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22.01.2014

Les Champs du crépuscule -20 -

Chapitre II

Un vingt-trois février

Le texte sur une seule page

littérature,écritureFévrier n’en finissait pas d’habiller de froid les paysages, d’éparpiller des brouillards tenaces sur les champs et sur la rivière ou bien de se répandre par intermittences en une petite neige capricieuse, frivole, à peine capable de saupoudrer la campagne dormante. Le ciel était le plus souvent bas, d’un gris presque translucide, un ciel d’attente et qui ne s’ouvre plus. Le nordet, faible mais aigu, faisait se dandiner la tête chauve des grands arbres et les oiseaux des bois, des grives litornes et mauvis, des bruants jaunes, des verdiers et même des geais étrangement muets, s’étaient rapprochés des villages, furetaient sous les pommiers et les poiriers des cours, cherchaient pitance sur les jardins déserts.
Les hommes vaquaient à leurs occupations de tous les jours, soignaient les bêtes à l’aube et, dès la nuit venue, refermaient derrière eux les portes des écuries pour venir s’asseoir auprès des cheminées. Ils y décortiquaient des noix, taillaient de nouveaux manches aux petits outils ou égrenaient des maïs, en se levant parfois jusqu’aux vitres embuées, les essuyant d’un revers de leur manche pour voir si le soleil pointait enfin un rayon par-dessus les toits accablés de grisaille, si mars s’annonçait, si les cieux allaient bientôt mettre fin à cette longue réclusion au coin des feux. Ils tapotaient le baromètre pour en faire osciller l’aiguille, faisaient la moue, se versaient un verre de vin et revenaient s’asseoir devant les flammes, de gros chats endormis enroulés à leurs pieds.

Louis n’aimait pas rester au coin du feu.
Il s’était donc installé dans la grange où il refaisait les cordeaux pour la conduite de ses chevaux. Il avait collecté une lourde gerbe de cordes et les nouait les unes au bout des autres, les réunissait en paquets qu’il fixait ensuite à une sorte de X en bois, bien plus haut que large et posé au sol. Avec une petite manivelle, il actionnait le tout et un lourd cordon de cinq mètres environ se formait bientôt, tressé et serré très fort. Comme il avait le temps et que, finalement, il était bien au chaud dans cette grange, entre les tas de foin et de paille, il en fit bien plus que de besoin et proposa le surplus à Joseph Prunier, histoire de générosité spontanée et de camaraderie, certes, mais aussi pour tâcher de l’amadouer un peu au sujet de l’ébranchage des merisiers. C’est des cordeaux solides, hein ! Tu verras qu’ils useront ton bidet… Je te les donne, bien sûr… Vais pas faire du lucre sur toué quand même !
Du lucre ? Qu’est-ce que c’est que ça encore ? Tu veux dire du sucre, peut-être. Non, du lucre ! Ha, je vois que tu connais pas les mots justes… Du lucre, c’est quand on gagne des sous. Comment que tu fais donc tes comptes, si tu sais pas calculer ton lucre, bon sang de bonsoir ! Et Louis avait fait la moue dépitée de celui qui en avait un peu marre de toujours devoir expliquer à des ignorants.
Prunier, lui, avait haussé les épaules en pendant les cordeaux à un clou et avait bientôt gratifié Louis d’une petite topette. Tiens, prends donc un coup de lucre, qu’il avait ricané.
En même temps qu’il torsadait ses cordeaux, Louis surveillait un curieux dispositif installé au dehors, au pied d’un vieux poirier. C’était un rectangle grillagé, l’ancienne porte d’un clapier, debout, légèrement incliné et qui reposait sur un petit piquet à la base duquel il avait noué l’extrémité d’une longue corde courant à travers la cour jusqu’à ses pieds, dans la grange. Juste en-dessous de ce rectangle, Louis avait balayé le sol et disposé quelques poires gelées.
C’est qu’il s’était mis en tête de manger des merles, Louis ! Alors, si un de ces oiseaux avait l’audace de venir picorer sous son piège, il tirait la corde d’un coup sec, le petit piquet tombait en même temps que le cadre grillagé et l’oiseau imprudent restait prisonnier là-dessous. En deux journées à peine, il captura ainsi quatre grives mauvis et six merles. Il commanda que ces derniers fussent rôtis dans la poêle, puis, enfourchant son vélo, il partit à la recherche du grand Gaétan à qui il voulait offrir, moyennant un ou deux apéritifs bien sûr, les grives dont il le savait fort gourmand.

