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02.01.2014

Les Champs du crépuscule -10 -

Le texte sur une seule page

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[...] Ceux de la rive droite, de Bena, des Petites et des Grandes Boisnes, d’Antrigé, travaillaient ensemble pour les moissons et les vendanges, ceux de la rive gauche, de Sémillé, du Fouilloux, de La Bauverie, également. On ne se mélangeait pas. Le lieu fédérateur, celui où la Nationale 10 ne séparait plus les gens, c’était le bourg et, plus précisément encore, le café des sports, sorte de grand I vert balzacien où toutes les nouvelles, toutes les ententes comme tous les griefs, étaient exposés, tel que sur un foirail.
Les terres de chacun étaient situées d’un côté et non de l’autre de la Nationale 10. Si on cultivait à droite, on ne piochait pas à gauche et vice-versa, exception faite pour la Piane sur laquelle deux ou trois propriétaires de la rive droite possédaient quelques parcelles. Ils étaient évidemment tolérés, il n’y avait pas de chamailleries - on ne discute ni les actes notariés ni le hasard des héritages matrimoniaux - mais il y avait tout de même un petit sentiment d’étrangeté, comme une sorte d’intrusion ressentie, sans que pour autant la moindre allusion ne soit jamais lâchée sur le sujet.
C’était le cas des frères Augereau, gros propriétaires de Bena, dont la large ferme aux murs épais, propre comme un sou neuf, moderne, bien disposée en carré, dominait la rivière du haut d’une sorte de petite colline que couronnaient des bosquets de chênes et de jeunes châtaigniers.
Ils n’étaient pas très aimés, les deux frères. On les craignait même, surtout le cadet, Roland, sournois et d’un caractère violent. Trop riches, trop âpres au gain, trop asociaux, n’allant ni au café des sports, ni aux fêtes communales, ni à la chasse, ni à la pêche, travaillant fêtes et dimanches et surtout trop à l’affût du moindre petit bout de terre susceptible d’être vendu dans les environs. Ils avaient déjà englouti quelques menues propriétés ayant appartenu à des anciens partis sans descendance directe. Ils avaient racheté, justement sur la Plaine, deux parcelles à la veuve Boisseau et, depuis longtemps, ils louchaient sur la décadence du grand Gaétan, dont nombre de champs de bon rendement jouxtaient les leurs. Ils guettaient le moment où cette joyeuse cigale n’aurait plus le moindre petit vermisseau à se mettre dans le gosier pour lui assener le coup de grâce : une offre au rabais, mais payable rubis sur ongle et sur laquelle elle se précipiterait, tel un rat sur du pain chaud.
Mais leur obsession, c’était la vigne de Joseph Prunier, auquel ils faisaient inlassablement les yeux doux. Cinquante ares, ça n’est pas une grosse fortune, certes, mais cette fichue vigne, juchée sur le dos de la Plaine, à tout vent et en plein soleil, avait l’extravagance de couper dans son exact milieu les deux lopins négociés à la veuve Boisseau. Huit hectares d’un côté, huit de l’autre, et cette imbécile de vigne qui ne servait à rien, sinon à les emmerder, plantée au beau milieu ! Un désastre, un non-sens pour ces rêveurs d’horizons sans bornes où les machines modernes dévoreraient tout ça en un rien de temps. Ils avaient même argué, selon ce que l’on potina, de cette vigne comme une entrave et une aberration pour faire baisser les prétentions de la veuve Boisseau, leur amie pourtant. Car la vigne de Joseph Prunier arrachée, ça donnerait un champ de seize hectares et demi d’un seul tenant et sur la partie la mieux exposée de la Plaine. Plus de seize hectares pour eux seuls ! Ils en rêvaient, ils en discutaient, ils en rageaient. Plus de seize hectares en un seul morceau ! Presque le triple de toute la propriété de leur corniaud de beau-frère, Louis, sur la faillite duquel ils ne spéculaient pas, parce qu’il n’y avait pas grand chose de bon à récupérer là-dedans, c’était tout morcelé et tout rongé par les bois et, aussi, peut-être, par respect pour leur sœur dont ils plaignaient cependant le sort de s’être affublée d’un imbécile pareil.

