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29.01.2014

Les Champs du crépuscule -24-

Chapitre III

 L'Accablement

Le texte sur une seule page

255-282-thickbox.jpg[...] Toutes les couleurs, toutes les senteurs et toutes les tiédeurs du mois de mai enchantèrent une nouvelle fois les campagnes. Les jeunes céréales sur la Plaine ondoyèrent sous les va-et-vient des respirations océanes, les bois du Fouilloux abandonnèrent enfin leurs sombres nudités pour des costumes plus seyants en verts multiples, chatoyants pour les érables, lumineux pour les noisetiers, tendres et clairs pour les châtaigniers, plus prononcés et plus austères pour les grands chênes aux galbes ancestraux.
La rivière, de plus en plus fine, de plus en plus tapie au fond de son lit, scintilla encore un peu sous les premières lueurs de l’aurore, se changea bientôt en un minable ru verdâtre, avant de disparaître, vaincue par l’éclat des zéniths. Les grands peupliers en agitant leurs feuilles en forme de cœur escortèrent son départ, la menthe sauvage et les herbes folles assiégèrent son lit et des vaches normandes, blanches aux poils hirsutes tavelés de marron, vinrent pâturer son cercueil.
La canicule enflamma bientôt le ciel et fit sur les champs ocre jaune et couleur d’or danser des courants d’air diaphanes. Accablés de touffeur, les bois du Fouilloux perdirent de leur superbe et prirent une teinte poussiéreuse. Les hommes coupèrent la paille, battirent le grain, de grands mouchoirs à carreaux noués autour de leur cou. Ils montèrent au grenier des sacs pesants qu’ils portaient sur leur échine, arc-boutés sur des échelles de fortune, puis, leurs granges rassasiées jusqu’aux charpentes, ils parcoururent La Plaine en chaumes, derrière la caille et le pouillard.
Ils éventrèrent à nouveau la terre et déversèrent au sillon les espoirs d’un lointain froment, furetèrent dans les sous-bois pour débusquer la bécasse et les feuilles autour d’eux tourbillonnèrent de toutes les couleurs. Le vent chargé de pluie et de brumes réapparut tout enveloppé de gris, la rivière reconquit peu à peu son lit, gonfla, gronda et recouvrit bientôt tous les prés alentour, les sous-bois des bosquets et les chemins trop bas.
Sur les rivages extrêmes de sa crue, une fine couche de glace miroita comme un diamant brisé, des fumées se couchèrent sur les toits et les hommes, leurs membres fourbus, revinrent s’asseoir au coin des cheminées, moroses, guettant par-dessus la grisaille obstinée des vieux toits d’écurie les premiers clins d’œil du grand mouvement des choses et de la fuite circulaire du temps.

