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18.01.2014

Les Champs du crépuscule -18 -

Le texte sur une seule page

h-4-2352566-1293454847.jpg[...] Une deuxième personne était à la fois proche des Augereau et du grand Gaétan, mais dans l’ombre, et là, il n’était pas question de trait d’union possible, pour la bonne et simple raison que les deux frères ignoraient l’existence de cette amitié commune et, l’eussent-ils sue, que c’eût été alors un sujet de discorde encore plus profond et, sans doute cette fois-ci, carrément la guerre ouverte.
Il s’agissait d’Alice Boisseau, dite la veuve ; la jeune veuve pour les plus insidieux usant en la circonstance d’un euphémisme de bon aloi.
Doublement jeune en effet.Comme femme parce qu’elle n’avait alors que trente-sept ans et comme veuve puisque, mariée très tôt à un dénommé Daniel Boisseau en réparation d’amours buissonnières, elle avait perdu ce mari de façon tragique trois ans plus tard, à l’été mille neuf cent cinquante-deux, et s’était retrouvée soudain seule à vingt-deux ans, avec une ferme, réduite il est vrai - nous le verrons - à la portion congrue, et un bambin de trois ans, l’actuel gardien de but de la pétulante équipe de football.
Ce garçon d’ailleurs, de constitution cacochyme, long, osseux, désœuvré, devait un caractère sournois et brutal à la dramatique disparition de son père ; c’est du moins ce qu’on  racontait, en prenant l'air officiel d'une compassion convenue.
Parce qu’elle vivait seule avec ce fils, parce qu’elle travaillait à la ville, parce qu’elle était belle encore, ses longs cheveux aux reflets roux peignés en une opulente queue de cheval, parce qu’elle était grande, svelte, fumait la cigarette, portait des talons hauts tous les jours et parfois des pantalons, parce qu’elle avait derrière elle plusieurs histoires d’amour, Alice Boisseau passait au village pour une femme à part, une originale, presque une excentrique, sur le dos de laquelle on cassait sans retenue pas mal de bois mort mais que, face à face, on gratifiait d’un respect mielleux, les hommes surtout, les femmes jetant sur elle le regard de l’opprobre, celui qu’on jette sur ce que l’on ne comprend pas, que l’on craint confusément et que l’on jalouse en secret.
Les terres de son défunt mari s’étendaient en grande partie dans une vaste clairière coincée entre Sémillé et les sombres lisières des bois du Fouilloux. On y accédait depuis Sémillé par un chemin montant entre les vignes et depuis Le Fouilloux, de l’autre côté des bois, par des chemins limoneux, ombragés de chênes respectables et de hauts châtaigniers. C’étaient là de bonnes terres, grasses et profondes, entrecoupées de quelques épais buissons et parsemées de fruitiers, de petits pêchers de vigne et d’antiques cerisiers.
Daniel Boisseau et Gaston Prunier, alors sémillant
sexagénaire, se partageaient la jouissance de cette fertile trouée.
Il advint cependant que Boisseau, grand passionné de chasse depuis son plus jeune âge, tireur réputé habile et infatigable arpenteur des garennes, des chemins et des bois, s’acoquina, on ne sait trop par quel biais, avec des notables du chef-lieu animés de la même passion, et qu’il en vint à passer le plus clair de son temps dans les chasses privées de forêts lointaines, aux abords de Poitiers. Pour s’y rendre sans être tributaire de qui que ce fût, il acheta même une rutilante 203 grise, tout juste sortie d’usine.
Les escapades eurent d’abord lieu tous les dimanches, donc sans être préjudiciables à son temps de travail, mais au détriment quand même de son portefeuille, la location des actions de chasse coûtant très cher pour un petit paysan de son acabit et chaque journée de battue au sanglier, au chevreuil ou au renard se terminant en apothéose par des repas pantagruéliques, payés en commun et organisés dans des maisons forestières, apprit-on par la suite, avec force alcool, des musiciens avait-on prétendu, et même des filles aux grâces des plus enivrantes... Vrai ou faux, toujours est-il qu’on ne vit bientôt plus Daniel Boisseau aller aux champs, le lundi étant devenu jour de chasse, puis le jeudi, puis le samedi. On raconta aussi que pour se hisser au niveau social de ses compagnons de battue, souffrant peut-être en leur compagnie d’un vague complexe d’infériorité, il payait plus que son écot à chaque bombance, participait largement à l’entretien d’une meute de grands chiens courants, offrait le meilleur vin bouché, apportait avec lui du champagne exquis et de la viande de bœuf à griller, choisie parmi les morceaux les plus raffinés et les plus chers.
On le devine sans peine : Boisseau en vint à engloutir dans sa passion cynégétique et les ripailles qui allaient de pair, bien plus qu’il ne gagnait. Pris au piège, entraîné dans les tourbillons de son plaisir, il chercha dès lors à emprunter et trouva sur son chemin Gaston Prunier, la main toute disposée à tendre son portefeuille en échange d’hypothèques sur des morceaux de terre de la clairière, de plus en plus grands, de plus en plus souvent et de plus en plus au rabais, le prédateur tenant entre ses griffes une proie fragilisée et la serrant de plus en plus fort, jusqu’à l’étouffement.
Daniel Boisseau dut donc un beau jour se résigner à n’avoir plus aucun titre de propriété en poche, tous étant silencieusement passés dans celle de Gaston Prunier. Ayant même emprunté plus qu’il n’avait d’hypothèques à faire valoir, il dut bientôt remettre à son créancier sa belle 203 Peugeot, celle dont son fils hérita par la suite, et n’eut donc plus de moyens pour rejoindre dans ses réjouissances le cercle dispendieux des notaires, avocats, entrepreneurs importants, médecins et autres bourgeois de la ville.
Dos au mur, acculé telle la bête avant l’hallali, il supplia sa femme de lui céder les pièces qu’elle avait conservées en son nom propre, sur la Plaine. Au désespoir depuis la débauche de plus en plus dévorante de son époux et pressentant une échéance désastreuse, Alice Boisseau refusa fermement. On cria, on fulmina, on cassa de la vaisselle, on claqua des portes et on en vint même jusqu’aux mains, selon ce qu’a raconté le voisin d’en face, Louis, témoignage à prendre, donc, avec précautions.
Alice Boisseau cependant tint bon et les deux parcelles de La Plaine furent sauvées du naufrage. Vaincu, Boisseau n’eut plus qu’à implorer Gaston Prunier pour qu’il lui accordât des délais, qu’il patiente un an ou deux, qu’il allait trouver un moyen d’ici là de rembourser avec intérêts et de faire lever les hypothèques.
Prunier resta de marbre, déclara que le vin était tiré et que des temps sévères attendaient maintenant le débiteur. Il n’y pouvait rien. C’était comme ça. C’était la loi et la loi est sans indulgence pour qui dépense avant d’avoir gagné et plus qu’il n’est en mesure de gagner.
Par un clair matin de juillet, aux aurores, alors que le soleil montait doucement à la conquête de l’immensité sereine et bleutée, sans une tache au-dessus de la cime immobile des bois, Daniel Boisseau prit le chemin serpentant entre les vignes jusqu’à la clairière, s’arrêta au beau milieu des champs, fouilla d’un regard fou les quatre horizons désespérément vides et muets, avant d’appuyer une dernière fois sur la gâchette de son fusil.

