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24.01.2014

Les Champs du crépuscule -21 -

Le texte sur une seule page

littérature,écriture[...] Les Augereau, eux non plus, n’étaient pas au coin du feu. Ils avaient installé des cordeaux au sol, bien droits, qui traçaient sur le pré attenant à leur ferme un rectangle de vingt mètres sur trente : ils étaient en effet occupés avec pelles et pioches aux fondations de leur stabulation et ils creusaient la terre sur soixante-dix centimètres de profondeur. Au printemps, Edgar comblerait tout ça avec du béton et élèverait le bâtiment futuriste, le bâtiment de la nouvelle manière de travailler.
Les deux frères étaient vêtus de lourdes vestes et portaient des bonnets et des mitaines de laine car le vent sur leur mamelon était froid et soufflait plus fort qu’ailleurs. De temps en temps, quand ils relevaient la tête pour souffler un peu, ils apercevaient le bourg aux toits gris et la rivière, tel un grand  serpent argenté se glissant et rampant sous les brumes. Ils voyaient aussi la Plaine, de l’autre côté de la Nationale, la Plaine sereine et vide qui dormait sous l’hiver, et, loin sur leur gauche, ils distinguaient très bien la ligne sombre des bois, les champs légèrement blanchâtres et les contours capricieux des bosquets un peu partout découpés. Ils crurent distinguer comme une silhouette, très loin, vers la lisière du bois palud. Ils se la montrèrent, levèrent le menton, froncèrent les sourcils, hochèrent la tête comme pour dire que c’était curieux et, ressaisissant leurs pioches, reprirent leur rude ouvrage de terrassement.
De temps à autres cependant, ils jetaient un coup d’œil interrogateur vers cette ombre qui remuait sur l’horizon incertain du bois palud. Et ils grommelaient, cherchant à comprendre, vexés de ne pas bien distinguer...

Alice Boisseau était assise en face d’un grand gaillard aux solides épaules, avec des cheveux noirs crantés et une fine moustache bien taillée, dans un petit bar du chef-lieu, Les Quatre Pignons, si discret et si charmant. Elle sirotait un Martini blanc et son compagnon buvait Muscadet sur Muscadet. Autour d’eux s’étalaient de larges plantes vertes posées sur des meubles rustiques. Les tables, massives et cirées, des tables de chêne sillonnées par les fines arabesques du bois et tavelées par de gros nœuds noirs, enroulés tels des coquillages fossiles, étaient désertes. Les deux amants n’échangeaient pas un mot. La veuve Boisseau baissait la tête. Elle attendait une réponse qui tardait à venir et plus le silence se prolongeait, plus il devenait pénible, plus l’espoir se brisait en elle et plus le gouffre une nouvelle fois s’ouvrait sous ses pieds. Le grand Gaétan posait un regard absent, vide, sur la baie vitrée où pendait un grand rideau noir à fleurs rouges. Des camions passaient tout près de la vitrine, la frôlaient presque, la faisaient trembler et bourdonner avec une telle frénésie qu’on eût dit qu’elle allait soudain voler en éclats.
À chaque camion, la salle était plongée l’espace d’un court instant dans une pénombre fuyante.
Les yeux du grand Gaétan ne souriaient pas, comme en proie à une profonde indécision, à une vague douleur aussi, à moins que ce ne fût de l’ennui ou de la perplexité. Après un interminable moment ponctué par l’agaçant mouvement de métronome d’une énorme Comtoise - elle indiquait maintenant treize heures et demi - il prit enfin la main d’Alice, soupira, fit rejaillir dans ses yeux toute leur gaieté et toute leur friponnerie habituelles, vida son verre d’un trait, embrassa la main et dit que oui, que c’était d’accord. Il ferait ça pour elle, pour eux deux, et après, on verrait bien… On vivrait la vie comme elle viendrait… Alice Boisseau lui embrassa les doigts, lui sourit et dit que oui, qu’on verrait après, l’important aujourd’hui était de faire ça, pour repartir d’un pas nouveau, ailleurs.
Ailleurs est un grand mot d’amour. Seul le hasard est en mesure de lui donner un nom.
Ils se levèrent, actionnèrent une petite clochette de bronze posée sur le bar et attendirent une demi-minute. Une grosse dame poussa la porte derrière le comptoir, un lourd comptoir de bois brut aussi méticuleusement astiqué que les tables, leur sourit et leur tendit une clef.
Ils montèrent à l’étage.

Charles Migret, rouge et visiblement excité, rentra chez lui fort tard et de fort méchante humeur. Il avait couru les fermes alentour pour peser des veaux, crut-il bon de se justifier auprès de son jeune commis qui rangeait les étalages et disposait les viandes dans de grands frigos… Aucun de ces veaux cependant ne lui avait convenu, trop jeunes, trop maigrichons, alors, pour se distraire un peu d’avoir perdu tout son après-midi avec ces corniauds qui voulaient vendre avant la saison, il était revenu par les chemins bordés de vieux ormeaux, le long de la rivière. Pour voir s’il y avait des canards et des bécassines à tirer bientôt, expliqua t-il encore.
Il n’y en avait pas, seulement quelques vanneaux huppés, qui piaulaient en tournoyant dans le ciel gris, au-dessus des arbres et au-dessus de l’eau.

