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15.01.2014

Les Champs du crépuscule -16 -

Le texte sur une seule page

DEUXIÈME PARTIE

Chapitre premier

 Les doubles coups du sort

littérature,écritureÀ la sortie du bourg, sur la gauche dans le sens Bordeaux-Paris, juste après l’école et le pont par lequel la Nationale 10 franchissait la rivière, une petite route fraîchement goudronnée montait en de faibles et longs zigzags jusqu’au mamelon où était campée la ferme des Augereau, à Bena. Au-delà, elle fuyait droite et plate, vers Sainte-Soline en Deux-Sèvres, vers d’autres terres plus rougeâtres, d’autres pays aux champs irréguliers, clôturés de charmilles ou de murailles de pierres sèches.
Au modeste carrefour qu’elle formait là avec la grand-route, était installé depuis des lustres et de père en fils, l’électricien Alcide Migeon, dont l’activité principale consistait à réparer de gros postes T.SF., à les vendre le cas échéant. Il proposait bien aussi quelques ampoules, des bouts de fil et des fusibles, mais déclarait à qui voulait l’entendre que le métier était à la ruine, les postes allaient bientôt valser à la poubelle, la télévision arrivait au grand galop, les Augereau en avaient déjà une, Alice Boisseau également, et encore quatre ou cinq autres maisons dans la commune. Alcide Migeon avouait n’y entendre goutte, à cette télévision, et qu’il était bien trop vieux, à cinquante ans, pour se mettre à apprendre comment ça marchait, cette saloperie. Alors il baissait les bras et levait de plus en plus le coude au comptoir du café des sports.
Juste en face de lui, à l’opposé du petit carrefour, un autre artisan voyait à grands pas venir les temps qui sonneraient bientôt le glas de son art, Ferdinand Moreau, le maréchal-ferrant, un homme gigantesque, les cheveux roux en bataille, avec des bras à tordre la ferraille et un cou épais comme celui des taureaux. Un homme débonnaire aussi, qui sifflait joyeusement ou chantait à tue-tête en martelant son enclume et qui avait ferré les quatre sabots de tous les chevaux à cinq kilomètres à la ronde. Mais les chevaux un à un disparaissaient. Les Augereau, le grand Gaétan et bien d’autres encore n’en avaient déjà plus. Quelques-uns, comme Joseph Prunier, avaient encore un cheval, qu’ils gardaient pour la vigne dont les rangs trop étroits ne permettaient pas le passage du tracteur, ou pour le ramassage du bois par des sentiers trop malaisés. Mais ces chevaux-là ne sortaient plus que deux ou trois fois l’année et n’usaient guère leurs fers.
Bien sûr, il y avait aussi ceux qui n’étaient pas encore mécanisés et qui travaillaient avec un ou deux canassons, comme Louis, mais ceux-là n’avaient même plus de quoi les chausser convenablement et le maréchal-ferrant ferrait alors à crédit, le plus souvent à fonds perdus. Alors, morose, chantant de moins en moins fort et sifflant de moins en moins souvent, ce Vulcain sympathique ressoudait des socs de charrue, rafistolait des attelages de remorque ou réparait des roues. Du bricolage, se plaignait-il. Tout comme Migeon avec la télévision, il déclarait forfait face à la mécanique des tracteurs. L’heure approchait donc où il faudrait se résigner à pendre le soufflet au clou et fermer le lourd portail de l’atelier.
Comme à toutes les époques charnières, bien d’autres métiers, cordonnier, meunier, charron, bourrelier, rémouleur, marchand de peaux de lapins, colporteurs de toutes sortes, allaient sombrer ou être complètement réorientés. Le forgeron, pour ne parler que de lui, ne verrait bientôt plus la queue d’un cheval mais fabriquerait de mignons petits balcons aux fers torsadés, des barrières emberlificotées, des clôtures stylisées, de charmants supports pour les pots de fleurs de l’épouse de l’agriculteur, reconvertie en institutrice ou employée de bureau à Tartempion.
Le paysan était en train de s’évanouir pour laisser place à l’agriculteur qui, à son tour, céderait quelque vingt-cinq ans plus tard le pas à l’exploitant agricole, lequel succomberait sous les exigences de l’industriel des campagnes, contraint et forcé de produire, produire jusqu’au délire, pour ne pas crever lui-même sous les exigences d’une façon encore plus nouvelle de concevoir les productions.
Nécessité des systèmes et des hommes de plus en plus nombreux à nourrir sur la planète, nécessité des rendements intensifs, sans discernement, nécessité des planifications stakhanovistes d’une économie mondiale, tout ça au détriment exclusif des paysages, des rivières, des étangs, des chemins et des bois et tantôt des climats, c’est-à-dire de l’aquarium humain lui-même.

