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27.01.2014

Les Champs du crépuscule -22-

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Le texte sur une seule page

L’homme qui, selon ses dires, découvrit le corps sans vie de Prunier-le-vieux et qui donna l’alerte, Norbert, fut donc aux premières loges d’une longue série d’interrogatoires.
Il dit que non, qu’il n’avait pas traîné en route, qu’il était venu directement par les bois, qu’il avait traversé la clairière du patron, semée d’orge et d’avoine, et qu’il avait ensuite pris à gauche, jusqu’au champ du bois palud en traversant un guéret malaisé, appartenant à Louis Terrasson. Mais… Si, à la réflexion, il s’était un peu attardé. Il s’excusait, rouge, la gorge sèche et l’élocution rendue difficile par la peur et l’inquiétude… Il avait posé culotte à l’abri d’un de ces anciens trous dont les bois du Fouilloux étaient criblés et où on déposait parfois des objets inutilisables. D’anciennes carrières d’extraction de la terre glaise de maçonnerie, recouvertes aujourd’hui de mousse et sur les bords desquelles croissaient des chênes noirs, rachitiques et tordus. Il avait, dans cette position où l’on peut facilement être confondu avec la grisaille et la brume des sous-bois, observé un renard qui s’était approché de lui en furetant, le museau au sol, sa belle queue rousse en panache. L’animal s’était arrêté en l’apercevant soudain. Il n’était pas à plus de dix mètres et Norbert distinguait ses deux yeux flamboyants, immobiles, scrutateurs. C’était la première fois qu’il voyait un goupil d’aussi près. Mais tout à coup l’animal avait fait une volte-face, sans raison apparente, en se rendant peut-être compte que cette forme accroupie était l’ennemi atavique, et il s’était enfui en courant très vite et en zigzaguant parmi les arbres, presque en bondissant. Une demi-heure ? Non. Un peu moins je crois. Je sais pas combien de temps. J’ai roulé une cigarette aussi.
En revanche, oui, oui, il maintenait avec fermeté que la grande serpe emmanchée était soigneusement posée, avec la fourche, sur le tas des branches déjà coupées et alignées les unes sur les autres à l’orée des merisiers. À une quinzaine de mètres environ de l’endroit où gisait Prunier-le-vieux, sur le dos, tout bleu, avec sa langue qui sortait et du sang qui avait coulé de l’arrière de son crâne défoncé, sur la neige du pré. Oui, c’était comme ça, qu’il l’avait trouvé. C’était pas beau à voir… Alors, selon lui, le vieillard ne travaillait pas quand son assassin était venu ? Non, il ne devait pas travailler.
La victime connaissait donc son meurtrier. Elle causait amicalement avec  lui, peut-être, et rien ne lui avait indiqué que cet homme,  ou cette femme, était venu pour tuer. Et cet assassin était encore là, tout près, parmi les habitants de la commune et les connaissances de la famille Prunier.
C’est cette conviction des policiers enquêteurs -  messieurs en costumes gris venus de Poitiers avec le procureur de la République et les gendarmes du chef-lieu, des messieurs pâles comme des malades, maigres, secs comme des couteaux, froids comme la lune, qui posaient des questions idiotes à tout le monde et qui restèrent longtemps sur la commune - c’est donc cette conviction, bientôt cette évidence, qui jeta l’effroi sur toute la communauté et en pervertit définitivement la cohésion.