Au café des sports, on s’étonna. On n’avait pas vu le grand Gaétan depuis deux jours, chose exceptionnelle. La cane supposa la grippe et Mémène plaisanta, mais de bizarre façon, sans l’ombre d’un sourire, la bouche pincée, qu’il était peut-être tombé amoureux, le grand Gaétan, et qu’il était devenu sage. Désappointé, Louis fouilla donc dans la grande poche arrière de sa vieille veste et posa les quatre grives sur le comptoir. Les veux-tu ? Dame, elles sont jolies ! Si tu me les donnes, je les prends, et La cane soupesait les maigres oiseaux, soufflait sur les plumes pour en apercevoir la chair, violacée et ridée. Au final, Louis se fit offrir quatre Pernods et il resta là plus d’une heure, en badinant pas mal de conneries, du genre qu’il était quand même pressé parce qu’il avait une vingtaine de merles à plumer et à faire rôtir. Puis il reprit son vélo et s’éclipsa, passablement éméché.

Norbert venait d’en terminer de l’abattage du bois. Avec Prunier-le-vieux, il avait ensuite scié les troncs à un mètre de longueur, fendu les plus grosses bûches et mis le tout en stères. On viendrait ramasser la récolte à l’automne, juste avant les grandes pluies. Ce chantier terminé en tout début d’après midi, Joseph Prunier lui avait demandé qu’il aille dès le lendemain matin au bois Palud pour défaire la clôture du pré à ensemencer en mars, puis, sitôt le dégel amorcé, de commencer le labour. Un labour de printemps, pas trop profond, hein ? Lui, Joseph, terminait la réfection de son toit de grange et triait du blé au grenier, le meilleur, à fournir au boulanger en échange des bons pour le pain. Pour l’heure donc, et puisqu’il était trop tard pour embaucher quelque chose de plus sérieux, que Norbert vienne donc l’aider à finir d’empocher ce blé !

Prunier-le-vieux, morose, se réchauffait au coin du feu et crachait de temps en temps sur les braises. Il épluchait des pommes, la tête basse, le regard perdu sur des flammes qu’il imaginait peut-être beaucoup plus loin, sur d’inextinguibles champs de bataille toujours en ébullition dans sa vieille mémoire… Plus personne, sinon Norbert, ne lui adressait la parole, encore que très peu et au-dehors seulement, quand ils étaient seuls. L’ambiance dans cette maison était donc lourde de rancœurs et de graves vexations.
Le vieillard abandonna bientôt ses pensées et son feu, emmancha une serpe avec une grande gaule de châtaignier, prit une fourche à l’épaule et s’en alla par les champs et les vignes, à pas courbés. Depuis la lucarne du grenier, son fils le vit disparaître au coin du premier bosquet de noisetiers, le montra du doigt à Norbert qui tenait un sac de jute la gueule ouverte, et hocha tristement la tête, comme désabusé.

Debout devant la fenêtre, Madeleine Prunier suivit des yeux son beau-père en soulevant un coin de rideau, et, dès qu’elle ne le vit plus, cogna au plafond avec le manche du balai. Ton père est parti aux merisiers, hurla-t-elle, la tête levée vers le grenier. La voix de son mari, amortie, lointaine à travers les planches, dit qu’il savait, qu’après tout Louis avait été averti, et puis fallait que ça soit fait avant mars, cet ébranchage, et on était déjà fin février. Nous aurons des histoires avec Louis. Louis ne fait jamais d’histoires. Je le dédommagerai s’il le faut.

Madeleine Prunier, une épingle à cheveux serrée entre ses dents, secoua la tête, refit précipitamment son chignon devant un miroir ovale posé sur le manteau de la cheminée, mit un soupçon de rouge aux lèvres, une goutte d’eau de Cologne à son cou, se tapota les joues et sortit par la porte de derrière. Elle faisait un saut jusqu’au bourg car il n’y avait plus ni farine, ni huile, qu’elle cria en direction du plafond, et son mari là-haut grommela que oui, qu’il avait bien entendu.

