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31.01.2014

Les Champs du crépuscule -25 -

Le texte sur une seule page

littérature,écriture[...] Le maçon accusa le coup et déglutit avec peine. Sa grosse pomme d’Adam s’agita de va-et-vient convulsifs, il roula des yeux mauvais, il avait envie de crier, il serrait les poings et faisait des efforts titanesques pour se contenir. Dépité, lui aussi nota que c’était la première fois que son compagnon évoquait sa camaraderie avec les frères Augereau, en public en plus. Une sourde colère bouillonnait à l’intérieur, mais il ne voulut pas s’engager sur ce terrain-là. Trop tabou, trop pomme de discorde entre lui et le grand Gaétan, s’il arrivait qu’on dût s’expliquer là-dessus. Et puis, l’amitié, depuis si longtemps fidèle entre eux, fut finalement la plus forte et lui coupa le sifflet. Il baissa la tête, lorgna sur les deux verres de Pernod posés sur le comptoir, La cane comprit et servit une dose. Dupin hasarda quand même, mais sans crier, et les journaux, hein, les journaux ouverts sur ces articles-là, c’est quoi ? Du hasard ? Le grand Gaétan émit un petit rire, la bouche à peine ouverte, avant de reprendre son verre à la main et de conclure, va donc chez Louis, tu trouveras le dictionnaire grand ouvert sur la table. Viendras-tu nous chanter après avoir vu ça que Louis est un savant et un grand professeur ?
Pas sûr que Dupin saisit tout de cette hasardeuse association. Ce qui est certain, c’est qu’il abandonna la partie, bougonna quelque chose sur ce corniaud de Louis et son dictionnaire, avant de se retirer dans un mutisme boudeur. Tous les autres étaient restés silencieux, attentifs à la passe d’armes entre les deux amis. Les uns trouvaient que Dupin avait raison, que c’était bien ce clochard arabe qui était venu tuer chez eux, parce qu’un Arabe, ça tue forcément, et les autres penchaient plutôt pour le grand Gaétan, le trouvaient juste dans ses propos et sûr de lui.
Trop sûr, même. Quand le journal annonça le surlendemain que le vagabond marocain avait été remis en liberté et lavé de tout soupçon, on se chuchota à l’oreille que tiens, bien sûr que le grand Gaétan savait que ce n’était pas ce mendiant, parce que peut-être que… hein ? Tu vois ce que je veux dire ? Pas besoin de te faire un dessin ?
En tout cas, l’espoir un moment soulevé retomba aussitôt et chacun reprit son cafard, retrouva ses frayeurs et, pour tenter de les conjurer, ses cruels ragots.

