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04.01.2014

Les Champs du crépuscule -11 -

Le texte sur une seule page

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[...] Comment, dans les jours qui suivirent le marché avorté des chênes, en février, les braillards du café des sports en vinrent-ils à supposer qu’un deuxième marché, projeté celui-là en décembre, avait du même coup capoté ? Mystère et boule de gomme. Joseph Prunier, déjà honteux des chênes payés et restés debout, se garda bien d’en rajouter avec sa promesse de vente établie sur la vigne. Il ne s’en ouvrit même pas à son père au cours des deux altercations. Encore moins à son domestique.
Les Augereau quant à eux n’avaient pas dans leurs habitudes de divulguer le secret de leurs affaires à qui que ce soit, à plus forte raison si elles se soldaient par un échec. Alors ?
C’est pourtant le grand Gaétan qui, le premier et tout réjoui comme à son habitude, provoqua publiquement la conversation sur le sujet, après la partie de belote traditionnelle d’un dimanche soir, alors que, secondé par Louis et Evariste, Norbert en était aux commentaires et aux exclamations d’admiration, le tout en échange d’un petit apéritif, comme de coutume. Il était en train de paraphraser qu’à un moment donné, il avait bien cru qu’il y avait plus de carreau dans le jeu, parce que le père La cane avait coupé l’as et, surprise, avait joué le manillon maître deux tours après. Mais il s’était trompé. Il avait mal vu. Il avait confondu avec l’as de cœur. Il n’y avait pas de loup là-dessous, c’était une belle partie, oui, une belle partie…
Dis donc, cachottier, à propos de loup, l’avait interrompu le grand Gaétan après avoir vérifié d’un rapide coup d’œil jeté à l’autre bout du café que Joseph Prunier ne s’y trouvait pas, il en aurait pas vu débarquer un chez lui, il y a quelque temps déjà ?
Un loup ? Sûr que j’ai jamais vu de loup de ma vie !
Moi non plus, avait ricané Louis, éberlué. Sauf dans le dictionnaire, en image, un gros loup qui furète dans les bois, sur une petite butte enneigée et sous la lune.
Pas un vrai loup, mais un loup avec deux pattes, deux gros yeux ronds, deux grandes oreilles de chimpanzé et presque pas de poils sur le caillou. Il ne l’a pas vu, celui-là ?
Toute la tablée et les buveurs des tables les plus proches reconnurent de suite le portrait de Roland Augereau. Les esgourdes alentour se tendirent. On se retourna même. La Cane et Edgar Dupin clignaient malicieusement des yeux, pour faire semblant qu’ils étaient au courant et qu’ils étaient curieux d’entendre la réponse. Alfred Bouffard, le maire,  jeta un coup d’œil à la pendule, prétexta un rendez-vous, salua et déguerpit.
Augereau était venu un matin, il y avait déjà un moment, disons deux semaines environ avant Noël, c’était vrai. Même que le vieux l’avait engueulé, lui Norbert, parce qu’il l’avait renseigné que le patron était là. Ils avaient discuté tout un moment dans la grange puis ils étaient rentrés boire un coup. Oui, ça c’était vrai de vrai. Mais vrai de vrai aussi que le patron ne lui avait pas dit ce qu’il était venu faire là. C’est sûr, maintenant que tu le dis, que c’était bizarre, cette visite d’un Augereau chez nous.
Ils avaient bu un coup de pinard ? avait aboyé un gars depuis l’autre bout du bistro… Pardi, quand on veut acheter une vache, faut d’abord voir si son lait est bon !
Le café des sports ne fut plus soudain qu’un énorme éclat de rire. On se tapait sur le ventre, on cognait sur les tables, on hurlait que pas besoin de goûter la barrique avant d’arracher la treille, et qu’ils devaient en faire une tête, les Augereau, quand ils avaient appris que Prunier-le-vieux refusait de lâcher la vigne… Alors ça, c’était du pain bénit ! Bien fait pour eux, tout ça !
Quel vieux salaud, avait grommelé Evariste Brunet. Mais, à part Norbert assis tout près de lui, personne ne l’avait entendu, sinon on lui aurait demandé s’il défendait les rapaces, maintenant, et s’il jugeait que ce qui était arrivé à son père avec les chênes ne méritait pas d’arriver aux Augereau avec la vigne !
Le grand Gaétan, lui, rigolait tout son saoul et tressautait d’aise, renversé sur sa chaise, les yeux débordant d’une espièglerie enjouée.  Bah, vous causez, vous causez comme des journaux, mais vous n’en savez foutrement rien de tout ça… Avec des si et des mais, on mettrait Paris en bouteille, comme on dit. Vous y étiez à cette visite de Roland Augereau chez Prunier ? Non. Eh bien vous supposez, vous ricanez, et vous inventez des histoires. Augereau et Prunier ont toujours été un peu copains, ils ne sont pas mon cul ma chemise, c’est vrai, mais ils se causent cordialement… Ce n’est pas vrai, Norbert ?
Si. Un peu. Enfin, pas beaucoup quand même… Ah, vous voyez… et, ma foi, y’a pas de mal à aller boire un coup chez un voisin. Tenez, moi, une fois, j’ai payé un coup à Jean Augereau. On a trinqué à la barrique parce qu’il passait par là pour aller à ses jeunes blés du côté de Vant. Est-ce que ça veut dire qu’il voulait m’acheter quelque chose ? Ben non… Enfin… Pas encore…

