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11.01.2014

Les Champs du crépuscule -14 -

Le texte sur une seule page

dieu-mercure-et-le-bucheron.jpg[...] Tout ceci jusqu’à ce que, par un après-midi de la mi-février où le brouillard givrait sur les grands arbres, ciselait finement les branchages des buissons, pendait aux fils des clôtures et recouvrait la campagne d’arabesques de glace, Louis ne se rende au Fouilloux, chez Joseph Prunier à qui il se proposait d’emprunter des coins plus lourds et mieux aiguisés que les siens. Il avait entrepris de nettoyer et d’éclaircir une haie d’érables et d’ormeaux délimitant un de ses médiocres lopins. Il brûlait les broussailles et les ronces, abattait les arbres les plus gros et laissait en place les plus frêles. Le travail était malaisé, la haie, coupée en deux dans le sens de la longueur par un fossé, ayant poussé sur le talus, sans doute un ancien mur tant il y avait là de grosses pierres éparpillées au sol. Louis venait de faire tomber un bel érable de Montpellier, qu’on nomme localement l’ageai,  d’un bois compact, dur comme le fer, excellent pour le chauffage mais très pénible à fendre tant il est aussi d’un fil cagneux. Notre bûcheron ne se voyait donc pas d’attaque pour en venir à bout avec ses outils rudimentaires, et puis la journée allait s’achever bientôt, on pressentait la nuit qui approchait à pas de loup, et puis il faisait froid, et puis sa gourde était vide depuis un bon moment, il en avait un peu abusé et ses jambes étaient molles, et puis Joseph Prunier n’était pas très loin, à deux kilomètres environ en coupant à travers les garennes et les bois.

Quand il pénétra dans la cour en légère pente des Prunier, la pénombre déjà glissait sur les toits, leurs faîtages aigus qui se découpaient sur les brumes, à la faveur d’une dernière pâleur du couchant. Louis fit la moue. Il y avait là une fourgonnette, celle de Migret, stationnée près du tas de fumier, juste en face de l’étable. Mais qu’est-ce qu’il fout là, le boucher, à l’heure qu’il est ? S’il est en affaire chez Prunier, sûr qu’on n’aura même pas le temps de trinquer… Il allait pénétrer dans l’étable, quand Migret en sortit précipitamment, rouge, l’air un peu penaud, du moins sembla-t-il à Louis. Il tenait son paletot à la main, comme s’il avait chaud. Sitôt derrière lui, surgit Madeleine Prunier et là encore, il sembla à Louis, qu’elle avait le souffle court, presque haletant, que ses longs cheveux châtains étaient plus que de coutume en désordre, qu’elle était nerveuse et que le regard furtif qu’elle lui jeta contenait de tout, sauf une lueur de bienvenue… Bon, ben, je reviendrai quand Joseph sera là, se dépêchait de dire le boucher, d’une voix puissante comme s’il tenait à être entendu de tout le village. De toute façon, le veau peut attendre quelques jours encore, il est pas tout à fait venu... Il salua Louis d’une petite tape sur l’épaule et s’engouffra dans sa fourgonnette. La voix de Madeleine Prunier, mal assurée comme si elle avait mal à la gorge, demanda alors qu’est-ce qui l’amenait, le père Louis. Pas de chance, les coins n’étaient pas là. Joseph était allé cet après-midi donner un coup de main à Norbert, pour fendre du chêne. Les hommes n’allaient pas tarder, il verrait ça avec eux.

