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16.01.2014

Les Champs du crépuscule -17 -

Le texte sur une seule page

7-1.jpgL’esprit noceur d’Edgar Dupin et son goût pour les cartes, le jeu,  la compagnie, le bistro et les apéritifs, l’avaient d’emblée rapproché du grand Gaétan de retour au pays. Ils étaient du même âge, ils avaient été les meilleurs camarades du monde à la communale, ils avaient grandi ensemble, la ferme où naquit le grand Gaétan étant mitoyenne de la petite entreprise de maçonnerie de Dupin père, à la sortie est du bourg, juste avant la reprise des champs. Ils avaient couru ces champs-là épaule contre épaule, déniché les oiseaux, fureté les bois et les chemins dans de longs vagabondages en culottes courtes, fréquenté les mêmes filles à l’adolescence et fait en même temps leurs premières conquêtes au son de l’accordéon des dimanches après-midi.
Edgar Dupin avait retrouvé son camarade intact à sa sortie prématurée du lycée, redescendu de sa condition de jeune homme cultivé et ne faisant jamais étalage de sa science. Le grand Gaétan, pour sa part, avait aussitôt été repris d’amitié pour ce rustre de maçon et ils avaient continué ensemble le chemin un moment interrompu. Il s’agissait là d’une véritable amitié, de celles qui ne se discutent pas ni ne se réfléchissent, de celles qui passent avec succès les épreuves du temps, de celles qui font fi du déséquilibre des prédispositions intellectuelles, de celles qui font appel au sentiment spontané de la racine, de celles qui, sans stratégie ni causes précises, relèvent beaucoup plus de la fratrie que de la camaraderie.
L’entente cordiale des frères Augereau et du maçon, elle, reposait sur des intérêts réciproques et sur des bases beaucoup plus compliquées, beaucoup plus tardives, sans pour autant qu’elles en soient moins sincères. Moins solides peut-être, plus exposées aux ravages du temps qui passe, encore que rien n’était venu démentir leur amitié, au moment où se déroule ce récit.
Au début de l’année mille neuf cent cinquante-cinq, Edgar Dupin était en effet monté à bord du même bateau que le regretté Pierre Augereau, en partance pour les événements d’Algérie, comme on disait alors et comme on s’est obstiné à le dire si longtemps, comme quoi, si toutes les guerres sont honteuses, celle-ci l’était au point de ne même pas vouloir dire son nom. On disait même «opérations de pacification», tous les tueurs de la terre, on le voit bien encore aujourd’hui, se proposant de mettre des pays à feu et à sang au prétexte d’y instaurer leur paix.
Les deux jeunes gens apparurent dans la conscience des gens alentour comme deux frères d’infortune pour les uns, les pacifistes, ou deux héros bras dessus bras dessous et la fleur au fusil, pour les autres, les va-t-en-guerre. Si la famille Augereau, inquiète, venait à manquer de nouvelles de son soldat, la famille Dupin lui en donnait du sien, et vice-versa. On se lisait les lettres expédiées par l’un ou l’autre des deux soldats, on pointait du doigt sur une carte les endroits mentionnés dans ces lettres, on s’efforçait de comprendre ensemble, on se relevait le moral, on écoutait le poste T.S.F ensemble, on lisait les mêmes journaux, on souffrait et on espérait ensemble.
Quand deux gendarmes, une main portée au képi, muets d’une émotion contenue, vinrent détruire cet espoir sur la colline des Augereau, les premiers à leur rendre visite, à les assister, à tâcher sinon de les consoler, du moins d’apaiser leurs tourments, furent bien les Dupin, eux-mêmes tenaillés par la peur et l’angoisse de voir un beau matin ces deux gendarmes-là venir frapper à leur propre porte.