Atout, atout et carreau maître ! conclut encore le grand Gaétan, mais sans frapper sur la table, presque en murmurant et en jetant ses cartes qui tournoyaient un bref instant avant de se poser sur le dernier pli. Ses camarades ne vérifiaient plus, ne prenaient plus un air médusé, comme résignés, et jetaient, désinvoltes, leurs cartes vaincues. S’établissait alors un silence embarrassé, avant que le grand Gaétan, l’éclat rieur dans ses yeux passablement fané, n’offrît l’apéritif et que La cane ne se levât pour aller chercher, en claudiquant et en se plaignant d’avoir mal aux reins, un pichet et la bouteille. Il n’y avait plus de commentaires. Louis attendait son verre et ne soufflait mot, Norbert regardait ses chaussures, les mains croisées à hauteur des genoux, comme égaré dans de sombres méditations. Evariste Brunet était obstinément absent.
Dans la salle où flottait une lourde odeur de fumée froide mêlée aux chaudes haleines des buveurs, on causait à mots éteints, on chuchotait presque, on jetait des regards alentour et on fuyait celui de l’autre. Mémène essuyait ses verres et servait de petits ballons de vin rouge, sans plaisanter, sérieuse, aimable du bout des lèvres seulement, comme si tous ces gens qu’elles croyaient connaître par cœur fussent devenus des étrangers, arrêtés là au hasard d’un voyage.
L’équipe de foot ne braillait plus guère. Elle n’en avait d’ailleurs plus beaucoup l’occasion, tous ses matchs se soldant avec acharnement par de sévères déconfitures. Les jeunes gens rentraient au café tout crottés et la tête basse. Au début, ils attendirent des questions qui ne vinrent pas, alors ils se résignèrent à commander eux-mêmes leurs verres, en se cotisant pour l’addition.
Parfois, un des dirigeants, Léon Renaud ou Migret, ce dernier particulièrement taciturne et son visage ovale et rougeaud fermé à double tour, offrait quand même la tournée, mais comme à regret, comme sacrifiant à une espèce de protocole. Ils arboraient des mines franchement déconfites pendant que leurs joueurs se chamaillaient désormais entre eux, fallait pas tirer le coup franc comme ça, patate ! Pas de ce côté-là, j’étais tout seul sur l’autre aile et toi t’as rien vu ! Et le goal, un goal de rin, prendre six buts en dix minutes, tu plongeais quand la balle était déjà au fond des filets, t’es aveugle ou quoi ? Tu peux causer, Paul, comme arrière central, on a déjà vu mieux ! Une vraie passoire et chaque fois que t’as voulu arrêter un gars, tu l’as balancé par terre et l’autre couillon a sifflé penalty ! Tu peux être content de toi !
Au cours d’une de ces controverses, jusqu’alors assez pacifiques, survint cependant, au mois d’avril, un fâcheux incident. Le fils Boisseau, après avoir encaissé treize buts, avait cette fois-ci vraiment pris la mouche. Il se fâchait que merde, un goal, c’était un dernier rempart et un rempart ça sert à rien si les soldats qui le défendent sont des branquignols ! Ouais, des branquignols ! Vous avez joué comme des gonzesses ! Moi, l’année prochaine, j’arrête ! Je ne joue pas avec des gonzesses ! Je fais autre chose de mes dimanches… Et tu vas en faire quoi, de tes dimanches ? Tu vas aller à la chasse ? Comme ton père ? avait méchamment insinué un tout petit gars fluet et blondinet, l’ailier gauche de l’équipe.
Un grand silence s’était alors fait parmi eux et ce silence avait aussitôt gagné toute la salle, pourtant déjà peu bavarde et qui sembla tout à coup retenir son souffle. C’était comme si l’assassinat du bois palud, latent, toujours présent dans les esprits, mais refoulé, tu, venait, par une allusion à un autre drame plus lointain, de refaire brusquement irruption à ciel ouvert.
Adrien Boisseau était blême et ses mâchoires bleuies tremblaient. Il brisa soudain son verre sur le rebord du comptoir et du redoutable tesson qu’il serrait dans sa main nerveuse, menaça la gorge de son offenseur, en l’empoignant par les cheveux et en lui tirant la tête en arrière. Tout le monde recula d’un pas, épouvanté, avec des semblants d’appels au calme tandis que le grand Gaétan traversait la salle en deux enjambées et prenait le jeune Boisseau à bras-le-corps. Qu’est-ce que c’est que ces bêtises, Adrien ? Allons, calme-toi, calme-toi !
L’atmosphère au café des sports en avait chuté d’un degré encore. Le geste du jeune Boisseau, dont on savait qu’il était un garçon en dessous, sournois, mais dont on ignorait qu’il puisse être à ce point violent, apparut à tout le monde comme la partie soudain visible d’un épouvantable iceberg sur lequel ils étaient tous échoués. La méfiance, le doute, la suspicion, le malaise, comme de funestes lames de fond, risquaient à tout moment de remonter à la surface et de tout briser sur son passage de ce qu’il restait de bonhomie et de camaraderie entre tous ces hommes.