La tragédie plongea toute la contrée dans l’effroi. La mort, de quelque façon qu’elle frappe, fait toujours peur mais la mort par suicide, elle, épouvante, tant elle s’entoure de mystères en amont, tant elle fait apparaître au grand jour un désespoir jusqu’alors silencieux, une souffrance insupportable, une solitude abominable et tant elle fait peser dans la tête des gens le sentiment d’une obscure culpabilité.
Il n’y eut pourtant pas d’énigme à bâtir autour du geste de Daniel Boisseau. Tout le monde avait suivi des yeux sa décadence effrénée, tout le monde avait commenté et craint une issue accablante, mais personne n’avait pu imaginer celle-ci, pas même Gaston Prunier qui se plaignit à qui voulut l’entendre que s’il avait su, il lui aurait rendu ses terres, à ce pauvre diable, et donné des délais pour les sous, et puis voilà tout, et il hochait la tête comme pour appuyer la sincérité de ses tardifs regrets. Alors, rends-les à la veuve, lui avait-on lancé au visage. Il s’était fâché tout rouge. C’était pas pareil ! Il avait été en affaires avec le mari, pas avec la femme ! Et qu’on ne se mêle pas de ça, miladiou ! Un marché était un marché. Surtout un marché paraphé par le notaire ! Était-ce sa faute, à lui, hein, si ce Boisseau avait voulu péter bien plus haut que son cul ?
Partout on plaignit pourtant la jeune veuve et son bambin. On chercha à la secourir, on l’aida dans les travaux de première urgence et Louis laboura, hersa et ensemença les deux parcelles rescapées sur La Plaine. Le premier hiver qui suivit le drame, il lui fournit même le bois de chauffage et l’aida aux ramassages des foins et de l’avoine l’été suivant, en bon voisin, en homme foncièrement charitable, sans arrière-pensée aucune, mais hélas, hélas, trois fois hélas, en s’en vantant partout, en exagérant, en inventant des détails plus ou moins croustillants, voire désobligeants, à tel point qu’Alice Boisseau dut tantôt lui signifier qu’elle se passerait désormais de ses services.
Louis se vexa et, bien incapable d’établir la relation de cause à effet, fantasma plus qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, prétendant que la jeune veuve avait des gens qui s’occupaient d’elle par en-dessous, qu’elle n’était pas dans la peine, qu’il y avait anguille sous roche dans toute cette histoire et qu’elle trouverait bientôt nouvelle chaussure à son pied, si ça n’était déjà fait.
Bref, puisqu’elle refusait son bras secourable, il lui fit partout des galants.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