D’autant que de grands bouleversements s’amorçaient qui alimentèrent la sournoiserie des conversations murmurées en tête-à-tête, la rancœur et le trouble.
Tout là-haut sur leur mamelon, les Augereau avaient dressé un énorme bâtiment en fer, avec un toit en tôle brillante qui étincelait sous le soleil et renvoyait parfois dans l’air des reflets incandescents, comme une grosse étoile ou une soucoupe volante échouée sur la colline. En tout cas quelque chose qui détonait dans le paysage, quelque chose qui ne se mariait pas avec les molles insouciances de la terre, des nuages et des bois.
On vint voir la stabulation de près, on vit toutes ces vaches qui se promenaient sans entraves sous le grand abri, on vit les frères Augereau balancer des bottes de foin et des farines une fois par jour seulement, on vit les bêtes se nourrir à leur convenance, on demeura interdit devant la salle de traite resplendissante, propre comme un sou neuf, avec du carrelage au sol et sur les murs comme pas grand monde n’en avait encore dans sa propre maison, on vit les grands bacs réfrigérants où tournoyaient des quantités effroyables d’un lait crémeux, on tordit la bouche vers le bas en agitant la main pour faire voir combien on était épaté et combien on avait compris que, décidément, l’époque était en train de prendre un sacré virage !
On n’en redescendait pas moins la colline en grognant que tout ça, c’étaient des conneries, que les Augereau n’étaient que des imbéciles vaniteux et que ce n’était certes pas comme ça qu’on travaillait !
Mais on vit bien pire. On vit à l’automne ces mêmes Augereau arracher la vigne de Joseph Prunier dont les feuilles écarlates, éclatantes, couleur de sang, flamboyaient encore sous la lumière d’octobre et on les vit labourer bientôt leur grande parcelle de plus de seize hectares. On les vit aussi, de-ci, de-là, supprimer sans vergogne des haies épaisses à l’ombre desquelles poussaient les mousserons et les morilles de printemps.
On apprit par ailleurs que Brunet avait demandé à Bouffard qu’il aille dans les bois de Prunier pour y débarder enfin la dizaine de chênes promis, on entendit, stupéfaits, vrombir une tronçonneuse dans les mains de Norbert qui abattait sans relâche beaucoup plus d’arbres que d’habitude et plus longtemps, jusqu’en avril, et on entendit bientôt enrager le tracteur de Prunier qui essouchait une grosse partie de ses vieux taillis.
On sut également que Madeleine Prunier, enfin remise de son ineffable chagrin, avait commandé de gros travaux d’intérieur à Edgar Dupin, des cloisons, des sols, une toiture, et à Brunet des portes et des fenêtres, à un plombier de la commune de Brux des robinets et une douche, au peintre des tapisseries, au plâtrier des carrelages.
Elle avait en même temps convaincu son mari, disait-on en fermant les yeux et en haussant les épaules, de se lancer dans l’élevage des veaux, l’élevage en batteries, des veaux qui ne bougeraient pas, qui ne sortiraient pas, qui ne verraient qu’à peine la lumière mais qui seraient venus trois fois plus vite que sous la mère. C’était Charles Migret, en bon voisin et en premier futur fournisseur-client du futur éleveur, qui dirigeait plus ou moins la construction du bâtiment destiné à cette nouvelle industrie. Chaque jour en tout cas, il venait s’enquérir de l’avancée des travaux et prodiguait ses conseils, parfois même ses ordres. Le bouge pas mé d’là-bas que l’chat de d’ssous la table, insinuait-on de toutes parts. L’a dû y musser une souris
On voyait tout ça pousser sur le sang du bois palud
comme fleurs sur le terreau, et on n’y allait pas de main morte dans les suppositions les plus vipérines, les plus cruelles et les plus indignes.
Louis, retrouvant sa vieille manie après des mois et des mois d’une sage accalmie, déclara à Mémène que c’était là de la captation. Le dictionnaire était formel là-dessus ! Mais Mémène boudait et ne lui prêtait nullement attention, sinon en haussant les épaules, alors Louis crut bon de développer que c’était là un mot  difficile et
pas fait pour tout le monde, un mot des tribunaux quand ils mettaient quelqu’un en prison parce qu'il avait obligé un autre gars, en le menaçant ou en le rossant, à lui donner ses affaires... Louis avala d’un trait son verre de rouge, s’essuya la bouche d’un revers de manche et comme Mémène lui tournait toujours le dos en faisant mine de ranger des verres sur les étagères, il dit que tout ça, ça se voyait comme le nez dans la figure. De la cap-ta-tion, répéta t-il en battant la mesure. Enervée, Mémène se retourna soudain et lui enjoignit de fermer sa g… ou d’aller raconter ses boniments chez sa voisine, la veuve Boisseau, pendant qu’elle était encore là !
Car une autre nouvelle, énorme celle-ci, extravagante, qui avait d’abord couru les rues, les chemins et les champs sous forme d’un bavardage incrédule avant d’éclater tout à fait sereinement de la bouche même du premier intéressé, un dimanche soir au café des sports qui avait comme un seul homme baissé la tête et murmuré que chacun était libre de faire ce qu’il voulait, avait décontenancé la belle tenancière au point de la rendre, depuis, d’humeur fort désagréable : le grand Gaétan vendait toutes ses terres aux Augereau ! Oui, il abandonnait tout, il vendait même son matériel à des gars de Charente et il ne conservait que la maison, les poules, les lapins et les trois ou quatre chèvres, pour sa vieille mère. Lui, il partait bientôt vivre à la ville, au chef-lieu du canton où on lui proposait un portefeuille de courtier dans une grande compagnie d’assurances. Voilà, pour lui, c’était fini et bien fini…Il tournait la page et il souriait, les yeux mi-clos, le visage enjoué, ayant retrouvé toute sa belle humeur. Il paya ce soir-là une tournée générale, fit remettre ça encore, mais ne parvint pas à dérider complètement la physionomie de ses compagnons.
Quelque chose en effet, dans cette nouvelle ahurissante, se brisait à jamais. Peut-être imaginait-on mal sans lui le café des sports, le bourg, la commune, la campagne et les champs sans une rencontre fortuite avec sa grande et joyeuse carcasse au détour d’un chemin. On était en outre vexé qu’il n’annonçât pas ce que tout le monde soupçonnait et que venait maintenant corroborer la nouvelle de son départ : il s’installait en ménage avec Alice Boisseau qui vendait elle-même sa maison.
Et tout ça dans la foulée du drame qui avait ensanglanté la commune. Telle une traînée de poudre, les rapprochements les plus insidieux se mirent à courir en une sournoise rumeur et, si je m’en réfère à ce que me raconta, quelque quarante-cinq ans plus tard et à mots couverts, chevrotants, gênés, honteux, un témoin de l’époque aux yeux larmoyants, cette rumeur s’inscrivit durablement dans la mémoire collective comme étant la clef la plus plausible de l’énigme.
Mais il est vrai que le vieillard me cita in extenso tous les noms qui figurent dans ce récit, le sien propre excepté, bien entendu. Il est surtout vrai que le grand Gaétan et Alice Boisseau n’avaient jamais eu le temps de s’opposer aux racontars et ne pouvaient plus contredire qui que ce soit depuis bien longtemps : la mort les avait fauchés en mille neuf cent soixante neuf alors qu’ils roulaient à tombeau ouvert à bord de leur Simca 1000, sur la Nationale 10 en direction de Poitiers.
Une nuit du mois d’août. Ivres. Au lieu-dit Les Minières, pour être tout à fait précis.