Un matin où le soleil pâlichon glissait sur la gelée toute blanche des prés et allumait la cime des bois d’un discret trait de lumière, que la campagne était muette et déserte sous les endormissements de décembre, Roland Augereau, n’y tenant plus, traversa la Nationale 10, coupa à travers La Piane, s’arrêta un moment au bout de la vigne honnie, fit un geste de la tête, un geste de lassitude et de désespérance, et, d’un pas plus que jamais résolu, marcha droit sur le Fouilloux.
Il était un homme court et trapu, de large poitrine, d’avant-bras brefs mais puissants. Le cheveu toujours coupé très ras laissait voir une nuque épaisse et exagérait la longueur des oreilles en donnant à l’ensemble de cette figure sévère un air légèrement idiot, d’autant que les yeux ronds, gris, étaient le plus souvent agités, comme en proie à de sourds combats intérieurs et que le front était trop large, trop haut et luisait comme une bille. Des maldisants disaient parfois qu’il avait une tête de criminel. Comme s’ils avaient vu un jour un criminel !
Cette fois-ci, dit Roland Augereau à voix haute en traversant les bois par de petits sentiers, à nous deux ! M’étonnerait que tu dises non… Et il tâta l’intérieur de son veston où il avait glissé une belle liasse.
Il pénétra dans la cour de Joseph Prunier, la démarche rapide et décidée de quelqu’un qui vient droit au but, qui est sûr de son fait et qui n’a pas de temps à perdre en balivernes. Il contourna le tas de fumier, avisa Norbert en train de finir le pansage des bêtes, une botte de paille à l’épaule, et s’enquit de où était son patron.
Dans la grange, il est dans la grange du bas à égrener du maïs. Et Norbert suivit des yeux ce visiteur de réputation redoutable, pressentant quelque affaire inattendue qu’il pourrait peut-être raconter dimanche, au café des sports. Prunier-le-vieux sortit de l’étable, vint jusqu’à lui et grommela dans sa lourde moustache jaunie, qu’un Augereau ne rendait visite à ses voisins que s’il avait flairé trois ou quatre sous à lui voler. Tu savais pas encore ça, mon drôle ? C’est vrai que t’es pas du pays ! Mais qu’avais-tu besoin de le renseigner, ce pendard ? Fallait dire qu’il y avait personne ici… Comprends-tu ? Oh, miladiou ! Et Prunier-le-vieux réintégra l’étable, fort mécontent.
Joseph Prunier et Augereau restèrent un long moment dans la grange et, à la grande surprise de Norbert et du vieillard, remontèrent bientôt vers la maison tout en bavardant. Là, ils s’assirent à la table de bois épais et Madeleine Prunier déposa devant eux un pichet de vin. Son mari lui fit aussitôt signe de s’asseoir. Il voulait son avis… Et son avis fut bientôt que c’était une bonne proposition, qu’on n’avait pas besoin de cinquante ares de vigne avec les tonneaux qui étaient déjà pleins jusqu’à ras bord, tant qu’il y avait encore du vin pour trois ans au moins et qui finirait par tourner aigre, ça c’était sûr… Et puis, que ça ne ferait pas de mal d’en boire un peu moins, s’il le fallait.
Le mari avait largement abondé dans son sens. On replanterait une vigne. Plus près d’ici, une nouvelle vigne qui donnerait dans trois ans, ça tombait bien, avec des cépages numérotés comme ils font maintenant. Des cépages qui attrapent moins les maladies et qui demandent moins de soins. On ferait des rangs plus espacés aussi, pour qu’on puisse la travailler avec le tracteur. On pourrait de la sorte se débarrasser du cheval. C’était autant d’économies… Et puis, et puis surtout… Cette fois-ci, la somme proposée était enfin une jolie petite somme, alléchante, très alléchante même.
Alors, on s’était entendu, on s’était frappé dans la main, on avait trinqué, on était radieux mais sans en faire exagérément montre, de peur qu’une des parties, se méprenant sur la jubilation de l’autre, ne s’estimât flouée et ne revînt sur sa décision.
On convint donc qu’on ne ferait la paperasserie chez le notaire qu’à l’automne, après la vendange pour l’un et juste avant les labours pour l’autre. Ça faisait les affaires à tout le monde. Un acompte ? Ma foi… Pourquoi pas ? Comme ça, personne ne pourrait se dédire. Un acompte sur papier signé, alors. Non, avait tranché Madeleine Prunier. On était ici entre gens bien et qui savaient se tenir. Pas besoin d’acompte ; l’argent non reçu ne serait ainsi pas dépensé et comme ça, dans un sens, mis de côté. On réglerait tout ça à l’automne, chez le notaire, au prix convenu ici même.
