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07.01.2014

Les Champs du crépuscule -12 -

Chapitre IV

 Les merisiers

Le texte sur une seule page

wsl_merisier_fut.jpgDans ces paysages faiblement bosselés du sud-ouest de la Vienne d’un côté ouverts aux vents humides de l’océan et de l’autre aux souffles plus froids et plus secs du Limousin, découpés menus par les champs biscornus, les bosquets éparpillés et les buissons touffus, les bois du Fouilloux, sombres et compacts, tenaient lieu de forêt.
Quoique divisés en une multitude de petits lopins appartenant à une multitude de petits propriétaires, ils n’en méritaient pas moins cette appellation en ce qu’ils constituaient le gisement principal du bois de chauffage et, dans une moindre mesure, du bois de menuiserie. Brunet affirmait que la qualité y était très inégale et dépendait des lieux de prélèvement. Selon lui, des parcelles ne valaient rien pour le bois d’œuvre, offrant du chêne trop blond, trop tendre et qui se fendillait au séchage, tandis que sur d’autres s’élevaient de vrais arbres de métier, rustiques, excellents pour la charpente, le parquet et, noblesse suprême, pour l’ébénisterie.
C’était sans doute vrai. Un bois étendu, même s’il n’est pas tout à fait une forêt, croît sur des terrains de composition différente et livre ainsi des sujets de qualités diverses à l’intérieur d’une même essence. Mais les paysans pour qui un chat est un chat, qui savent les caprices de la glèbe et un peu moins ceux de la forêt, haussaient les épaules et maugréaient que c’étaient là astuces de marchand de vaches pour payer moins cher ici en compensation de ce qui aurait, peut-être, été payé trop cher là-bas, dans un autre marché d’où le menuisier ne serait pas sorti gagnant. On le soupçonnait de faire ainsi l’équilibriste et de calculer des moyennes, en cheville avec Alfred Bouffard, le maire et scieur de long.
Pour les propriétaires de bois de châtaigniers, il y avait beaucoup moins de discussions. Le prix était le prix et on en vendait surtout beaucoup moins au menuisier, sinon quelques gros pieds pour le parquet. On se réservait sagement le reste pour les clôtures et les piquets de vigne.

Ces pourparlers, ces négociations interminables, ces argumentations et chicanes de plus ou moins bonne foi sur le terrain et devant la matière encore vivante, en s’offrant du tabac à rouler et en signant contrat verre contre verre, constituaient bien les derniers usages culturels du genre. L’époque nouvelle allait bientôt sonner le glas de cette perte de temps et d’énergie en palabres futiles, sonner le glas du commerce à visage humain, tordre une fois pour toutes le cou à ce qu’il restait de troc dans l’échange et la fabrication des choses de la terre.
Quand Evariste Brunet reprendrait l’affaire familiale, il ne chausserait plus ses bottes pour parcourir les taillis dans la neige et le froid, sous la pluie et dans la fange des chemins forestiers, à la recherche d’arbres dressés droit devant lui, au hasard d’une pousse, des arbres avec des racines fouillant les entrailles de la terre, des troncs élancés vers les nuages en pluie et des branches dans lesquelles se balançait le vent et où venaient pour la nuit s’appuyer des oiseaux. Pour œuvrer, raboter et assembler, il commanderait des articles manufacturés, planches, chevrons, lattis et autres poutres chez un grossiste installé dans les environs, qui les aurait lui-même fait venir du diable Vauvert, ou de plus loin encore, et peu importerait. Il n’en saurait pas moins faire l’éloge de leur qualité sur la foi d’un catalogue couché sur papier glacé.
De même Migret n’aurait tantôt plus, pour s’être éclipsé dans la nuit vers des destinations interlopes, l’alibi d’être allé visiter ses génisses meuglant dans des pâturages clôturés de buissons, parmi les boutons d’or et les pissenlits. Il se fournirait directement à l’abattoir ou, mieux, passerait commande par téléphone et il exposerait sur son étal de la viande sans histoire, sans nom précis, de la viande métaphysique surgie on ne saurait d’où… jusqu’aux inepties d’une vache cannibale, nourrie de la moelle épinière d’une de ses congénères. Le boucher, pour n’avoir jamais flatté la puissante échine de la bête, n’en saurait que mieux vanter à ses clients la saveur des morceaux dispersés là, sans aucun rapport tangible les uns avec les autres et peu importerait.
Il en irait de même pour le boulanger et sa farine, le cordonnier et ses chaussures, l’aubergiste et sa tambouille. Les hommes perdraient bientôt le goût de l’artisanat au profit d’une passion pour le commerce. L’art de faire, supplanté par l’art de faire valoir.
Tout cela viendrait, est venu, mais n’était pas encore advenu à l’époque -  c’était hier - où les bois du Fouilloux s’étiraient dans leur longueur très loin le long de la Nationale 10, jusque à Chez Fouché et même au-delà, presque à mi-chemin du chef-lieu du canton, tandis qu’ils pénétraient en largeur jusqu’à Brux en englobant au passage des villages, des lieux-dits et quelques fermes isolées.