De chez Migeon l’électricien aux postes t.s.f. ou de chez Moreau le monumental forgeron, on apercevait la haute façade en pierres de la maison Augereau juchée sur son coteau boisé, une des seules maisons de la région qui eût un étage. Rien que pour cet insignifiant détail, on l’appelait parfois, par moquerie ou jalousie, Le château, alors qu’elle n’était somme toute qu’une maison un peu plus élevée que les autres et de facture un peu plus massive.
Quoique peu estimés pour leur fier isolement, quoiqu’ils fussent ambitieux et que le cadet fût d’un caractère brutal, les deux frères ne pouvaient pour autant se compter parmi les gens foncièrement méchants. La méchanceté est une notion morale, abstraite.
Jeunes encore, à peine trente ans, ils avaient tout bonnement pris la mesure de l’époque naissante et, par instinct de survie, cherchaient à s’agrandir, à manger le champ qui leur convenait, à combler le fossé qui entravait leur chemin, à supprimer la haie qui portait ombrage à leurs appétits expansionnistes. Ils pensaient autrement la vieille façon de travailler et ils la pensaient autrement parce qu’il n’y avait pas, pour qui voulait rester au travail de la terre, pour qui ne voulait pas rejoindre bientôt la cohorte aux yeux tristes des exilés urbains, d’autres façons de la penser. Ils n’étaient donc pas plus méchants ou pervers que ne l’est dans la savane le carnivore, pas plus cruels que l’aigle emportant entre ses serres un agneau de la vallée.
Ils possédaient une soixantaine d’hectares. Il leur en fallait le double pour passer au stade de l’agriculture préindustrielle, soutirer les nouveaux rendements, dégager les nouveaux bénéfices, en un mot comme en cent, pour conserver leur statut de travailleurs de la terre. Ceux qui leur succéderaient, plus tard, pour les mêmes raisons, en exigeraient deux cents, trois cents et bien plus encore. Les Augereau seraient alors balayés à leur tour comme des besogneux obsolètes et, à l’automne de leur vie, voueraient aux gémonies la spirale et la folie de l’agriculture intensive. Pour l’heure, ils n’en étaient que les lointains pionniers. Ils étaient donc montés à bord d’un train exigeant, un train qui déjà rentrait en contradiction avec les paysages et les hommes de ces paysages.
Et les trains exigeants, ceux qui roulent pour les grandes mutations, s’ils ne veulent pas s’immobiliser en rase campagne, doivent ignorer le scrupule.
Peut-être aussi, en dehors, ou plutôt en sus, de ces motifs pragmatiques et d’ordre général, la triste histoire de leur famille les avait-elle renfermés sur eux-mêmes et un réflexe de lutte contre l’adversité avait-il alors décuplé leur volonté de parvenir à leurs fins.
Issus de parents déjà aisés qui n’avaient pourtant de cesse que ne fructifiât encore plus leur patrimoine, qui travaillaient dur depuis le lever du soleil jusqu’à bien après son couchant, ils avaient grandi sous la tutelle de cette sœur de douze ans leur aînée et qui avait eu, comme on sait, la curieuse idée de s’amouracher de cet imbécile de Louis Terrasson, un pauvre, un dilettante, un fantasque, un insignifiant de première classe avec, de surcroît, un sérieux penchant pour le jus d’octobre. Triste destinée, pensaient et disaient-ils… Et puis, après cette première déconvenue, somme toute supportable, le ciel un sale matin de septembre mille neuf cent cinquante-six s’était écroulé sur leur tête avec la terrible nouvelle du grand frère tombé dans les sables lointains d’une guerre absurde, alors qu’ils sortaient eux-mêmes à peine de l’adolescence. Par cette mort brutale, déchirante, ils avaient été dispensés l’un et l’autre d’être enrôlés à leur tour dans l’engrenage infernal, quelque cinq années plus tard. Ils vouaient alors à la mémoire de leur frère un sentiment étrange, fait de douleur inextinguible, d’admiration morbide et de sourde culpabilité.
Le malheur hélas ne s’arrêta pas là : les deux parents, frappés dans leur chair jusqu’à l’abattement, changèrent soudain leur vision des choses et on ne les vit bientôt plus s’échiner sur les champs. On ne les vit plus du tout. Ils se barricadèrent sur eux-mêmes, recroquevillés dans une inactivité ahurie, laissant quasiment la ferme à l’abandon jusqu’à ce que, solitaires et muets, tout chagrins, ils rendent les armes à leur tour et s’endorment quelques années plus tard, à six mois d’intervalle. Les deux jeunes frères se retrouvèrent donc avec une ferme d’alors trente hectares sur les bras, leur vingt ans à peine éclos, leur jeunesse soudain massacrée sous le poids des deuils et des responsabilités.
Est-ce ainsi, à force de coups reçus et d’ouragans essuyés que se forment les âmes volontaires et têtues ? Il serait bien péremptoire de l’affirmer tant des causes à peu près similaires peuvent produire des effets tout à fait contraires. Le grand Gaétan, lui-même contraint d’abandonner du jour au lendemain toutes les promesses d’une vie studieuse, n’avait pas non plus bénéficié d’un vent très favorable. Pour affronter l’infortune, il avait emprunté le chemin inverse des Augereau, le parti pris de la dérision, de l’insouciance et de la joie de vivre, dressant entre lui et la réalité le joyeux rempart d’une ivresse quasi permanente. Les frères Augereau et le grand Gaétan ne se rencontreraient donc jamais, ne se comprendraient jamais, se mépriseraient les uns les autres sans jamais n’en faire montre de façon trop criante et n’en viendraient donc jamais à la brouille, grâce, sans doute, à la personnalité complaisante du grand Gaétan, mais aussi et surtout parce que trop de choses fondamentales, constitutives, les séparaient. On ne se brouille et on ne se fâche qu’entre gens d’un même monde, parlant à peu de choses près le même langage.
En dépit de cette vision diamétralement opposée des choses de la vie, les frères Augereau et le grand Gaétan comptaient pourtant un même homme au rang de leurs amis en la personne d‘Edgar Dupin. Celui-ci aurait pu, peut-être, établir comme un semblant de trait d’union entre eux, si cette amitié se fût alimentée à la même source et si l’ami du grand Gaétan eût été le même homme que celui qui fréquentait la maison Augereau.
Ce qui n’était pas le cas.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