Amis lecteurs, le prochain épisode sera aussi le dernier…

10:24 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Chapeau bas monsieur l’Écrivain.

Écrit par : Michèle | 31.01.2014

Quand même, ne laisser que deux ans de bonheur au couple d'Alice et Gaétan... :)

Écrit par : Michèle | 31.01.2014

Cette accélération du récit qui concentre les changements radicaux qui ont redessiné les campagnes, nous laisse un peu étourdis...

Écrit par : Michèle | 31.01.2014

Lundi sera la dernière mise en ligne, donc...
Tout change dans ces campagnes jusques là humaines et les hommes et les femmes basculent dans ce changement.
Mais, pour celles ou ceux de l'échantillon qui fut le mien tout au long de ce récit, ces mutations coïncident avec l'assassinat d'un vieillard.
La concomitance des deux faits, l'un d'ordre général, l'autre particulier, brouille les cartes...

Écrit par : Bertrand | 31.01.2014

Eh oui Prunier-le-Vieux, tout un symbole, le dernier rempart contre la "modernité".

Écrit par : Michèle | 31.01.2014

Oui, le "vieux" ne pouvait que disparaître... Nuls ne parvient à résister au "progrès". Mais nous voilà un peu tristes d'arriver à la fin du récit, qui avait commencé très lentement, décrivant les hommes et les paysages, avant de s'accélérer comme ce fameux progrès agricole et de finir à toute vitesse, véritable métaphore de la modernité qui a remplacé le vieux monde.

Mais c'est bon signe, si le lecteur est triste quand il referme le livre. C'est que celui-ci était captivant et méritait le détour. On en veut vraiment aux éditeurs qui l'ont boudé ...

Écrit par : Feuilly | 01.02.2014

Michèle : Le vieillard était là pour passer le témoin mais personne n'en voulait plus, de son témoin...
Ce n'est sans doute pas pour cela qu'il a été assassiné,certes, mais encore une fois concomitance d'un fait particulier avec un état de fait général. Comme une illustration fortuite.

Feuilly : Ah, les éditeurs ! Peut-être est-ce nous aussi qui ne frappons pas - quand nous frappons - aux bonnes portes.
Car enfin, comment expliquer que ce site connaisse une augmentation sensible de ses lecteurs depuis que je publie "Les champs de crépuscule ?"
Je ne m'explique pas la contradiction... Si contradiction il y a.

Écrit par : Bertrand | 03.02.2014

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