C’est, à peu de choses près, ce que chacun faisait en ce début d’après-midi du vingt-trois février, un jeudi tout gris, enveloppé de brouillards et de froid, avec sur le sol cette fine poudre neigeuse que le nordet bousculait et amassait sur les talus des bords de route, au pied des arbres.
Plus tard dans la soirée, le blé au grenier une fois mis en sacs, Joseph Prunier demanda à son domestique d’aller rejoindre son père pour voir s’il n’ébranchait pas trop copieusement ces satanés merisiers et qu’il espérait quand même que Louis ne prendrait pas la mouche pour si peu. Il ordonna à Norbert de dire au vieillard, de sa part, de laisser tomber pour aujourd’hui, qu’on verrait ça demain matin, à tête reposée.
Norbert se racla la gorge, toussota et baissa la tête. Il avait envie d’ergoter qu’il serait peut-être mieux qu’il y aille lui-même, que sans doute le père Prunier ne l’écouterait pas, lui, le domestique, mais il n’en fit rien : déjà Joseph Prunier avait tourné les talons et avait disparu dans la pénombre de l’étable.

Prunier-le-vieux, quoique ses gestes fussent lents, ralentis dans leur enchaînement par la réflexion et la prudence propres aux vieillards, était encore un homme d’une extrême habilité. Il soulevait très haut les bras, ajustait sa serpe au fil aussi luisant que celui du rasoir, et, d’un geste bref, précis, coupait une branche en biseau, dans l’exact alignement du champ. Le souffle court, il posait ensuite son outil, empoignait sa fourche et entassait les branches sectionnées les unes sur les autres, en prenant bien soin qu’elles reposent sur la propriété de Louis Terrasson.
Derrière le vieil homme, la lisière des merisiers semblait avoir été tracée au cordeau, presque comme un mur d’enceinte, sans une ramure portant son ombre sur le pré. Prunier-le-vieux était habile, certes, mais il était aussi fort méticuleux. Un homme soucieux du travail bien fait, ronchonnant parfois, souvent même, au hasard d’un champ grossièrement labouré, d’un sillon courbé, d’une chaintre mal fignolée, d’une haie élaguée et qui laissait pendre des lambeaux d’écorce et de bois écorché.
Le vieil homme avait du travail une très haute estime. Son savoir-faire, ça n’était pas le beaucoup en peu de temps, mais l’impeccable. Le peu non perfectible. Il avança bientôt d’une dizaine de mètres, à pas menus, précautionneux, là où les merisiers n’avaient pas encore été taillés, se retourna, évalua d’un coup d’œil expert ce qui dépassait, sut avec précision où il fallait frapper encore et revint lentement en arrière, pour reprendre sa serpe.
Du bois mort craqua sous des pas que feutrait la fine couche de neige. Il tendit l’oreille et tenta de percer la pénombre du sous-bois, ses vieux yeux plissés par l’effort.
Quelqu’un arrivait en tapinois de cette pénombre et s’était arrêté là, juste en bordure du champ.
Quelqu’un le guettait.
Prunier-le-vieux se pencha pour mieux voir à travers les broussailles de la lisière, mit sa main en visière, fronça plus encore et reconnut la silhouette. Il eut un mouvement de surprise, ricana méchamment et voulut dire quelque chose. Ben, c’est-y que tu v… ?
L’ombre sauta jusqu’à lui, le heurta violemment et le plaqua au sol. Deux mains glacées encerclèrent son maigre cou et il tenta de se retourner sur le ventre pour échapper à la douleur de l’étreinte. Un coup violent porté sur sa nuque, avec une pierre, un bâton, un outil lourd, lui arracha un hurlement épouvantable, rauque et sauvage, juste avant qu’il ne plonge dans les ténèbres.
Il ne sentit plus dès lors les mains qui serraient encore la gorge, toujours plus fortement, qui exigeaient le dernier souffle et qui tremblaient. Il ne vit pas non plus le visage
déformé par la violence qui se penchait sur lui, qui haletait et soufflait par le nez, les dents serrées, tout près de son visage à lui, presque à l’effleurer, tel celui du loup fanatisé par la mise à mort.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

11:07 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Une présence qui a surpris Prunier-le-Vieux et qui lui a donné envie de ricaner méchamment... Louis n'est pas assez fort pour terrasser un vieil homme qui avait quand même assez de force pour tailler des branches à la serpe. Le grand Gaétan était bien occupé. Les frères Augereau ne pourraient pas tuer, Dupin non plus je ne crois pas. Je vais relire et essayer de repérer des indices :)

Écrit par : Michèle | 26.01.2014

Edgar Dupin était parti avec son fusil, on ne sait pas ce qu'a fait Charles Migret qui est rentré chez lui dans un drôle d'état. Les frères Augereau ont aperçu une silhouette, une ombre au "bois palud"... Le mystère est entier :)

Écrit par : Michèle | 26.01.2014

"Au printemps, Edgar comblerait tout ça avec du béton" : terrible phrase.

