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28.01.2014

Les Champs du crépuscule -23 -

Le texte sur une seule page

littérature,écriture[...] Louis revint bien évidemment sur ses déclarations et réaffirma avec force qu’il avait passé cet après-midi-là dans le foin. Ou la paille, peu importe. En tout cas dans sa grange. L’occultisme, c’était pour rigoler, pour voir si les gens de la police, qui sont malins et instruits, en connaissaient autant que lui.
Libéré faute d’indices convaincants et bien qu’il fût fortement soupçonné d’être l’auteur du forfait, on lui signifia - futile précaution - l’interdiction dans laquelle il était désormais de quitter le territoire de sa commune, et ce, jusqu’à nouvelles dispositions contraires.
Rentré chez lui et complètement chamboulé dans sa tête, Louis demanda alors à Léon Renaud, le facteur, de lui apporter chaque matin le journal et s’enferma à double tour deux longues semaines durant.

Il lut tout ce qu’on racontait sur le crime désormais intitulé L’Assassinat du bois palud et il se reconnut dans ce qu’on appelait sans ambages, en fait de témoin principal, le suspect numéro un, le seul suspect qui aurait pu avoir un mobile sérieux, le vol ayant d’emblée été exclu puisqu’on avait retrouvé dans la poche intérieure du paletot du vieil homme une somme d’argent assez considérable, dissimulée dans des liasses de vieux papiers journaux.
Le portrait qu’on brossait de ce tueur potentiel, petit paysan pauvre, fantasque, féru de vocabulaire savant employé le plus souvent à mauvais escient, un peu ivrogne, un peu fainéant, le blessa mais le fit ricaner tout de même quand le journaliste tatillon en vint à évoquer la façon qu’il avait d’étrangler les oiseaux, sans doute pour faire plus vrai et effrayer la galerie par une petite touche de cruauté.
Puis, au fur et à mesure des jours, on oublia un peu Louis. Le journal s’attachait maintenant à rendre compte de la personnalité de la victime, respectable vieillard de soixante-dix-sept ans, héroïque poilu de la Grande Guerre, soldat d’honneur et de bravoure, travailleur infatigable et toujours alerte malgré son grand âge, homme sans histoires, sans conflits avec qui que ce soit, honorablement connu de tous, un homme qui avait réussi à doubler sa superficie exploitable en quarante années d’un labeur assidu. Un exemple à suivre pour nous autres qui voulons pousser l’agriculture en avant, avait déclaré Roland Augereau, de Bena. D’aussi loin que je m’en souvienne, il avait toujours été en avance sur son temps, et n’oublions pas qu’il avait été aussi un soldat, un qui méritait de la Patrie et qui avait un sens aigu du devoir, avait renchéri son frère, Jean.
On interrogea bientôt un jeune homme que Louis reconnut pour être Evariste Brunet et il se demanda bien ce que le menuisier venait faire là-dedans. Il ne savait pas que le jeune Brunet, envoyé à Boisnes par son père pour y mesurer un meuble,  avait été vu qui faisait un crochet par le Fouilloux, voir s’il rencontrerait Norbert, son copain, puis, apprenant que celui-ci était parti au bois Palud, qu’il l’avait rejoint, en coupant par les champs avec son vélomoteur, histoire de discuter cinq minutes. Les policiers établirent donc qu’Evariste Brunet était dans les parages du bois palud au moment du crime. Le journal ne disait rien là-dessus, mais informait néanmoins que le domestique de la maison Prunier, qui n’avait pas tout signalé aux enquêteurs quant à son emploi du temps, avait été de nouveau entendu et assigné à résidence. Louis éplucha longtemps le dictionnaire et finit par comprendre que Norbert était logé à la même enseigne que lui : pas question de dépasser les limites de la commune.
Tout un tas d’autres témoins étaient chaque jour questionnés, mais le journal ne donnait pas de noms. Il devenait d’ailleurs de plus en plus imprécis et les articles étaient de moins en moins longs.
Louis se creusa pourtant la cervelle pour essayer de mettre un nom sur ce gars qui avait été inquiété parce que son commis avait déclaré qu’il était rentré tard, beaucoup plus tard qu’à l’accoutumée et que, même, ses pantalons étaient maculés de terre au niveau des genoux, comme s’il s’était agenouillé quelque part dans la campagne. On avait voulu procéder à des analyses pour savoir d’où pouvaient provenir ces souillures, mais hélas le pantalon avait déjà été passé à la lessiveuse. Le journal n’en savait pas plus ou n’était pas autorisé à en dire plus.

