UA-53771746-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

13.01.2014

Les Champs du crépuscule -15 -

Le texte sur une seule page

littérature,écriture[...] Le grand Gaétan était bien là, un verre de Pernod à la main, un chapeau feutre légèrement rabattu sur son front, une longue écharpe noire qui s’enroulait autour de son cou et retombait sur sa robuste poitrine. Il se chamaillait avec Edgard Dupin et La cane. Une dizaine de buveurs, parmi lesquels le facteur Léon Renaud et trois ou quatre jeunes gens de l’équipe de foot, dont le fils Boisseau, étaient assis aux tables, muets comme des poissons, le regard endormi sur leurs verres de gros rouge.
Si tu couches tes arbres, c’est con pour la gnôle ! Tel fut le verdict badin du grand Gaétan, quand il fut mis au courant des déconvenues de Louis, par bribes incohérentes et dans une élocution pâteuse. Oui mais, qu’est-ce qu’il ferait s’il était Louis, lui, hein, qu’est-ce qu’il ferait en Louis ? Tu penses peut-être ben que je vais me foutre au garde-à-vous, comme ça, comme avec les Boches..? Vais leur casser la gueule, moi, aux Prunier, un coup de fourche dans le bidon, mais qu’est-ce qui dirait, lui, aux Prunier, s’il était Louis qui a des merisiers que les autres veulent saccager ?
Rien. Si Prunier veut ébrancher, qu’il ébranche. Toi, tu dis que tu n’as pas le temps de t’occuper de ça. Exactement comme tu sais dire à Brunet depuis des années. Mais tu connais Joseph... C’est un chouette type, un pacifiste, un gars d’arrangement, un calme. Il ne touchera pas à tes arbres sans toi. Allez, bois un bon coup de cognac, tiens, même si on dirait bien que t’es passé par les vignes et que t’as plus grand soif à l’heure qu’il est !
Edgar Dupin était d’un avis tout à fait contraire. Si Joseph ne le fait pas, son père le fera, il est têtu comme un bouc, le vieux. Louis, tu vends tes merisiers à Brunet, tu empoches un joli petit paquet d’oseille, tu te remets à flot avec ça, et tout le monde est content. Sauf lui, ponctua le grand Gaétan en poussant Louis de son index, mais pas trop fort quand même. Et La cane s’en mêla en disant que c’était Edgar qui avait raison. Le grand Gaétan n’était jamais sérieux…Fallait pas l’écouter !
Louis voulut hurler quelque chose et il lâcha le bar où il se tenait accroché tel à une bouée. Il recula alors de deux pas complètement incontrôlés, tangua de droite à gauche en battant des bras comme un qui se noierait et il serait assurément tombé à la renverse sur la table des paisibles buveurs, si le grand Gaétan, avec une rapidité et une force incroyables, ne l’eût rattrapé au vol et remis sur ses pattes. De nouveau arrimé au comptoir, Louis put alors hurler à son aise que si Prunier-le-vieux s’avisait de toucher à une seule brindille de ses cerisiers sauvages, il lui écraserait la tête à coups de pioche, à ce vieux saligaud ! Oui, il le tuerait comme une mouche ! Il le saignerait comme un goret !
Il vociférait tant que les trois autres se tapaient sur le ventre et rigolaient comme des perdus, avec des soubresauts et des hoquets, entraînant dans leur hilarité les gars assis aux tables, car il était quand même très rare de voir Louis dans un tel état de nervosité et de fureur alcooliques. Si t’assassines le vieux, c’est tes beaux-frères qui vont être contents de toi, lança La cane en gloussant de plus belle… Tu vas leur rendre un fier service… À Brunet surtout, tonitrua Dupin, et le facteur, de la table où il était tranquillement assis, dit que Madeleine Prunier serait sans doute aux anges, et peut-être bien le fils aussi. Peut-être même qu’ils donneraient une récompense pour ça, parce que le vieux, question de leur empoisonner l’existence, il en connaissait un rayon ! En plus, il avait un beau magot planqué quelque part, une jolie somme bien ronde ! Il le savait bien, lui, facteur, depuis tous ces trimestres qu’il lui apportait sa pension en gros billets flambant neufs.
Assise derrière le bar, jusqu’alors silencieuse parce que toute absorbée — du moins l’avait-elle semblé — par la lecture de son Nous Deux, Mémène intervint qu’il fallait ramener Louis chez lui, que ce ne serait pas raisonnable de le laisser enfourcher son vélo dans cet état et qu’aussi, glissa-t-elle, à voix très basse en direction du grand Gaétan qui fit mine de n'avoir pas entendu, Alice Boisseau ferait peut-être également les yeux doux à Louis, s’il expédiait Prunier-le-vieux boulevard des allongés.
Mais Louis n’était déjà plus là. Il n’entendit rien de tout ça. Le regard rivé au sol, l’œil torve et exorbité, il marmonnait des trucs à lui, des choses inaccessibles, peut-être des mots difficiles du dictionnaire. Il réclama pourtant un autre cognac qu’on lui refusa et le grand Gaétan le prenant par les épaules, l’entraîna au dehors, empoigna son vélo qu’il mit sur le plateau de sa 403 stationnée tout près et le ramena chez lui.
Sitôt assis, Louis s’endormit en ronflant très fort et son chauffeur dut le prendre bientôt dans ses bras pour le poser délicatement devant sa porte.

Interrogé plus tard sur cette satanée soirée et les menaces de mort proférées, jamais Louis ne sut en dire un traître mot. Son souvenir s’arrêtait alors qu’il sortait de chez Joseph Prunier et partait dans les sous-bois et la nuit noire. J’étais sans doute dans l’hypnose… C’est quoi, ça encore ? C’est les nerfs. Comment ça les nerfs ? Oui, les nerfs qui sont si tendus et chavirés que tu peux marcher pieds nus sur des pointes sans rien sentir.
À force d’élucubrations du genre, on en vint quand même à se demander si Louis n’était pas réellement fou.
Le grand Gaétan quant à lui, ses grosses mains crispées sur le volant, ce soir-là ne souriait plus du tout. Les mâchoires tendues, ses yeux cherchant à percer les vagues de brouillard qui dansaient dans les faisceaux jaunâtres des phares, il se tracassait. De bien funestes pensées, qu’il ne confia jamais, s’entrechoquaient dans sa tête d’ordinaire si enjouée.

Après avoir déposé Louis, il vint, à pas de loup comme un maraudeur, frapper à coups feutrés chez la voisine d’en face, Alice Boisseau, dit la Veuve Boisseau.

 Fin de la première partie

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

Illustration : Le Buveur, Toulouse-Lautrec

09:57 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

"qu’est-ce qu’il ferait en Louis ?" Y a plusieurs lectures possibles et j'avoue que c'est assez savoureux.

Écrit par : solko | 13.01.2014

Oui. Pour "plusieurs lectures possibles", je veux dire. Surtout que c'est dit par un nigaud, ivre de surcroît.

Écrit par : Bertrand | 14.01.2014

Les commentaires sont fermés.