Evariste Brunet passait de lourds madriers à son père qui les dégauchissait à la varlope, avec des gestes réguliers, amples et puissants. Le jeune homme regardait souvent par la fenêtre de l’atelier où pendaient des toiles d’araignée alourdies par les poussières et les sciures. Il voyait la légère côte de la Nationale 10 et les deux rangées de vieux platanes, austères et noirs sous la lueur pâlichonne du jour. Il voyait aussi de lourds camions qui vrombissaient pour reprendre de la vitesse après les doubles virages et qui trouvaient devant eux, rageurs, cette pente qui leur coupait leur élan. Evariste tâchait alors de voir d’où venaient et où allaient ces camions en lisant les inscriptions des bâches ou, en se hissant sur la pointe des pieds, la plaque minéralogique. Bilbao, Madrid, Rouen, Paris, Orléans, Normandie, Bordeaux, Bayonne, Pau, Lille, Tarbes, Pampelune, il voyageait avec eux vers toutes ces illustres destinations, aux sonorités exotiques. Distrait, lointain, il était parfois en retard pour passer un madrier et son père attendait, les bras ballants. Il le rappelait à l’ordre sans ménagement, alors c’est aujourd’hui ou pour demain ? Il le traitait aussi de rêveur et de foutu gars qui n’avait jamais la tête à son ouvrage et qu’on verrait bien comment il se démerderait pour faire tourner la boutique, quand lui, il serait entre quatre planches ! Tiens, de toute façon, c’est tantôt fini… Pousse donc jusqu’à Boisnes, tu noteras les mesures du vieux buffet à la mère Suzette, qu’il faut refaire le fond et les tiroirs.
Evariste démarra aussitôt sa mobylette et prit la clef des champs, son mètre, son grand crayon de bois et son carnet en poche.

Edgar Dupin ne faisait rien. Ou pas grand chose. Trop froid pour maçonner. Il restait donc chez lui, auprès du poêle. Il comptait et recomptait des devis, rangeait quelques factures maculées de gras et griffonnées au stylo bille. Puis, le soir venu, il traversait le bourg et venait boire des Pernod avec La cane car le grand Gaétan était introuvable depuis deux soirs. Alors, il discutait avec La cane, s’inquiétait de ce que son compagnon était sans doute malade, étonnant quand même pour une force de la nature comme ça… Il irait voir chez lui.
Il alla, ne le trouva pas et n’en souffla mot à personne. Il prit cet après-midi-là son fusil, détacha son chien d’arrêt, passa au café des sports boire un vin chaud et partit arpenter la campagne et les sous-bois. Il y a un premier passage de bécasses, avait-il lancé à La cane en refermant la porte sur lui.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

14:38 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

L'étau se resserre vraiment en effet. Et j'ai déjà une petite idée sur la nature de l'assassin qui rode déjà dans vos pages, et qui a déjà frappé.
Mais ne vendons pas sa peau avant de l'avoir vu tuer...

Écrit par : solko | 23.01.2014

Des camions pour toutes les destinations... :)

Écrit par : Michèle | 23.01.2014

En fait, Solko, j'aurais dû appeler ce chapitre, plutôt qu'un 23 février, "Les alibis"...
Quant au tueur... Mystère et boule de gomme...

Oui, Michèle ? Qu'est-ce à dire ? :)

Écrit par : Bertrand | 24.01.2014

« Pour l’heure donc, et puisqu’il était trop tard pour embaucher quelque chose de plus sérieux… »

Je note l’emploi régional (propre au Poitou, à ma connaissance) de ce verbe « embaucher », qui en français officiel désigne l’idée d’engager quelqu’un contre un salaire ou d’entraîner quelqu’un dans une activité.
Ici, il s’agit plutôt de « commencer un travail ». Généralement, ce verbe est plutôt suivi d’un complément de temps («il embauche à 11 H »)

Écrit par : Feuilly | 24.01.2014

Oui, c'est là une expression, un emploi de la langue vernaculaire. Voire patoisante.
Peut-être faudrait-il mettre en italique...

Écrit par : Bertrand | 24.01.2014

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