Écrit par : Michèle | 27.01.2014

Le Grand Gaétan est bien occupé, certes, à dix kilomètres seulement de là.... Dans la salle du bistro où lui et sa galante prennent une décision dont on ignore les termes, il y a cependant une comtoise qui nous indique l'heure...
Mais attention, Michèle, je ne le soupçonne pas. Je n'en ai pas le droit (!). Je dis que...

Écrit par : Bertrand | 27.01.2014

La veuve aurait pu demander à Gaétan de supprimer le vieux Prunier, qu'elle déteste et monnayer ainsi son amour. Mais je les crois tout simplement amoureux. et à mille lieues de ce genre de forfait.

Écrit par : Feuilly | 27.01.2014

Ben oui... Le problème, c'est qu'ils ont tous plus ou moins une raison d'éliminer Prunier-Le-Vieux. Tellement tous qu'on ne sait pas qui en serait le plus capable.
A la fin, quand j'aurai terminé la mise en ligne, j'aimerais bien qu'on ait une discussion avec les lecteurs et je dirais alors sur lequel se porte plus particulièrement mes soupçons et pourquoi..

Écrit par : Bertrand | 27.01.2014

Ah oui mais alors si c'est une affaire non élucidée, il va falloir que le lecteur se retrousse les manches :) qu'il explore l'énigme inépuisable du comportement humain.
Ben mon cochon !

Écrit par : Michèle | 27.01.2014

C'est dit en présentation du "texte sur une seule page" avec la liste des personnages.
J'y ai vu justement l'intérêt que tu dis là : l'énigme inépuisable du comportement des hommes qui fait que tous portent en eux - et nous-mêmes - un meurtrier potentiel.
La civilisation, c'est savoir tuer ce potentiel et empêcher qu'il s'exprime.

Écrit par : Bertrand | 27.01.2014

Tuer involontairement sous le coup d'une colère trop grande, cela peut, bien qu'avec peine, se concevoir.

Ce qui est inquiétant dans "notre" histoire, c'est que l'assassin a calculé son coup puisqu'il a épié le vieux et s'est avancé sur lui avec détermination. Un seul aurait eu le droit de se mettre en colère, c'eût été Louis dont Prunier-le-Vieux taillait ce qu'il avait de plus précieux, mais Louis était fin saoul et n'aurait jamais cogné même à jeun. Non c'est un méchant, une sale bête qui a fait le coup et on ne peut alors penser qu'aux personnages qu'on connaît le moins : le père Brunet par exemple qui avait deux motifs. Le refus de la vente des chênes et l'humiliation faite au fils. Mais tue-t-on pour cela ? Non.

Écrit par : Michèle | 27.01.2014

Intéressant, Michèle. Intéressant parce que - nous sommes dans le domaine de la littérature - on voit là comment un lecteur lit le nœud gordien et comment l'auteur, celui qui a noué le nœud, le pense.
Parfois, ça se rejoint, parfois, non...
"un méchant, une sale bête". C'est comme ça que je le vois aussi, ce salopard planqué à la lisière des bois, guettant le vieillard...
Mais pourquoi est-il soudain un salopard ? Car dans mon histoire, il n'y en a pas de salopards. Pourtant, il y en a un qui apparaît, qui le devient, et c'est un de ces personnages que j'ai créés.
Tu dis Brunet et tu dis : on ne tue pas pour ça. Je suis de ton avis.
Mais tu dis qu'il aurait voulu venger l’humiliation faite à son fils. C'est ça qui est drôle car moi, au fur et à mesure que mes personnages naissaient dans ma tête, je voyais justement dans cette humiliation un motif pour l'humilié lui-même. Sans y mêler son père.
Lors de la diatribe du vieux, souviens-toi, le fils Brunet a voulu s'avancer sur lui, les poings serrés, et c'est Norbert qui s'est interposé...

Écrit par : Bertrand | 27.01.2014

En dernier lieu, c'est l'Histoire (l'histoire) qui tue les hommes. C'est ce que je voulais dire en disant que l'assassin avait déjà frappé (en Algérie) dans un commentaire précédent.
Si on entre dans le détail de votre intrigue, pourquoi le meurtrier ne serait pas une dame qui se serait mis un peu de rouge à lèvres avant de monter sur la scène (du crime) ?

"Car dans mon histoire, il n'y en a pas de salopards" J'aime bien cette idée que l'écrivain ne soit pas juge. C'est ce que défend Giono, dans son roi sans divertissement. M V. est un type comme vous et moi.

Écrit par : solko | 28.01.2014

Oui, car c'est à elle, en fait, que le crime sera le plus profitable. Trop même pour que je la soupçonne vraiment. Elle ne me fait pas du tout confiance mais je ne crois pas que ce soit elle la commanditaire, même si Louis a cru la surprendre avec Migret, un soir.
Mais ce n'était que Louis (!)

"Un Roi sans divertissement" un de mes livres de prédilection et que j'ai pu, il y a deux ans je crois, relire grâce à Vous, Solko.

Écrit par : Bertrand | 28.01.2014

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