Le brouhaha gouailleur cessa tout à coup. On s’observa. On s’interrogea par de petits coups secs du menton. On douta. Le grand Gaétan était-il sérieux ou faisait-il l’âne ? Son copain Edgar Dupin rangeait les cartes et les jetons, le nez baissé. Surtout ne pas s’en mêler. Lui, les Augereau, il les avait en estime. Ils rénovaient, ils bâtissaient, ils projetaient bientôt un nouvel hangar et c’est lui qui ferait les fondations et le gros œuvre. Les Augereau, c’était beaucoup d’argent qui tombait à intervalles réguliers dans son escarcelle. Il y avait une fosse à ensilage aussi, dont ils avaient parlé, la dernière fois… Il faisait grand nuit et il était bien tard. Edgar Dupin était resté longtemps là-bas, à prendre des mesures et à calculer son devis. On était tombé à peu près d’accord et on avait bu un pichet en causant d’affaires et d’autres… De souvenirs tristes aussi… De Pierre Augereau, son camarade de classe, celui qui était l’aîné de la famille avant de laisser ses tripes là-bas, dans des montagnes désertiques, celui que les fellaghas avaient dynamité, pauvre gars, quelques semaines avant sa libération, alors que toute la famille et sa fiancée, oui sa fiancée, se préparaient déjà à fêter son retour. Quand une famille a connu ça, pour rien, pour ces vendus qui ont tout lâché après, elle méritait le respect et le silence.
Edgar Dupin se taisait donc et n’en finissait pas de ranger les jetons, empilant les ronds jaunes sur les ronds jaunes, les verts sur les verts, les rectangles sur les rectangles et les petits carrés sur les petits carrés, avec mille précautions. Il espérait que le grand Gaétan allait arrêter là ses provocations et qu’on ne lui demanderait pas son avis. Pas en public, en tout cas.
Ce soir-là, Louis mérita bien les deux Pernod qu’il lui offrit par la suite. Car il vint, sans le savoir, à son secours avec ses boniments habituels, volant ainsi la vedette au grand Gaétan. La fantaisie lui prit en effet de se vanter que les Augereau, il les connaissait mieux que personne. Si quelqu’un pouvait en causer sans dire de conneries, c’était lui. Parce que c’était sa famille. C’était pas de sa faute, mais c’était comme ça. Et en famille, on dit des choses qu’on répète pas aux voisins. Ce qui se dit en famille, c’est sacré, ça ne regarde que la famille. C’est pour ça qu’on est en confiance, qu’on discute plus librement, parce qu’on est certain que ça n’ira pas plus loin.
Louis marqua une pause, non pas pour voir l’effet produit sur les buveurs grâce à l’espoir d’importantes révélations, mais parce que, tout à coup, il lui sembla qu’il était en train de se tirer une balle dans le pied. Alors, poursuivit-il quand même, mais d’un ton irrésolu, avec l’air empêtré et benêt de quelqu’un qui vient de changer en douce l’intention de son propos et qui improvise sur de l’anodin, il avait entendu dire à l’autre, là, avec sa tête de criminel, un jour qu’il était passé dire bonjour à sa sœur, qu’il boufferait d’ici peu toute la commune tant il y avait de corniauds là-dedans et qui savaient même pas travailler, qui voyaient pas plus loin que le bout de leur nez, qui se croyaient encore avant la guerre avec leurs chevaux et leurs petits morceaux de terre éparpillés un peu partout. Il avait proposé à Louis de laisser tomber tout ça. Il lui rachèterait ses prés bas, un bon prix, à cause des alluvionnements. Mais Louis, pour bien se foutre de lui sans qu’il le voie, lui avait dit d’accord et avec les sous que tu me donneras, je rachèterai la vigne à Prunier, parce qu’elle me fait bien envie, cette vigne, son vin est fameux, je l’ai souvent goûté… Couillon, l’autre avait tourné les talons et était parti sans demander son reste. Il n’en avait jamais reparlé depuis, tu penses bien !