12:00 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

La description d'Alice Boisseau n'est pas sans rappeler un autre personnage féminin du "Silence des Chrysanthèmes", non ?

Écrit par : Feuilly | 19.01.2014

Tout à fait... Très bien vu, cher Feuilly !

Écrit par : Bertrand | 21.01.2014

Sourire pour les deux commentaires (la remarque de Feuilly et ta réponse, Bertrand).

"Louis se vexa et, bien incapable d’établir la relation de cause à effet, fantasma plus qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, (...)" :

Ce qui me fait froid dans le dos, c'est la capacité de nuisance de la bêtise. Un ennemi déclaré on lui fait face. La bêtise insidieuse de Louis et la malveillance qui lui est consubstantielle sont effrayantes car elles ne sont bornées par aucune réflexion.

Écrit par : Michèle | 22.01.2014

C'est vrai que la remarque de Feuilly était bien vu. ( Je ne mets pas de "e" à vu, là, hein,dis-moi ?) C'est adverbiale..?

Louis, n'est pas un mauvais bougre. Hélas, il est sot comme mille cochons et, ça, la bêtise, ça fait des ravages.Partout où elle s'exprime.
C'est un peu l'ours de la fable voulant protéger son maître d'une mouche qui perturbe sa sieste et qui.. Tu connais la suite.

Écrit par : Bertrand | 22.01.2014

Sot comme mille cochons, c'est joli comme expression :)

Et je ne mets pas de e à joli. Pour ton "bien vu" je mettrais un e parce que c'est l'adjectif qui s'accorde avec "remarque".
Une locution adverbiale est un marqueur de reconsidération (à première vue, vu que...).
Dans "bien vu !", vu est un bête participe passé (tu as bien vu).

Enfin, je crois. Je te réponds parce que tu demandes :)
S'il y a de savants grammairiens, qu'ils rectifient...

Écrit par : Michèle | 23.01.2014

Raison sans doute as-tu.. Il eût fallu dire : "La remarque de Feuilly, c'était bien vu."

Là, pas de doute sans aucun doute, mais le doute c'est beau aussi, à n'en pas douter..

Écrit par : Bertrand | 24.01.2014

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