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21.01.2014

Les Champs du crépuscule - 19 -

Le texte sur une seule page

littérature,écritureDes hommes dont la culpabilité était sans doute fort sincère, quoiqu’ils n’y fussent dans le fond pour pas grand chose, furent les trop riches compagnons de chasse du malheureux Boisseau. Certains proposèrent spontanément de l’argent, le bourgeois croyant toujours tout réparer par la vertu de quelques écus sonnants et trébuchants. Cette obole indélicate fut refusée avec froideur. D’autres offrirent du travail d’employée de maison si un jour la jeune veuve arrivait à se débarrasser de ce reste de ferme et voulait être autonome. Ce jour-là vint quelques années plus tard et deux citadins, un médecin et un négociant en gros de matériaux de construction, tinrent promesse. C’est donc chez eux qu’Alice Boisseau faisait les ménages, s’occupait des courses et du repassage, accompagnait les enfants à l’école, par ce seul biais-là de son histoire et non, comme Louis l’avait bonimenté sans vergogne au café des sports, par l’entremise des frères Augereau.

La famille Augereau ne croisa la route d’Alice Boisseau que trois années plus tard. Car le malheur aime revenir frapper aux mêmes portes, il aime pointer à plusieurs reprises les mêmes vies de son terrible index, il aime se rappeler au mauvais souvenir de ceux qui, l’ayant enfin surmonté, tentent d’en cicatriser une fois pour toutes les blessures. C’est ainsi que, peu à peu remise de son épreuve, la belle et jeune veuve rencontra l’aîné des frères Augereau, de quatre ans son cadet, un jeune homme gai, intrépide, courageux et d’une gentillesse exquise.
On les vit ensemble courir la campagne, on les vit ensemble à la fête annuelle de septembre, on vit de plus en plus souvent Pierre Augereau traverser la Nationale 10, prendre par les bois du Fouilloux et les champs pour venir jusqu’à Sémillé, étriller le cheval, l’atteler, aider aux travaux, labourer et ensemencer les deux parcelles de son amie. On les vit gais comme des pinsons rouler en bicyclette entre les haies touffues des chemins, et on les vit un beau jour, la main dans la main, monter la petite route blanche du coteau de Bena. On les vit donc fiancés et, ma foi, dans le fond, on se réjouit de ce que ce grand malheur trouvât une honorable consolation, que Pierre Augereau était un brave et honnête garçon, que ce lambeau de ferme qui restait à la charge de la veuve allait enfin trouver deux bras robustes pour le remettre à flot.
Louis, puisqu’il s’agissait là de son jeune beau-frère et qu’il serait évidemment invité au mariage, lui, se réjouit plus fort que les autres et que ce sera bien aussi de se réconcilier, pour l’occasion, avec la mariée. Et comme il en était en ce temps-là dans les toutes premières pages du dictionnaire, il frétilla du nez, ricana comme un benêt et annonça en levant le doigt, la fin des brouilles ab irato. Puis il attendit l’effet produit, en gardant la bouche ouverte et en la remuant, comme s’il souriait encore… Rien ne vint cependant. On fronça légèrement le sourcil, on crut à un parent éloigné qui se serait appelé Birato et qui serait au mariage, ou alors à une passagère erreur de mot. On n’y prêta aucune attention : on n’était pas encore aguerri à l’étrange manie de l’apprenti savant !
On sait comment l’histoire qui en vint à passer par là, solda une nouvelle fois toutes les promesses d’avenir d’Alice Boisseau par le chagrin. Frappée deux fois en cinq ans à peine, anéantie, elle loua le peu qui lui restait de ferme et se souvint des offres des bourgeois du chef-lieu. On ne la vit plus dès lors que très rarement, quand elle partait prendre l’autobus au bord de la Nationale 10 ou lorsqu’elle en revenait. On la saluait avec timidité, n’osant s’enquérir de comment ça allait. Elle répondait poliment mais sans plus, sans s’attarder à causer et sans manifester la moindre civilité, la tête ailleurs, dans les mélancolies amères du double échec. Le seul à qui elle ne rendait pas son salut, à qui elle vouait une haine implacable, une rancune féroce qui augmenta encore avec la perte de son deuxième espoir, Gaston Prunier, dit bientôt Prunier-le-vieux, finit par ne plus la saluer lui-même et, hochant la tête, grommela souvent que c’était là une gourgandine déloyale, une putain qui portait malheur et qui n’avait pas su prévenir l’effondrement de son mari, qui même, peut-être, l’y avait encouragé, et qu’elle aille au diable !