Une autre circonstance était venue leur prouver, si besoin en était, combien le crime leur pesait sur les épaules, combien il avait détruit leur confiance et ravagé le fond de leurs pensées.
La cane, accoudé derrière son bar, à angle droit comme d’habitude, discutait vaguement avec le grand Gaétan et Edgar Dupin assis, eux, à une table. Au dehors, une pluie de printemps battait la porte vitrée. On entendait l’eau que fouaillaient et projetaient sur les trottoirs les pneus des lourds camions.
Léon Renaud, une grande pèlerine de facteur jetée sur ses épaules, fit soudain irruption dans le bistro et, brandissant le journal, aboya que l’assassin était sous les verrous ! Son annonce fit l’effet d’une douche brûlante sur les trois hommes et les quatre ou cinq autres éparpillés çà et là, muets comme des carpes, dont Bizet le coiffeur, Maurice Chalon, le photographe, Alcide Migeon, l’électricien. Le grand Gaétan jeta instinctivement un œil sur son compagnon Edgar et il crut, l’espace d’une seconde, le voir pâlir. La cane demanda comment ça ? Qu’est-ce que tu nous chantes, Léon ? Et tous se levèrent et se penchèrent sur le journal que tendait le facteur, l’air triomphant et un large sourire qui fendait sa maigre figure.
Ils lurent avec gourmandise et leurs lèvres murmuraient les mots. On avait arrêté, quelque part entre Angoulême et Bordeaux, à Chalais exactement, un vagabond, un trimardeur qui voyageait de Tours à la frontière espagnole selon ses dires, poussant devant lui un landau rempli de guenilles et d’ustensiles divers, parmi lesquels - et c’est ce qui lui avait valu d’être entendu par la police - quatre journaux des vingt-cinq et vingt-six février, deux éditions de la Vienne et deux éditions des Deux-Sèvres, tous ouverts et repliés sur les pages relatant l’Assassinat du bois palud. D’après les savantes estimations des enquêteurs, cet homme, d’origine marocaine, aurait traversé les bois du Fouilloux le vingt-trois février, s’en serait écarté d’un kilomètre environ, direction Sémillé, de sorte qu’il aurait ainsi pu aller jusqu’au bois palud. L’homme avait confirmé les soupçons des policiers quant à cette embardée faite sur son parcours. Il était bien sur la petite route de Sémillé le vingt-trois février en fin d’après-midi, pour s’y reposer un moment dans le fossé, à l’écart du vacarme des camions.
Ah ! le fumier, avait rugi Dupin dès le dernier mot avalé, rouge comme une tomate, presque bleu. Un melon, un crouille ! Je l’ai dit mille fois et je le dis encore ! Des sanguinaires ! C’est lui, c’est certain ! Je les connais, moi ! Je les ai eus en face de moi, ces cochons ! Et, singeant tout à coup la Marseillaise sans même s’en rendre compte, il leva les bras au ciel et vociféra qu’ils venaient maintenant jusque dans nos campagnes étrangler nos vieillards !  Il  frappait du poing sur le comptoir tant que les verres de l’étagère accrochée juste en-dessus s’en entrechoquaient.
D’autres hommes arrivèrent qui tenaient eux aussi le journal dans leurs mains et ce ne fut plus qu’un tollé ahurissant, qu’un rugissement, tout le monde parlait à la fois, insultait, braillait, dénonçait, sans acrimonie excessive toutefois, avec une sorte de jubilation même, cette nouvelle apparaissant de taille à libérer enfin toute la communauté du fardeau qui l’accablait.