Et le premier geste que fit Edgar Dupin, démobilisé quelques semaines seulement après le drame de Pierre Augereau, fut de se rendre chez eux, de parler, parler et parler encore, sans relâche, comment c’était là-bas, comment Pierre avait été tué dans un guet-apens tendu par les fellaghas, et de décrire les paysages, les ennemis, la chaleur, les officiers, les embuscades, les oueds et les bleds accrochés aux pierres des montagnes surchauffées par un soleil toujours au zénith. Son retour, son affliction sincère et surtout ses témoignages permirent aux deux jeunes gens, en s’imaginant le pays où était tombé le grand frère, comment il avait été tué et quelles étaient les circonstances générales de la guerre, de faire plus paisiblement leur deuil. La reconnaissance qu’ils en éprouvèrent évolua ainsi jusqu’à la franche amitié. Edgar Dupin, plus de dix ans après, c’était encore l’ombre du défunt qui était revenue, s’asseyait à la table familiale et y buvait un verre, pour le plaisir d’être ensemble et de discuter, parfois de politique.
Car Dupin n’avait pas ramené que des souvenirs de guerre. Il n’avait pas que reconstitué un décor exotique et des contextes pénibles. Dans ses bagages, il avait rapporté aussi, comme tous les pauvres gars engagés dans des causes mortelles auxquelles ils ne comprennent rien, la haine de l’autre, de celui d’en face, en l’occurrence de l’Arabe et du peuple algérien tout entier, et cette haine avait trouvé chez les deux frères écrasés par la souffrance et le ressentiment, le terreau idéal pour croître et se décupler. Dupin souffla sur la blessure béante le feu toujours lénifiant et toujours prêt à s’embraser de la vengeance et de l’exécration pure et simple.
Alors, quand on s’attardait un moment autour d’un verre et d’un morceau de gâteau — à la nuit tombée car les Augereau ne s’accordaient de pause qu’à la nuit tombée — et qu’on en venait à la politique, on fustigeait De Gaulle, on insultait tous les élus en place, tous des salopards et des traîtres, on jurait à la gloire éternelle des généraux vaincus du putsch d’Alger et on mettait toutes ses espérances sur un dénommé Tixier Vignancourt. On ne parlait des Algériens et des Arabes qu’en termes indignes, même si les Augereau n’en avaient jamais croisé et, peut-être, n’en croiseraient jamais un seul de toute leur existence.
La haine par procuration, le plus funeste et le plus lamentable des sentiments humains.

Dans ces conditions, quand les Augereau rénovaient leurs bâtiments ou investissaient dans de nouveaux hangars où mettre leur matériel de plus en plus performant et de plus en plus encombrant, c’était Edgar Dupin qui était choisi pour en être l’artisan sans que la question ne se posât de faire travailler quelqu’un d’autre, même si on discutait les prix et les façons, selon l’ancestrale tradition du paysan. On avait même récemment évoqué la construction d’une étable des plus modernes, où les vaches ne seraient plus attachées, un espace couvert mais ouvert aux quatre vents, où elles vaqueraient à leur guise, se nourriraient elles-mêmes, avec, au bout de ce vaste bâtiment, une salle de traite automatisée et des bacs réfrigérants. Une stabulation libre, que ça s’appelait. Les deux frères en avaient visité plusieurs avec d’autres exploitants du département et la chambre d’agriculture. Ils prévoyaient ainsi d’avoir tantôt vingt-cinq vaches laitières au moins, et plus besoin de les conduire au pré, comprends-tu ? De l’élevage hors-sol, que c’était et c’était ça, travailler avec la modernité. Parce qu’il faut aller de l’avant… Toujours de l’avant !
Ce serait un gros chantier, on en avait défini l’emplacement et Edgar Dupin avait pris des mesures, étudié le schéma-type avec eux et dressé un plan des plus minutieux.
Le maçon trouvait donc sur la colline une source de revenus sûre et régulière et se conduisait en cette maison comme quelqu’un de respectable, de fréquentable et de sérieux dans ses entreprises. Et il l’était, sérieux. Il n’était plus l’incorrigible bambocheur accoté au comptoir du café des sports jusqu’à des heures sans nom. Dans ces moments d’intempérance, d’ailleurs, il n’était jamais question de la maison Augereau, tout comme là-haut sur la butte de Bena, le grand Gaétan n’était jamais évoqué, bien que les deux frères le guettassent dans ses moindres incartades, comme le faucon guette le mulot trottinant son insouciance dans le sillon des champs.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

13:36 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Avec ce découpage en épisode je m'étais arrêtée sur une question qui finalement s'éclaire avec évidence. On verra bien ce qu'il advient de la suite...
Et c'est un très beau chapitre, un de plus :)

Écrit par : Michèle | 17.01.2014

Il n'adviendra rien de bien, je crois bien:)

Écrit par : Bertrand | 17.01.2014

Les commentaires sont fermés.