Il arrivait cependant qu’Alice Augereau ne descendît pas de l’autocar à l’arrêt de la petite route de Sémillé, mais au prochain, celui de la route de Bena, juste devant la forge du puissant et radieux maréchal-ferrant. Elle marchait alors d’un pas bref jusque sur la colline boisée et venait des heures et des heures durant causer avec les parents Augereau, enfermés dans leur inguérissable désespoir. Elle fut pour eux une espèce de baume épanché sur la douleur, même si cette fidélité ne suffit pas à les acheminer vers l’apaisement total. Plus tard, les deux jeunes frères lui surent gré de son attachement à la famille et continuèrent d’entretenir avec elle d’affectueuses relations, même si, avec le temps qui passe et change toutes les dispositions d’esprit, les visites réciproques s’espacèrent de plus en plus. Elle resta néanmoins pour les deux frères, tout comme Edgar Dupin, le symbole en chair et en os et la mémoire toujours vive du soldat tombé en Algérie.

Puis un nouveau rayon de soleil, d’abord timide, vint s’immiscer dans la vie attristée, résignée, aux fenêtres résolument fermées de la veuve Boisseau, en la personne guillerette, légère et toujours disponible du grand Gaétan. Ce fut au hasard des rues du chef-lieu qu’ils se croisèrent, qu’ils s’arrêtèrent pour se saluer, qu’ils échangèrent quelques mots, qu’ils s’installèrent dans un petit bar discret, qu’ils y burent plusieurs verres d’apéritif, en vinrent à causer du village, des gens, de leur vie, des drames qui n’épargnent personne et du temps qui passe là-dessus. Et cette rencontre fortuite se changea bientôt en rendez-vous réguliers. Chaque jeudi après-midi, demi-journée de congé de l’employée de maison, le grand Gaétan passait au café des sports, prenait plusieurs verres pour bien faire voir qu’il était dans le coin et filait jusqu’au soir à son rendez-vous amoureux.
Alice exigea cependant de son amant que jamais ils ne se rencontreraient dans la commune, au vu et au su de toute une petite communauté qui ne manquerait pas de les venir tourmenter de ses sarcasmes. Elle voulait vivre, c’était bien légitime, ce nouveau bonheur qui lui tombait du ciel, loin du théâtre de ses drames, loin de son histoire, loin des comptes à rendre, dans l’ombre rafraîchissante du plus pur anonymat, pour tout recommencer à zéro, tout oublier, remettre au fil de l’eau la grande barque de l’espérance, tant elle trouva chez le grand Gaétan le réconfort et l’insouciance dont avait soif sa vie si jeune encore. Elle s’accrocha donc au bras de ce robuste gaillard comme à la bouée d’une dernière promesse, elle se passionna, elle se confia, elle dit sa haine inextinguible, qui lui gâchait encore la vie, de Gaston Prunier, elle avoua son incroyable mépris pourtant à l’égard de la conduite de Daniel Boisseau, elle parla sans ambages de cette émotion si folle qu’elle avait ressentie dans les bras de Pierre Augereau. Elle trouva l’oreille et le cœur du grand Gaétan tout disposés à comprendre, lui-même confia sa vie abattue en pleine fleur de l’âge. Il la prit sous son aile enjouée, oublieuse, distraite et je-m’en-foutiste, et lui proposa la gaieté et l’ivresse pour tâcher de gommer les tracas et les souvenirs les plus cuisants.
On vit alors la jeune veuve, sans en connaître la cause réelle mais en lui supputant d’inavouables aventures chez les citadins, resplendir à nouveau, dans tout l’éclat de sa gracieuse personne.

Homme de parole, le grand Gaétan avait tenu promesse et jamais ne s’était jusqu’alors rendu chez sa maîtresse. Où en était-il de ses projets, de ses désirs de vivre auprès de cette femme déjà tant éprouvée ? Sans doute ne le savait-il pas lui-même, n’y réfléchissait-il même pas, cueillait-il la rose comme elle était venue, laissait glisser ce bonheur impromptu comme il laissait glisser tout le reste, confiant le destin aux mains du hasard, car déjà parvenu trop loin sans doute et trop bas sur la pente de la démission.
Reconduisant Louis ivre mort, le grand Gaétan ce soir-là frappa donc à la porte taboue d’Alice Boisseau. Lui dire que Mémène, du café des sports, était sans doute au courant de leurs amours, ne pouvait pas attendre, selon lui, jusqu’au jeudi suivant.

Quelque chose venait de se briser, il le craignait fort, tant les amours écloses dans l’ombre et protégées par un silence jaloux se nourrissent aussi de cette ombre et de ce silence et peuvent, exposées en pleine lumière, soudain tomber en ruines.

 Fin du chapitre premier

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

09:28 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Je viens de relire l'épisode 15, pour faire le raccord avec ce moment où le grand Gaétan est devant la porte d'Alice Boisseau.

C'est bien mené, cet éclairage sur le personnage d'Alice Boisseau est un beau moment de lumière.

Quant au vieux Prunier, Prunier-le-Vieux, le moins qu'on puisse dire est que personne ne le porte dans son coeur. L'étau se resserre :)

Écrit par : Michèle | 22.01.2014

C'est un plaisir d'être ainsi lu. Car, effectivement, à peu près tout le monde a une raison d'en vouloir au vieillard...
Et, comme tu dis, l'étau se resserre.

Écrit par : Bertrand | 22.01.2014

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