Louis avait été au deuxième rang des interrogatoires et avait eu beaucoup d’ennuis. Il était même resté deux jours et deux nuits à Poitiers, tant ses déclarations avaient été farfelues, contradictoires et parfois à peine compréhensibles. C’étaient ses merisiers, ses beaux merisiers, ses splendides merisiers, le dessus du panier de tout ce qu’il possédait que la victime était en train de saccager, oui. C’était vrai. Ce fumier, heu… ce Gaston Prunier était un vieil emmerdeur ! Mais de là à le tuer, ça non ! Louis, il n’avait jamais songé à tuer quelqu’un. Que des merles et des grives, qu’il avait étranglés justement ce jour-là. Etranglés ? Oui, pour les étouffer car je les prends vivants, moi, les merles et les grives ! Après, je les étouffe comme ça, couic… et crac, on sent le petit os qui casse et il est mort ! Exactement comme est mort le père Prunier, savez-vous ? Non… je sais pas. Personne m’a dit et je l’ai pas vu, moi, Prunier. C’était quand la dernière fois ? Heu… il n’y a pas ben longtemps… peut-être une dizaine de jours. J’étais chez eux pour emprunter des coins à fendre le bois. Le vieux était là aussi qui coupait du pain dur pour son chien. Je m’en souviens très bien. On a bu deux ou trois petites topettes en blaguant. De la bonne gnôle parce que son vin, il est bon, à Joseph. Il a une bonne vigne au soleil, sur La Piane, et la gnôle qui est tirée de là est fameuse. Même qu’elle est, enfin qu’elle était, à Prunier-le-vieux, la vigne, pas au fils. Maintenant, elle est à lui, du coup… Va pouvoir la vendre à mes cons d’beaux-frères. Dans le fond, ça arrange un peu tout le monde, cet événement. Bref, on a causé du mauvais temps qui faisait qu’on n’avançait pas vite dans nos ouvrages. Et encore ? Et encore rien, c’est tout… Non, monsieur Terrasson, ça n’est pas tout. Ce soir-là, Joseph Prunier vous a demandé de couper une partie de vos arbres et vous êtes allé aussitôt vous saouler au café en hurlant que vous alliez fracasser la tête de Prunier père s’il touchait à un de vos merisiers. C’est vrai… Enfin, c’est vrai que Joseph m’a dit que je coupe mes cerisiers sauvages. J’ai dit oui, pas de problème, je vais faire ça… Après, je me souviens plus de rien… J’avais trop bu.
Mais Louis, bien que ni stratège ni réfléchi, sentit sur sa nuque le souffle douloureux de la trahison, le persiflage du mouchardage, le feu de la malveillance. Il déglutit et son gros nez sembla grossir encore, les narines béantes. Il soupira avec force. Peut-être même éprouva t-il de la peine de se voir si peu aimé. Car quelqu’un avait déjà parlé de lui aux policiers, dans le détail, rapporté son ivrognerie de ce soir-là et ses soi-disant propos menaçants. Quelqu’un qui lui voulait du mal. Il frissonna. Et Prunier, ce con, qui avait déjà fait état de leur conversation sur les merisiers ! Des salauds, des peureux, j’aurais pas voulu les avoir contre moi pendant la guerre, à causer comme ça aux policiers. Ils m’auraient fait fusiller, ces salauds ! Et le grand Gaétan, où est-il, lui, à l’heure qu’il est ? Disparu…Lui, il dirait rien aux policiers. J’en suis sûr… Il est au-dessus d’eux. Au-dessus de tous. Il m’aurait protégé sans poser de questions de si patati ou patata.