Comme tous les grands bois, ceux-ci avaient leur histoire et leurs légendes. Ils auraient appartenu jadis au marquis du Peu, ou comte, on ne savait pas trop, en tout cas un hobereau dont le château en ruines se devinait encore dans une clairière moussue, près du lieu-dit du même nom, par des amoncellements incongrus de pierres que rongeaient les lichens et le lierre. Sans doute les bois étaient-ils à ces époques beaucoup plus vastes. Mais la vente des biens nationaux des lointaines années révolutionnaires, en les distribuant à qui voulait acheter par assignats, les avait morcelés, hachés et découpés en autant d’acquéreurs. Partout en France, les terres s’étaient alors élargies au détriment des surfaces boisées, dans une frénésie de spéculation du paysan, ébahi d’être soudain fait propriétaire après plus de quinze siècles de servitude et de complet dénuement.
C’est en tout cas ce que racontait Alfred Bouffard qui, à ses heures perdues, lorsqu’il n’était ni à sa mairie, ni à sa scierie, ni à son alambic, ni au café des sports, se piquait d’histoire locale. C’est qu’il avait accès à des archives, lui, et à de la paperasse secrète, alors on l’écoutait avec respect. On écoute toujours un maire quand il badine et fait autre chose qu’écrire des règlements qui emmerdent tout le monde. Louis, derrière son dos et quoique l’écoutant attentivement en hochant la tête et en essayant à chaque fois de placer un mot compliqué sans jamais cependant y parvenir, ce qui le vexait beaucoup, contestait que Bouffard, tout maire qu’il fût, n’en savait rien de tout ça et qu’il inventait des sottises à dormir debout. C’était pas comme ça que ça s’était passé, les affaires. C’était comment alors, Louis ? Dis-nous donc un peu… J’en sais rien. Mais je sais que c’était pas comme ça.
On laissait dire Louis, parce que ce n’était que Louis, et on laissait dire le maire, parce que c’était quand même le maire, mais d'abord parce que, de tout ça, on s’en fichait royalement. C’était bien trop loin, bien trop antique pour qu’on se sentît quelque peu concerné.
Quand ils se mettaient en devoir d’évoquer l’histoire des bois du Fouilloux, les plus vieux ne remontaient à grand peine qu’au tout début du siècle et se remémoraient alors des cieux toujours neigeux, des hivers brutaux à en fendre la pierre des chemins, la rivière prise par les glaces dès les premiers jours de décembre et jusqu’à la chandeleur, des bandes de loups hurlant depuis les profondeurs des taillis, et qui, parfois même, tenaillés par la faim, venaient renifler jusque sous les portes des étables. Les vieux racontaient avoir vu leurs parents prendre des fourches et des fusils pour tâcher d’éloigner les bêtes faméliques. Les bois du Fouilloux, pour ceux-là, c’étaient donc les loups et l’hiver.
Pour les autres, un peu plus jeunes, les entre deux âges, c’était la guerre et le repaire des maquisards. On avait depuis leur couvert touffu tendu des pièges aux Boches qui défilaient sur la nationale 10. On en avait dégommé quelques-uns, oui, surtout à la débâcle, quand ils se traînaient, en haillons, et remontaient sur le nord. Il n’y avait pas eu de représailles ? Non point ! Ceux qui étaient passés par là avaient fui en vitesse, sans demander la monnaie de leur pièce, paniqués par ces dédales de broussailles, décousus et tellement propices aux guets-apens… Hum… Hum… Pour les plus jeunes encore, on doutait quand même qu’une puissante armée, victorieuse, qui avait déferlé sur tout le pays tel un raz-de-marée et l’avait tenu sous sa botte cinq années durant, ait pu un tant soit peu s’effrayer des bois du Fouilloux, aussi secrets fussent-ils. Mais on ne contestait pas à voix haute. C’eût été faire injure aux anciens, à leur probité, et aussi à la glorieuse mémoire du patrimoine communal.
Pourtant, si les paysages ne conservaient aucune empreinte du passage des loups, ni aucun stigmate des brillants engagements de la résistance locale, ils gardaient la mémoire de ce passé beaucoup plus lointain de la Révolution et d’une exploitation anarchique, pratiquée au gré des propriétés établies dans la hâte et la confusion. Tantôt les champs, tels des estuaires, pénétraient dans la profondeur des bois, et tantôt c’étaient les bois, telles des presqu’îles, qui s’aventuraient très loin dans les champs. Leur périmètre était donc fort capricieux et, parfois, une péninsule boisée s’était même avancée si loin dans les terres qu’elle avait été un beau jour coupée de ses bases, dessinant un îlot d’ombres sur le déploiement des champs.
Le long de la petite route musardant de Sémillé à la Nationale 10, le bois palud, agréable futaie d’un hectare environ entourée sur ces trois autres côtés par des cultures diverses et de médiocres pâturages, formait un de ces petits massifs isolés. Un chemin d’argile qu’on empruntait régulièrement pour rejoindre les champs situés au-delà, la coupait en son milieu et les charrettes aux grandes roues étroites et cerclées de fer avaient creusé là de profondes ornières, comblées en toutes saisons par une eau épaisse et rougeâtre.