10:57 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Le paysan, celui qui "tenait" le pays, lui donnait sa tenue.

A l'imparfait, bien sûr, ce temps dont Lionel-Edouard Martin parle remarquablement ("Anaïs ou les Gravières", éditions du Sonneur) :

« C’est un temps sinistre, l’imparfait : ça relègue dans de vieilles lunes, ça n’a pas d’ouverture. Ҫa borne l’écoulement des jours, ça fait barrage. Il faut se retourner, pour voir : jeter le regard par-dessus l’épaule. Et souvent, on n’y voit pas grand-chose, tout est pris de brume et de grisaille. »

Écrit par : Michèle | 16.01.2014

"En dépit de cette vision diamétralement opposée des choses de la vie, les frères Augereau et le grand Gaétan comptaient pourtant un même homme au rang de leurs amis en la personne d‘Edgar Dupin. Celui-ci aurait pu, peut-être, établir comme un semblant de trait d’union entre eux, si cette amitié se fût alimentée à la même source et si l’ami du grand Gaétan eût été le même homme que celui qui fréquentait la maison Augereau.
Ce qui n’était pas le cas."

Chaque épisode nous suspend au suivant, il y a pas mal de personnages à des plans différents du tableau, chacun jouant patiemment sa partition. Et voilà un coup de tonnerre dans un paysage déjà bien sombre : qui est donc ce Dupin (qui sommes-nous chacun) ? combien en un ?

Écrit par : Michèle | 16.01.2014

Tu as perdu Dupin en route ? :)))) Hiiiiiii !!!
Sans doute l'inconvénient de cette lecture sporadique, épisode par épisode sur écran.
Je me rends compte, justement en offrant une lecture en ces termes, que c'est un peu compliqué à suivre.
C'est aussi un peu la raison pour laquelle je mets au fur et à mesure le texte sur une seule page avec le tableau des personnages.
Dupin est le maçon, ami d'enfance du grand Gaëtan, déjà présent dès le début, à la partie de cartes... Un drôle de personnage, pas drôle du tout (!)

Écrit par : Bertrand | 16.01.2014

Sans doute ce que j'ai perdu de Dupin m'éclairerait-il sur ce qui apparaît de lui à la fin de ce chapitre premier de la 2e partie : qu'il n'est pas le même selon qu'il est avec Gaëtan ou avec les frères Augereau. Et je m'attendais à en avoir une illustration dans la suite du texte.
Ce que je m'en vais vérifier avec l'épisode suivant que je vois maintenant en ligne :)

Écrit par : Michèle | 16.01.2014

En tout cas, merci de ta lecture, Michèle.

Écrit par : Bertrand | 16.01.2014

J'aime particulièrement ce chapitre plein de nostalgie contenue où tout bascule, où les petits métiers vont disparaître pour laisser place à... A quoi, finalement ?

Écrit par : Feuilly | 16.01.2014

Merci, Feuilly.
Pour laisser place à quoi ? On le voit tous les jours et ce n'est pas reluisant.
Commerce exclusivement et marchandises de pacotille à tous les étages.

Écrit par : Bertrand | 17.01.2014

Pour une production intensive qui donne des produits de mauvaise qualité dont regorgent nos grandes surfaces et qui finissent à 80ù dans la poubelle car invendus.

Écrit par : Feuilly | 17.01.2014

Et du bon cheval vendu pour du bœuf, aussi..
Tout cela, qu'on le veuille ou non, prend bien sa source dans la mort des derniers vestiges culturels du néolithique, vers la fin des années 60.

Écrit par : Bertrand | 17.01.2014

Les commentaires sont fermés.