Les policiers observaient le silence de Louis, assis devant eux et penché en avant, évadé dans ses réflexions, les bras reposés sur ses cuisses, ses mains rugueuses de paysan qui se croisaient à hauteur des genoux. Pour un policier, ça pouvait ressembler aux réflexions d’un assassin qui cherche à monter une histoire, qui se creuse la cervelle pour trouver des alibis qui tiendraient debout.
Car c’est surtout sur son emploi du temps au cours du tragique après-midi, que le pauvre Louis trébucha à maintes reprises. Les grives, La cane, les verres de Pernod, le vélo dans la campagne solitaire… Oui, mais après… Il ne savait plus trop… Faut dire qu’il était un peu pompette… Encore ? s’était écrié d’impatience un homme de la police. Un peu, pas fin saoul. J’ai dormi dans la grange, sur le foin. Par cette température ? Il ne fait pas froid dans ma grange. Et peut-être que j’ai pas dormi, après tout. Je me suis allongé puis j’ai pansé les bêtes, et puis… quelle importance, tout ça ? Non, ma femme ne m’a pas vu. Quand il fait froid comme ça, elle ne bouge pas beaucoup du coin de la cheminée. Personne ne m’a vu quand je suis revenu du bourg non plus… Enfin, moi j’ai vu personne en tout cas. Car des fois, on croit qu’on est pas vu et on est vu quand même par quelqu’un qu’on n’a pas vu, hein ? Ça m’est arrivé une fois en Allemagne, voyez-vous, quand j’étais prisonnier. Vous avez pas connu ça, vous, la guerre, les Fridolins, vous êtes trop jeunes.  Bref.  Je tâchais de pas aller au boulot un matin qu’il y avait beaucoup de neige avec du grand vent et que ces fous furieux voulaient nous faire creuser des fossés le long d’une voie ferrée. Je m’étais planqué avec un vieux copain derrière un baraquement et… Bon, bon… Mais à part dormir, disons vous allonger sur le foin et nourrir vos trois ou quatre bestioles, vous n’avez rien fait de l’après-midi, monsieur Terrasson ? Vous êtes parti du café des sports à quatorze heures trente. La nuit tombe à dix-huit heures trente… Quatre heures de vide, quatre heures sur lesquelles vous n’avez rien à nous dire, sinon une improbable sieste dans un tas de foin.
Un autre mouchard était tapi dans l’ombre… Louis frissonna de nouveau et les policiers, chacun à part soi, notèrent ce frisson. Un autre mouchard, oui, sinon comment ils sauraient, ces cochons endimanchés, l’heure qu’il était, hein, quand j’ai donné mes grives ? Il n’y avait que La cane, Mémène et Edgar Dupin qui est venu après. Les fumiers… I veulent me coller le crime sur le dos, les salauds ! Putain, si le grand Gaétan avait été là, ils auraient rien su, ces pingouins ! Il leur aurait cloué le bec, lui, en deux temps trois mouvements !
Un jeune policier avait soudain posé sa main sur l’épaule de Louis, qui s’était retourné aussitôt et lui avait souri, considérant spontanément ce geste comme réservé à la camaraderie. C’était un jeune loup de la nouvelle école, un qui pensait avoir compris à qui il avait à faire, alors il tendit un piège grossier à ce rustre, un piège dans lequel peu d’hommes sans doute seraient tombés. Louis y plongea cependant la tête la première. C’est ce qui lui valut de coucher deux nuits sur une planche clouée au mur et sous une vieille couverture qui puait la poussière et le rance. Il raconta plus tard que ça lui avait rappelé sa jeunesse, quand il était prisonnier des Boches par des moins vingt-cinq degrés et de la neige jusqu’aux genoux, alors que ça l’avait pas beaucoup impressionné de dormir en tôle, il en avait vu d’autres, Louis. Mais personne ne l’avait écouté. L’heure, à ce moment-là, n’était plus aux boniments et à la forfanterie.  L’heure en était à ce qu’un criminel, un féroce capable d’étrangler un vieillard sans défense, un ancien de Verdun décoré de la croix de guerre, rôdait parmi eux tous, incognito, souriait et tendait la main pour qu’on lui sert, offrait l’apéritif, jouait peut-être aux cartes et parlait de la nouvelle lune et du dégel.
Un fauve que rien ne distinguait d’entre eux tous. Un des leurs. Un ami, un parent peut-être.