Un dimanche après-midi, juste avant que ne s’engage l’habituelle partie de belote du grand Gaétan et de ses comparses, comme il était question de ce chemin difficile parce que Norbert avait à passer par là dans la semaine pour enlever la clôture d’un pré que Prunier se proposait de défaire pour l’ensemencer au printemps, Alfred Bouffard avait expliqué que le bois palud avait autrefois été un marécage. Il y avait même eu là des tourbières - des archives  en attestaient -  et on avait dû les exploiter si on en croyait ces grands trous dont était encore criblé le sous-bois. "D’où son nom", avait marmonné le grand Gaétan en brassant les cartes, un sourire au coin des lèvres et les yeux mi-clos à cause de la fumée d’une cigarette qu’il tenait serrée entre ses dents. Et comme Bouffard fronçait les sourcils, que Norbert faisait une moue, qu’Edgar Dupin l’interrogeait du regard et que Louis faisait semblant de comprendre en ricanant et en opinant bêtement du chef, le regard pourtant dans le vague comme quand on cherche l’astuce d’un propos sibyllin, il avait précisé : palus, paludis, le marais…Et avant que les quatre hommes ne se lancent dans la bagarre des atouts, tendus et sérieux, Louis avait eu le temps de lâcher qu’effectivement, il avait lu ça quelque part. Mais il ne se rappelait plus où, dame !… Il lisait tant !
Cinq propriétaires se partageaient la jouissance de ce bois palud, dont Louis pour une quinzaine d’ares seulement, mais une quinzaine d’ares qui valaient de l’or et qu’on lui enviait en sourdine. On allait même jusqu’à penser que les quinze ares du bois palud à Louis, valaient à eux seuls plus chers que tout le reste de sa propriété, de six hectares environ. Sur son petit lopin boisé, situé en lisière d’un pâturage de Joseph Prunier, croissaient en effet de magnifiques merisiers comme on n’en trouvait nulle part ailleurs dans les environs ; de robustes merisiers hauts d’une trentaine de mètres, avec des troncs lisses et droits comme des I. En juin, ils se couvraient de petites cerises sauvages, d’abord rouges, puis noires en juillet, à la chair acide qui faisait faire la grimace si on en venait à la goûter.

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

10:15 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

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