas sa ferme, il n’acheta pas de nouveaux matériels, il ne fit pas réparer les toits, ni de sa maison ni de ses bâtiments. On le vit encore plus souvent au café des sports, certes, où il se plaisait à vouloir imiter le grand Gaétan, buvant beaucoup et offrant encore plus, à tout le monde, même, une fois, à toute une famille de vacanciers arrêtée là en descendant sur l’Espagne et médusée d’être tombée inopinément sur un Père-Noël loufoque en plein désert.
Les merisiers un à un passèrent donc dans la poche de La cane, a-t-on prétendu.
Pas tous. On sut quand même, par Léon Renaud qui n’était plus à une entorse près faite à son devoir de discrétion, que Louis avait commandé et reçu une énorme encyclopédie reliée cuir, illustrée, complète, en couleurs et en vingt-quatre volumes.
Pour qui faire ? S’interrogeait-on, même pas goguenard, car on avait perdu le goût de la gouaillerie et de la rigolade : Louis ne faisait plus jamais étalage de son vocabulaire !
Sans doute en restait-il désormais à la silencieuse contemplation des images.
Et si tel était le cas, ce rustre, ce lourdaud jouant de ridicule façon au fin lettré, était alors entré de plain-pied et avant tout le monde dans l’époque nouvelle, qui, bientôt, n’aurait plus à offrir aux hommes que des images, faute de réalité créatrice à leur proposer.

FIN

Lecteur, merci pour ta fidélité

10:52 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Trois à quatre décennies de plus, Louis se fût acheté un ordinateur et on aurait discuté avec lui d'un blog l'autre :)

Écrit par : Michèle | 03.02.2014

Bien possible :)))

Écrit par : Bertrand | 03.02.2014

Un monde d'images, oui...
Et du passé ne subsistent que de vielles photos en noir et blanc un peu jaunies.

Écrit par : Feuilly | 03.02.2014

Il y a un lien entre cette fin et l'exil des mots, les mots qui sauvent l'ancien pays où plutôt dans lesquels il est comme en exil grâce à l'écriture.
Je ne sais pas quand l'intérieur des hommes s'est vraiment transformé, c'est un sujet passionnant qui est au cœur de l'oeuvre de Bloy, et de tant d'autres aussi.Je pense à Mumford, dans un autre domaine.
Nous ne sommes jamais adultes dans le monde où nous avons été enfants,

Écrit par : solko | 04.02.2014

- Oui, mais ces images-là, celles dont tu parles, ne sont pas très dangereuses. Le poison est dans celles du présent présentées comme des vérités ou des réalités incontournables.

Je vous sais gré, Solko, d'avoir noté le lien. C'est en effet par les mots, sans pour autant qu'ils énoncent un affligeant "c'était mieux avant", que vit la mémoire, même fantasmée, des époques qui se situaient encore à l'aube du chaos marchand.
Mais, comme me le disait en substance un autre écrivain ( que je remercie au passage) dans un courrier privé : ne vous étonnez pas de ce que personne ne veuille publier votre roman : Vous ne parlez nullement des futilités qui intéressent et nourrissent le gotha.
L'intérieur des hommes, pour moi - mais ce sont des repères personnels dus à mes lectures, à des témoignages oraux et à mon goût du monde - s'est brusquement brisé après la guerre 14/18. Il s'est effrité, jusqu'à sa décadence complète, vers le milieu des années soixante. N'oublions pas que ce sont en grande majorité les campagnes qui avaient donné leur chair dans les tranchées. Un schisme, jusqu'à l'éclosion de la campagne marchande, spectaculaire, c'est-à-dire anéantie dans sa mémoire et "son utilité sociale".
Se proposer d'élever deux ou trois poules en 2014, par exemple, participe d'une espèce de vécu par l'image de ce qui était nécessité alimentaire dans les années soixante :)))

Écrit par : Bertrand | 04.02.2014

A feuilleter ce qui est édité dans les rayons, je me demande si il n'y a pas un problème de style qu'on doit jugé trop traditionnel, vocabulaire beaucoup trop riche, phrases trop complexes, narration trop classique, personnages trop réalistes. Une écriture trop artisanale, pas assez industrielle,voyez ce que je veux dire ?

Écrit par : solko | 04.02.2014

On rêve tous d'entendre ces gens; merci à toi de faire vivre leurs mots; les mots meurent sans des gens pour les prononcer
les jours où je pense aux miens, les creusois, les lozériens, j'ai 5 ans,9 ans, 12 ans; "on est enfant à tous les âges", nous dit Wiliam Faulkner

il faut que les éditeurs qui n'ont pas voulu de ce beau texte soient tombés bien bas

amitiés Anne-Marie

Écrit par : Emery Anne-Marie | 04.02.2014

Je pense plutôt qu'on ne s'adresse pas aux bons, je veux dire à ceux dont le catalogue correspondrait peu ou prou à ce genre d'écrits. Parce qu'ils sont rares, petits et peu visibles dans un paysage encombré
Enfin, je crois... Mais je marche, comme tous mes "collègues écrivains", ceux de mon acabit, à tâtons.
En tout cas merci Anne-Marie

Écrit par : Bertrand | 04.02.2014

Solko, oh que oui, que je vois ce que vous voulez dire ! Comme si j'y étais.
Nos écritures fleurent le siècle passé et ne reflètent guère, avec leurs phrases cousues mains, la pensée d'un monde déchiqueté, décharné.

Écrit par : Bertrand | 04.02.2014

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