Le grand Gaétan ne disait rien. La cane non plus. Tous les deux s’étaient appuyés sur le bar, devant un Pernod, le grand Gaétan sur un coude et légèrement de trois-quarts, les pouces croisés à hauteur du nombril, le regard narquois. Il profita d’une toute petite pause dans le charivari des clabauderies pour demander où était le mobile là-dedans. Et puis, le journal racontait que cet homme avait été arrêté mais ne le désignait pas expressément comme un coupable. Si tous les gars qui ont été entendus dans cette sale affaire avaient été coupables, je ne serais pas là, toi non plus, toi non plus et toi non plus… On y est à peu près tous passé. Alors…
On devint muet. On se regarda. Certains prirent soin de relire l’article, d’autres baissèrent les yeux ou firent mine de regarder passer des camions, à travers la porte vitrée dégoulinante de pluie. Comment ça, on y est tous passé ? Mais on n’est pas des Arabes, nous autres ! On est des vrais Gaulois et puis, quel mobile ? gueula Edgar Dupin. Un Arabe n’a pas besoin de mobile pour égorger un chrétien. Tu sais pas ça, toi, même avec ton instruction, parce que t’as pas eu affaire à eux !
C’était bien la première fois qu’Edgar Dupin faisait explicitement allusion à l’instruction de son camarade, soulignait cette différence entre eux, et évoquait la dispense dont avait bénéficié le grand Gaétan d’être mobilisé en Algérie. Celui-ci aurait pu s’en offusquer, tant c’était désobligeant, mais il sourit à peine et ses yeux mi-clos retrouvèrent un moment leur gaieté habituelle. L’instruction n’a rien à voir là-dedans, Edgar, mais le bon sens. Je comprends bien que si ce vagabond était coupable, ça donnerait enfin un nom à la peur de tout le monde, et quel nom ! Un étranger, un mendiant, un sinistre inconnu, bref, le Mal en personne. Chacun pourrait à nouveau vaquer à ses occupations sans regarder de travers son voisin et, bien sûr, il y en a un ou une parmi nous qui serait plus soulagé que tout le monde, pas vrai ? Il ou elle ne ferait plus de cauchemars, la peur au ventre de se voir repérer et d’avoir à gravir un beau matin les marches d’un échafaud. Et toi, Edgar, ça alimenterait bigrement ton moulin de haine et de revanche, avec tes deux acolytes, là-haut, que ce soit un homme du Maghreb. Ça ne te semble pas un peu trop parfait pour être vrai, tout ça ? Comment imagines-tu un chemineau dénué de tout, qui ne mange ni ne boit tout son saoul, qui couche dehors, qui va nus pieds dans un pays qui lui est étranger, qui tombe sur une liasse de grosses coupures comme jamais il a pu même en imaginer et qui ne prend pas un seul billet de mille ? Hein, comment tu expliques ça, toi ? Non, pour moi, vois-tu, la police patauge depuis le début, interroge un tas de gens et ne trouve rien à se mettre sous la dent. Il lui faut pourtant un assassin, alors elle en fabrique un sur mesure. C’est aussi simple.
Et celui-là, en plus, est de taille à faire regretter à toute la vermine revancharde les fameux accords d’Evian, conclut-il, laconique, plus bas, désabusé et comme pour lui-même.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

14:24 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Tu n'as pas ton pareil pour parler du pays et le début de ce chapitre est un bonheur de langue. Et puis on entre dans le cœur lourd des hommes et ça se met à peser sur nous aussi...

Écrit par : Michèle | 29.01.2014

Oui, le grand mouvement des choses... Un thème qui t'est cher.

Écrit par : Feuilly | 30.01.2014

Vous avez remarqué tous les deux que rien ne m'inspire plus, en effet, - ce qui ne veut pas dire que ça m'inspire bien :))))- que ce mouvement circulaire du temps, sur une planète ronde, sous un ciel en forme de demi-sphère... L'éternel recommencement des choses et notre propre aventure aussi, du point zéro au point zéro, sur un cercle.
Et quand je pense qu'il nous faudra mourir sans vraiment avoir accédé à la connaissance de ce que tout cela signifiait...

Écrit par : Bertrand | 31.01.2014

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