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09.01.2014

Les Champs du crépuscule -13 -

Le texte sur une seule page

littérature,écritureSa grande carcasse appuyée au comptoir du café des sports, le grand Gaétan entreprit un beau jour Louis pour le persuader d'aller tantôt cueillir des merises qu'on mettrait dans l’eau-de-vie. Il verrait, Louis, c’était fameux, et ça donnait à la gnôle un petit goût de noyau sauvage, un goût un peu amer d’amandes et de senteurs des bois, à nul autre comparable. Oui, mais cueillir des merises grosses comme des roubignolles de sansonnets, tu parles d’un chantier, toi… Et puis, elles sont perchées haut, hein, s’agirait pas d’aller se casser la gueule pour des conneries pareilles… Allez, Louis, on va le faire, tu verras, je te dis que c’est fameux… Et Louis, parce qu’il n’était pas trop pressé d’ouvrage, qu’une occasion de faire autre chose que de besogner sa terre ingrate ne se loupait pas et qu’il affectionnait, en plus, la compagnie de ce grand gaillard toujours joyeux, toujours prêt à rendre service, se laissa vite convaincre et que fant’ d’putain, si tu le dis c’est qu’ça ça doit être vrai !
La cane, arc-bouté derrière son comptoir, déclara qu’il voudrait bien en être aussi, pour se faire une petite réserve, pas pour le bar, hein, pour lui seul, mais qu’avec sa patte folle, il pourrait jamais grimper là-haut, c’était même pas la peine d’essayer, et Mémène se fâcha vilainement, le traita de cinq et trois font huit et de triple idiot, qu’il n’était pas question qu’il aille grimper aux arbres pour se retrouver bientôt sur un fauteuil roulant et que ça serait à elle de le pousser, en plus. Relevant la tête avec dans les yeux à peine ouverts ce petit air voyou dont il était coutumier, le grand Gaétan la rassura que si un tel malheur devait advenir à son pauvre Auguste, il ne la quitterait plus, c’est lui qui pousserait le fauteuil et qui remplacerait La cane partout où il ferait défaut. Et Mémène haussa les épaules en lui donnant un petit coup de torchon sur les mains. Dans ce cas-là… On trouva donc pour La cane et son handicap un poste spécial : il resterait au sol à maintenir l’échelle pendant que Louis et le grand Gaétan l’escaladeraient.
C’est ainsi qu’on vit bientôt les trois hommes qui traversaient les champs en direction du bois palud, portant une lourde échelle et des paniers.
On était à la fin juillet. Les blés, les avoines et les orges mûrissaient sous les brises de l’été et on entendait le bruissement chaud des épis batifolant les uns contre les autres. Tout le monde s’activait donc à la moissonneuse-lieuse, mettait les gerbes en tas, glanait et engrangeait. On rit alors à gorge déployée de ces trois bonhommes occupés à des futilités en pleine saison, surtout du grand Gaétan qui n’avait pas encore un brin de blé par terre sur ses quinze hectares et qui s’amusait aux merises à Louis pour parfumer de la gnôle ! Il n’ira pas loin à ce rythme, ricanaient les Augereau, du haut de leur colline, en se frottant les mains. Pour Louis, c’était un peu moins grave. Ces deux hectares pouvaient attendre encore un peu, d’autant que les épis y étaient fort clairsemés et bien peu prometteurs.
Faisant bien sûr fi des galéjades, les trois lurons, à force de gesticulations et d’acrobaties, finirent tout de même par cueillir un bon panier de merises et, s’il faut en croire les quelques privilégiés qui eurent droit à la goûter aux alentours du Noël suivant, l’eau-de-vie des merisiers à Louis, c’était vraiment un inoubliable régal. Mais, quand même, brocardait-on de toutes parts en secouant la tête pour bien faire voir qu’on était des gens sérieux qui n’auraient jamais l’idée d’un truc pareil, il y avait peut-être autre chose à tirer de ces arbres magnifiques !