Et quand plus tard il reprit l’étroit chemin des sous-bois qu’enveloppait maintenant la nuit noire, Louis avait presque oublié le soupçon fripon qui l’avait fait ricaner à l’intérieur. D’ailleurs, chose surprenante chez qui aimait tant faire l’intéressant en colportant des fadaises et des présomptions de toutes sortes, il ne s’en ouvrit à personne, du moins pas en public. Il ne résista cependant pas à chuchoter à l’oreille du grand Gaétan que cette fois-ci, il croyait en être certain : le Migret s’occupait joliment de la petite dame Prunier, et le grand Gaétan tout sourire avait mis son index sur ses lèvres, en faisant chuttt, vide ton verre et tais-toi donc, gros sot !
C’est qu’une autre nouvelle, bien moins amusante et qui avait mis Louis dans l’embarras et d’humeur fort chagrine, était survenue ce soir-là. Tu tombes bien, tiens, Louis, je voulais justement te voir, rentre donc cinq minutes prendre une topette, fait pas chaud, avait dit Joseph Prunier s’en revenant des bois. Et là, devant la table, pendant que Norbert s’affairait au dehors à panser les bêtes, que Madeleine Prunier ravigotait le feu, que Prunier-le-vieux, assis en bout de table, renfrogné, coupait de larges tranches de pain dur qu’il dépeçait ensuite en petits bouts dans une gamelle toute rouillée et toute cabossée, pour le chien, Joseph Prunier avait demandé à Louis qu’il élague ses merisiers. Oui, il voulait défaire son pré et l’ensemencer en blé de printemps. Mais la voûte de plus en plus abondante des branches lui bouffait au moins trois ou quatre mètres de terrain sur lesquels rien ne pousserait. Avec le pré, bon, il n’y avait pas beaucoup d’importance, comprends-tu, il s’en foutait, mais avec le blé, hein, au prix où est la semence, ça serait bien de donner un peu d’air à tout ça ! Louis tordait son gros nez désappointé, gardait la bouche ouverte et secouait la tête de côté pour bien faire voir que tout ça l’embêtait beaucoup, que c’étaient là des arbres qui valaient cher d’argent et qui crèveraient sûrement si on les ébranchait de la sorte.
D’ordinaire si gentil et conciliant, Prunier s’était un peu énervé. À sa décharge, il faut préciser que cette scène se passait deux semaines à peine après l’affligeante découverte de l’usufruit auquel étaient soumis les chênes et la vigne, qu’il n’adressait plus depuis lors la parole à son père et qu’il était fâché avec sa femme qui lui tenait grand-rigueur d’avoir laissé coucher ça sur les papiers. Joseph Prunier avait donc les nerfs à vif. Tant qu’il prévint Louis que s’il ne taillait pas ses arbres, il le ferait lui-même, il en avait le droit, les branches étaient sur lui, mais que bon dieu, qu’est-ce qu’il nous faisait chier avec ses merisiers à la noix et que, quand même, on s’était toujours bien entendu, on avait toujours été des bons copains et qu’on n’allait pas se brouiller pour des broutilles pareilles ? ! Louis avait dit que non, fallait pas se fâcher pour si peu, qu’il allait voir, qu’il allait en parler à Brunet ou à Alfred Bouffard qui lui diraient peut-être si les arbres risquaient quelque chose à être ébranchés. Au bout de la quatrième rasade d’eau-de-vie, comptant que sa bonne volonté serait récompensée sur-le-champ par une cinquième, il en était venu à lever la main en guise d’apaisement et de conciliation et à promettre dur comme fer que oui, qu’il allait faire ça, qu’il s’inquiète pas, Joseph.
Et Prunier-le-vieux, toujours en train de préparer la pâtée pour le chien, avait grogné qu’il faudrait pas qu’il oublie, dame, quand le tord-boyaux ferait plus d’effet, et de la pointe de son couteau il avait désigné la bouteille d’eau-de-vie. Parce que, sinon, c’est lui qui irait éclaircir tout ça, et il n’y en aurait pas pour six lunes. C’était comme ça, les affaires, mon drôle, fallait pas que le bien d’un gars profite sur le dos de celui d’un autre.
Madeleine Prunier, passant derrière le dos du vieillard, avait fait mine de lui flanquer un coup sur la nuque.

Mais dans le silence, le froid et l’obscure solitude des bois, Louis retrouva un semblant d’idée. Pour sûr que s’il en causait un mot à Brunet, la réponse était déjà toute faite : faudrait abattre les arbres, et vite. Tout de suite, même. Et s’il les ébranchait lui-même en obéissant à Prunier, ce serait du sale boulot, du gâchis ; ils étaient si beaux avec leurs belles ramures ! Déchiquetés d’un côté, déséquilibrés, mutilés, leur élan vers les nuages profilé de travers comme s’ils étaient bancals, ils n’auraient plus mine de rien !
Louis traversa les bois et les champs à grands pas titubants, trébucha, mit la main à terre pour ne pas tomber tout à fait et repartit de plus belle, en zigzaguant et en insultant sans retenue Prunier et son foutu blé de printemps. Il rentra chez lui, se servit une grande lampée de vin blanc, dit deux mots, deux borborygmes plutôt, à sa femme, enfourcha son vélo et fonça vers le bourg dans la nuit brumeuse.
Il ne filait pas très droit. Il chut dans le chemin creux entre les érables, jura quelle saloperie de vélo, se releva, pédala encore longtemps lui sembla t-il, rechuta, mais pas tout à fait cette fois-ci, et poussa enfin la porte du café des sports, hagard, les yeux flamboyant d’une ivrognerie pleine de courroux.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

10:36 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

J'attends la suite avec impatience...

Écrit par : Michèle | 12.01.2014

Elle arrive de suite :)))
Merci de ta lecture. Le "drame" se précise... Je dis ça parce que épisodes par épisodes ça peut sembler long...

Écrit par : Bertrand | 13.01.2014

Les commentaires sont fermés.