Un matin cependant, Louis fronça  son crâne chauve en écarquillant les yeux, et, ayant relu pour la seconde fois son article quotidien à mi-voix, comme pour bien s’en imprégner et bien se convaincre de n’avoir pas la berlue, il frappa un grand coup sur la table, gonfla son nez dans une inspiration nerveuse, se leva pour boire un coup, relut une troisième fois et hurla que nom de dieu de bon dieu, ces imbéciles de journalistes ne connaissaient rien à leur affaire ! Ils ne savaient rien et ne racontaient que des âneries, ah les pendards et, surtout, surtout, ah la fieffée coquine, ah la comédienne !
Il s’agissait d’un long article sur la famille Prunier, les journalistes n’ayant sans doute plus rien à se mettre sous la plume concernant une enquête qui ne livrait rien de consistant. Le fils, Joseph, paysan exemplaire, complaisant, sobre, bon voisin et sans histoires, comme le père, mais surtout la bru, profondément choquée, alitée depuis quinze jours tant elle avait été meurtrie dans sa chair par la tragédie, très attachée qu’elle était à son beau-père, toujours prévenant et qui l’aidait dans tous les menus travaux de la ferme. Oui, disait entre guillemets Madeleine Prunier, il était un excellent homme et j’espère que la justice nous désignera le coupable pour qu’on sache un jour pourquoi notre pauvre papa a été la victime d’un sadique. Elle espérait aussi, elle qu’on n’avait jamais vu prendre le chemin de l’église, pas même aux Pâques ou à la Noël — une église toujours au trois-quarts déserte il est vrai — qu’il était aux cieux et qu’il y reposait en paix.
Ainsi soit-il ! rugit Louis Terrasson, et il jugea, en vidant cette fois-ci le pichet de vin d’un trait, que jamais on ne mettrait la main sur le meurtrier, tant toute cette histoire était cousue de mensonges, de non-dits, d’ignorances et que, ma foi, la vie devait maintenant reprendre son cours… Ainsi allaient les choses et les catastrophes. Après tout, Prunier-le-vieux n’avait rien à faire là, à esquinter ses arbres ! Dans le fond…
Même très secrètement, Louis n’alla pas au bout de sa pensée.
Et puis, peu à peu, le journal réduisit à la portion congrue ses articles sur L’Assassinat du bois palud, plus de photo de la lisière fatale, plus de photo du bourg, de la Nationale 10, de La Plaine. Il devint évasif, parla d’un autre homme qui avait témoigné et affirmé, sinon prouvé, qu’il était au chef-lieu au moment du crime - une dame en avait témoigné - puis ce fut le silence complet.
Louis dit à Léon Renaud qu’à partir de demain, il ne prendrait plus le journal. Et comme l’autre lui jetait un regard torve, mi-interrogateur, mi accusateur, mi on-ne-sait-trop-quoi, ça revenait trop cher, comprends-tu, crut bon d’expliquer Louis, troublé par cette étrange œillade du facteur.

Mars et le soleil du printemps, encore tout pâlot de sa longue réclusion hivernale derrière les nuages, étaient cependant de retour. Des rayons de fine lumière filtraient à travers la poussière épaisse des carreaux et venaient caresser la table recouverte d’une vieille toile cirée.
Louis remit le nez dehors, prit la mesure de cette tiédeur qui flottait dans l’air et annonçait la promesse des beaux jours. Mille petits nuages laiteux musardaient sur le fond bleu des quatre horizons et quelques passereaux, déjà, avaient abandonné les pépiements plaintifs des mortes saisons. Appuyés sur la cime des arbres, ils entamaient les premières mesures de leur répertoire galant.
Louis gonfla son vélo, l’enfourcha et partit par les chemins bordés d’ormes et d’érables. Les premiers bourgeons, timides encore, montraient le bout de leur museau à l’extrémité des rameaux et sur le haut des talus, mieux exposé aux caresses de la lumière nouvelle, des violettes, des coucous et des boutons d’or refleurissaient en tremblotant sous la fraîcheur du vent.
En tapinois, comme si c’était la première fois qu’il poussait cette porte vitrée, Louis se présenta au café des sports.

Il y avait là beaucoup de monde, immobilisé dans un étrange silence.

 Fin du chapitre II

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

10:33 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Un très très grand plaisir à lire cette page. Cette parenthèse dans laquelle se met Louis nous place dans un point de vue fertile en renseignements et c'est avec fraternité qu'on côtoie le personnage. Madeleine Prunier perd ici pas mal du capital de sympathie qu'on avait pu lui accorder :)

Écrit par : Michèle | 28.01.2014

Oui... Je l'aime bien, moué, Louis. C'est un rustre, un fanfaron, mais je l'aime bien. En plus, ses fanfaronnades portent sur les mots, ça me le rend sympathique.
Quant à Madeleine Prunier...

Écrit par : Bertrand | 29.01.2014

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