Ce jeune policier rendit son sourire à Louis et annonça que, dans le fond, brave monsieur Terrasson, je vous comprends bien. Gaston Prunier était en train de détruire une partie de votre beau patrimoine. Oui, je vous comprends, moi… Parfois, sans réfléchir, sans même penser vraiment à mal, on dit des choses graves, sous le coup de la colère, et avec un petit coup dans le nez en plus, ça aggrave les réactions… Vous savez, moi, je suis de la Creuse, une région forestière, une région où les grands bois sont rois et mes parents ont là-bas de bien belles forêts de chênes, plus belles que nulle part ailleurs. Je n’aurais pas aimé que quelqu’un s’avise de venir les mutiler. Alors, je suis bien placé pour comprendre… Et le jeune policier tendit un verre de bière à Louis qui l’avala d’un trait, en penchant très loin la tête en arrière, soudain ragaillardi, soudain plus sûr de lui. Alors, il faut tout me dire. Quelqu’un vous a vu poser votre bicyclette dans le sentier du bois, vers seize heures trente. Le bois… comment dites-vous déjà ? Le bois palud… Oui, le bois palud et vous étiez là-bas, Louis. Ce témoin est formel. Mais  il n’y a aucun mal à ça, on a le droit d’aller où l’on veut et quand on veut, heureusement !  Dites-nous donc vous-même que vous êtes passé par là-bas et ce que vous y avez vu. Après, c’est à nous de nous débrouiller pour trouver le salopard qui a fait le coup. Personnellement, je sais bien que ça n’est pas vous… J’ai même hâte qu’on vous raccompagne à votre domicile, où l’on doit s’inquiéter. Mais il nous faut auparavant savoir ce que vous avez vu au bois palud. Vous êtes notre témoin principal dans cette triste affaire. Nous avons besoin de vous, Louis.
Louis fronça les sourcils et plissa son front déjà marqué de profondes crevasses, d’autant plus tranchées qu’elles étaient bien plus blanches que tout le reste du visage, hâlé, brûlé par le grand air, le soleil et le vent. Il demeura ainsi une bonne minute, comme s’il faisait un effort de mémoire ou comme s’il cherchait à comprendre le sens de cette tirade du jeune policier. Un témoin principal dans une histoire de meurtre, c’était quelque chose quand même ! Il lui sembla alors que le moment était sans doute venu de faire l’intéressant, de faire le savant, de montrer à ces policiers qu’ils n’avaient pas à faire à un sot.
Du bout de l’index, il se tapota plusieurs fois la tempe et déclara qu’il y avait eu de l’occultisme là-dedans, à un moment donné.
Les policiers se regardèrent tour à tour, perplexes. Vous voulez nous dire quoi, exactement ? Ah, je vois que vous ne connaissez pas le mot, messieurs, et Louis ricana en tordant de plaisir contenu son gros nez rond. C’est normal, c’est là un mot difficile et, moi, il a fallu que je l’étudie longtemps avant de bien le savoir. C’est un mot venu de la science et qui dit qu’on pense des fois des trucs, ou qu’on les voit, qui se passent ailleurs même si on est ailleurs au moment où les trucs se passent. Ha, vous voyez, c’est drôle, ça, hein ? C’est ça, qui s’appelle de l’occultisme.
Les policiers médusés échangèrent un nouveau regard. Le plus jeune pensa qu’il avait bien à faire à un fou, et il s’enfonça dans la conviction que le criminel était bien là, devant lui, dans ce lourdaud moitié imbécile, avec ses grosses mains raboteuses, ses ricanements idiots et ses déclarations déroutantes. Surtout quand Louis affirma que oui, que c’était vrai, qu’il avait foncé au bois palud avant de rentrer s’allonger dans le foin. Il était allé là-bas à cause de l’occultisme, voyez-vous. Il lui avait semblé dans sa tête qu’il se passait des choses graves au bois palud. Mais il savait pas qu’il avait été vu, par contre.
Les policiers soufflèrent un bon coup et échangèrent des clins d’œil radieux. On s’empressa de demander à Louis Terrasson de signer tout ça, en prenant bien soin d’omettre ses divagations divinatoires. Puis on dit qu’il était tard et qu’on établirait demain matin une déclaration beaucoup plus circonstanciée.
On le poussa ensuite dans une cellule obscure.
Quand la lourde serrure ferrailla derrière son dos, le prisonnier crut soudain que le monde venait de s’écrouler sur sa tête et se vit perdu. Sa gorge se noua. Son regard hébété se mouilla.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

09:57 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

On attend la suite avec impatience... :))

Écrit par : Feuilly | 27.01.2014

Cette impatience, venant de quelqu'un que je sais par ailleurs patient, me flatte :))

Écrit par : Bertrand | 28.01.2014

Les commentaires sont fermés.