Et Louis ricanait comme quelqu’un qui se trouve très malin et qui sait bien attraper les autres. Son gros nez en frémissait d’orgueil et de plaisir. C’en était tout à fait grotesque ! On s’apprêtait à le moquer et à le traiter de bonimenteur d’histoires qui ne tiennent vraiment pas debout – faut dire aussi qu’on était vexé de s’être au passage fait traiter de corniaud par le plus corniaud d’entre tous, même si c’était pour rapporter les propos d’un autre — quand, en guise de conclusion, il lâcha une chose qui fit que les railleurs ravalèrent aussitôt leurs persiflages et qui rendit toute l’assemblée soudain sérieuse et pensive.
Inventa-t-il en effleurant malgré tout la vérité, comme il arrive à tous les fabulateurs, ou, incorrigible cabotin, ne résista-t-il pas à l’envie de faire sensation et revint-il à son intention première de dire quelque chose qu’il savait vraiment ? Difficile d’en juger… Toujours est-il qu’en vidant son verre de Pernod et en faisant l’important, d’une voix beaucoup plus assurée, il prévint que fallait faire attention, hein, son beau-frère était bien avec les bourgeois du chef-lieu et même avec le juge de paix et les gendarmes. Si on avait la moindre histoire avec lui, sûr qu’on perdrait et qu’on mangerait tout ce qu’on n’avait pas encore gagné ! Tiens, la veuve Boisseau, Alice, qui c’est qui lui a trouvé les ménages à faire chez les messieurs dames de Couhé ? Hein, qui c’est ? Elle leur doit une fière chandelle, la Alice, aux Augereau ! Sans eux et sans leur bras long, bernique, pas de fantaisies, pas de ville et pas un sou !
Tout ça se savait vaguement, dans l’à-peu-près, en manière de ouï-dire, on n'en était pas du tout certain. On n’en craignait pas moins les Augereau sur la foi de ces rumeurs-là, au cas où, par instinct de précaution. Pire, il arrivait qu’on les flattât. Car rien ne fait plus peur aux petites gens qu’un homme riche et arrogant qui marcherait bras dessus, bras dessous avec les autorités ; tellement peur qu’on s’interdit d’en parler pour éviter de se mettre en même temps à dos et le riche et l’autorité. C’était donc tabou et personne n’avait jusqu’alors osé en faire étalage en public. Ça se murmurait dans les chaumières, à huis clos. Quand on voulait médire des Augereau ailleurs que chez soi, on parlait de leurs ambitions, de la violence du cadet, de leur fortune et on poussait même, parfois, jusqu’à mettre en cause la propreté de cette fortune. Oui, Augereau père… Les années noires… Avec les Boches… Enfin, tout ça, c’est du passé, concluait-on, prudemment évasif.
Le café des sports baissait donc le nez, on se grattait le menton en faisant la moue, on se raclait la gorge, on vidait son verre ou on se tournait vers Mémène pour qu’elle remette la tournée. En fait, on ne voulait pas se rendre coupable d’avoir écouté. Edgar Dupin, au nom d’Alice Boisseau, avait enfin levé les yeux et froncé les sourcils. Le grand Gaétan s’était penché sur l’épaule de Louis et lui avait glissé à l’oreille qu’il se taise, nom d’un chien, sinon il s’exposait à recevoir bientôt une nouvelle paire de gifles ! Et on eût dit, à voir son énorme tarin agité, sa bouche bée et ses yeux vitreux comme sont les yeux des véritables demeurés, que Louis venait effectivement d’en recevoir une nouvelle, paire de calottes !
Et i savait ça comment, le grand Gaétan, hein ? Le grand Gaétan avait un petit doigt qui lui disait tout et, pour l’heure, ce petit doigt était levé, avec un sourire fripon, sous le museau plus piteux que jamais de Louis.