Parmi les railleurs les plus mordants, parce que le dépit en plus, Brunet tenait le haut du pavé. Depuis bien longtemps en effet, il tannait la peau à Louis pour qu’il lui vende ses merisiers, dont le bois d’ébénisterie aux dessins délicats, aux reflets rougeâtres, comptait parmi les plus beaux et les plus chers. Il en offrait le double du prix du chêne, il argumentait, il brodait, il prétendait qu’un beau jour, ils allaient crever de vieillesse, les merisiers, et qu’ils ne seraient plus bons à rien, sinon à être passés par les flammes et quel gâchis ça serait ! Il avait d’ailleurs compté les arbres et défini un cubage : Louis pouvait ramasser au moins vingt mille francs et demi, nouveaux bien sûr, plus de deux briques quoi, en se tordant les pouces ! Tu te rends compte toutes les belles affaires que tu peux te payer avec ça, dis ?
Chaque fois cependant, le menuisier s’entendait dire que pourquoi pas, qu’on allait voir ça l’hiver prochain, et chaque hiver prochain venu, il se trouvait que Louis n’avait pas le temps de s’occuper de ça, qu’on verrait l’année d’après, et Brunet enrageait et colportait partout que ce Louis, qui était sans le sou, qui ne sortait aucun bénéfice de sa terre, qui tirait le diable par la queue du premier janvier au trente et un décembre alors qu’il avait entre les mains une fortune qui se balançait au vent, était un vrai cinglé. Les Augereau acquiesçaient, oui, c’était bel et bien un pauvre type, sans aucune notion du bon travail et de l’argent, et quelle gabegie que le tirage au sort ait donné ce lot à leur sœur ! Il eût mieux valu donner de la confiture aux gorets !
En attendant, les merisiers du bois palud vivaient leur belle vie de merisiers, élargissaient un peu plus chaque printemps leurs superbes ramures, se couvraient de mille petites fleurs blanches en avril, s’agrémentaient sous juillet des petites cerises noires qui parfumaient subtilement la gnôle du grand Gaétan et se paraient d’un pourpre étincelant en octobre, comme une tache de sang tombée des nuages sur la presqu’île boisée, toute habillée d’ocre jaune et de marron.

Louis avait-il vraiment conscience de la valeur en papier-monnaie de ses merisiers et si oui, les aimait-il au point de sacrifier cette valeur au plaisir de les voir debout ? Cette dernière éventualité paraît bien peu probable : il ne visitait presque jamais son bois. Bien malin cependant qui aurait pu dire ses intimes motivations, sinon lui-même, mais comme c’était avec ses velléités habituelles d’homme au vocabulaire somptueux, personne n’en faisait cas. Il aurait une fois assuré à Brunet que pas cette année, non, non, vois-tu, l’année prochaine, sûr et certain, promis, mais cette année, je voudrais bien voir un peu ce que donne la bionésose, là-dedans… C’est une maladie ? Ah, tu connais donc rien aux bois et à la nature, tout menuisier que t’es ! La bionésose, c’est quelles bêtes vivent avec quelles plantes. La bio-né-so-se, articulait Louis en gonflant les narines et en ponctuant chaque syllabe d’un mouvement de la main de haut en bas, tel un maestro de la belle langue.
Le menuisier, épouvanté, avait aussitôt fait volte-face et s’était enfui à grandes enjambées, en se frappant énergiquement le front, il est fou à lier, ce pauvre Louis !

La vérité était plutôt que ces merisiers dont les gens faisaient l’éloge avec des contorsions de connaisseurs, qui appartenaient à une essence très rare dans les environs, qui valaient très cher, dont tout le monde aurait bien aimé être le propriétaire, qui faisaient enrager des riches comme Augereau et piétiner d’impatience des gens de métier comme Brunet, constituaient pour Louis une sorte de reconnaissance sociale. Les beaux merisiers à Louis ; Louis a vraiment des arbres splendides ; à qui appartient donc ce bout du bois palud où n’ont poussé que de superbes merisiers ? Ce sont là, voyez-vous, des merisiers qui sont la propriété du ci-devant Louis Terrasson, demeurant à Sémillé…
Comme tous les pauvres de la terre, comme tous les grands perdants des fourbes mystifications de l’argent, Louis ne voyait sa richesse qu’échue tout à fait par hasard et surtout ne brillant que dans le regard des autres. Il lui semblait sans doute que Louis Terrasson, une fois ses merisiers réduits en planches elles-mêmes assemblées en confituriers, vaisseliers ou autres chambres à coucher d’un quelconque bourgeois, qui, lui, ferait à son tour siffler d’admiration ses visiteurs, serait complètement démuni et plus pauvre que jamais. La richesse, une fois de plus, serait passée chez un autre, sans que jamais son misérable nom ne soit mentionné. En aucun cas on ne dirait désormais, en faisant l’intéressé : les six hectares à Louis, coriaces et de rendement chétif, la maison à Louis, toute de guingois et d’étanchéité approximative, les vaches à Louis, bien trop vieilles et aux os saillants, les chevaux à Louis, aux dents limées depuis longtemps, les outils à Louis, antiques, démodés, inopérants… On ne dirait plus rien d’élogieux, on ne lui envierait plus rien, il n’existerait plus que par sa triste médiocrité. Il aurait l’argent en contrepartie, bien sûr… Mais avec tout ce qu’il devait déjà à droite et à gauche, avec toutes les réparations à entreprendre aux divers bâtiments, il n’irait pas bien loin avec les deux briques et demie à Brunet. Au mieux, cet argent, encore faudrait-il qu’il soit judicieusement utilisé, lui permettrait de se hisser à un niveau à peu près décent, somme toute banal et sans retentissement, tandis qu’avec les merisiers, solides, forts, inébranlables, auxquels on jetait toujours un coup d’œil quand on avait à passer par là, hé ben, Louis avait de quoi faire causer à son avantage et se sentait appartenir à la société des gens qui avaient de la bounne benasse au souleil.
Il s’agissait donc de ne pas lâcher la proie pour l’ombre.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

11:15 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

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