La prémonition s’avéra pourtant bien plus indulgente que ne se montra la réalité ! On ne vit pas Louis aux commentaires de la partie du dimanche suivant. Il était malade ? Non, quelqu’un l’avait aperçu dans la semaine qui montait vers ses bois, une hache et une scie à l’épaule. Mais il avait un large pansement qui lui obstruait un œil, sans doute au beurre noir, et comme on lui avait demandé ce qui lui était arrivé, il s’était plaint que c’était ce putain de vent froid qui lui avait fait une conjonction. Oui, il avait dit une conjonction. Il avait dû, cette fois-ci, lire le dictionnaire que d’un œil.
Et quand il se présenta de nouveau, un peu gêné, taciturne, au comptoir du café des sports - c’était un dimanche - la caustique Mémène, en lui versant un petit verre de vin blanc et après s’être poliment enquise de sa santé, lui avait conseillé de ne dire désormais les choses graves qu’il aurait à dire que dans le jargon des dictionnaires. Par précaution.
Comme un seul homme, la foule des joueurs et des buveurs avait alors éclaté de rire.

 Fin du chapitre 3

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

12:20 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Savoureux...

Écrit par : Michèle | 04.01.2014

Tout aussi savoureux comme dit Michèle
Bonne année 2014 Je vous souhaite de belles surprises...et comme disait un écrivain ne me demandez mon Age il change tout le temps

Amitiés

Écrit par : george | 05.01.2014

On retrouve ce problème de fond souvent évoqué ici : l'ancienne agriculture ancestrale qui s'efface devant une nouvelle. Car derrière ces querelles autour d'une vigne, c'est tout le problème du remembrement et des grandes exploitations qui se dessine.

Écrit par : Feuilly | 06.01.2014

"En fait, on ne voulait pas se rendre coupable d’avoir écouté" :

Cette phrase est terrible de vérité. Car il faut être droit dans ses bottes et ne rien craindre de personne pour toujours juger des choses selon sa seule conscience et son expérience.
Supporter d'être à contre-courant. D'être seul.

Écrit par : Michèle | 07.01.2014

Cordial salut à tous et merci de votre lecture ! Merci George, on fera en sorte de prévoir des surprises :))))
Tu dis, Feuilly, "[...] Car derrière ces querelles autour d'une vigne, c'est tout le problème du remembrement et des grandes exploitations qui se dessine." Belle lecture ! Car c'est autour de cela qu'effectivement se prépare le drame de ces gens, drame social qui les fera fuir vers la tôle des usines et drame spécifique à cette petite communauté vers lequel je me dirige lentement...

Michèle, être innocent pour n'avoir rien entendu. Comme tu le dis, n'en référer qu'à soi-même, qu'à son for intérieur, ses pensées, ses intuitions, son histoire, ses désirs et, au bout, sans doute un certain bonheur, sinon un bonheur certain, mais aussi une grande solitude et surtout cette question : "Et si c'était moi qui déconnais complètement ?"

Écrit par : Bertrand | 07.01.2014

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