On se sépara les meilleurs amis du monde.
Joseph Prunier n’en souffla mot ni à son père, ni à son domestique. Ça n’était pas là leurs affaires.
Du moins le croyait-il.
Car l’histoire du menuisier, des arbres vendus puis finalement pas vendus, l’affaire de l’usufruit, éclata au mois de février suivant et Joseph Prunier, effondré, se vit alors dans l’obligation de reprendre sa parole sur deux transactions effectuées à deux mois d’intervalle. Il avait bien cherché à amadouer son père dès le lendemain de l’échauffourée au sujet des chênes, il lui avait parlé du déshonneur qu’il y avait à renier un marché conclu, il lui avait fait miroiter des aménagements dans la ferme qui seraient faits avec les sous des arbres vendus, il avait argumenté qu’il fallait un semoir plus moderne, plus large, pour aller plus vite et gagner plus d’argent. Mais Prunier-le-vieux n’avait rien voulu entendre. Il avait levé le doigt sous le nez de son fils et avait objecté qu’un gars qui commençait à vendre ses affaires pour acheter de quoi travailler, un gars qui, en somme, bradait son cheval pour acheter une charrette, était un gars foutu. C’était comme ça qu’on bouffait une baraque. Et en vitesse, en plus… Il en avait vu d’autres dans le pays, autfoué, qui avaient cru s’enrichir plus vite que tout le monde et qui s’étaient retrouvés cul nu. Alors non, ce serait non et non, tant qu’il serait vivant. Entends-tu, mon drôle ?
Rouge, les muscles tendus à s’en rompre, la rage aux coins des lèvres, Joseph Prunier était sorti de la maison, en avait violemment claqué la porte et avait hurlé à son père — on l’avait entendu des cours voisines — qu’il était un vieux con ! Restée seule avec le vieillard, Madeleine Prunier avait lâché la bonde et vilipendé sans retenue son beau-père, désespérée du désastre de cet usufruit qui leur tombait dessus en reportant aux calendes grecques tous ses espoirs de rénovation de la maison, un petit chauffe-eau pour la toilette, des W.-C. à l’intérieur, des tapisseries aux murs, peut-être même une télévision. Prunier-le-vieux avait simplement posé sur elle des yeux railleurs et l’avait accusée d’être la cause de tout ça, qu’elle était une femme de rin, une gourgandine prête à tout bouffer pour des fantaisies et qu’elle mènerait son fils à la ruine.
Interrogé plus tard, un proche voisin prétendit qu’il avait bien entendu les éclats de voix de cette dispute qui, selon lui, s’était terminée par un bruit sec, une sorte de clic suivi d’un clac. Oui, on aurait bien dit une paire de gifles, mais on ne pouvait pas en être tout à fait certain.
Force fut cependant faite à Joseph Prunier de mettre les Augereau au courant de ce que son père était le véritable propriétaire de la vigne, ad mortem. Sitôt sorti de chez Brunet après lui avoir redonné ses sous, il s’était donc rendu sur la colline des Augereau. Ceux-ci étaient alors rentrés dans une colère noire et avaient voué mille fois Prunier-le-vieux aux gémonies. Roland lui avait souhaité crûment de crever le plus vite possible. De débarrasser le plancher, avait-il dit, et que c’était à cause de vieux cinglés pareils, qui n’étaient plus bons à rien sinon qu’à bouffer du pain, que la nouvelle agriculture ne pouvait pas prendre son élan !
Il avait ensuite violemment pris Joseph Prunier à partie. Est-ce qu’on vendait des affaires sans savoir si on avait le droit ? Est-ce qu’on ne lisait pas les papiers de propriété avant de conclure un marché ? Est-ce qu’on trompait les gens comme ça, qu’on se foutait d’eux comme un vulgaire voyou ? Ah, c’est bien vrai, tiens, ce que les gens racontent, que t’es un cocu et t’as donc une parole de cocu ! Tu mériterais que je t’écrase mon poing sur la figure, là, tout de suite ! Et Roland Augereau avait levé le bras, comme effectivement prêt à frapper.
Épouvanté, humilié, la tête baissée et l’œil humide, Joseph Prunier, pour se tirer de ce mauvais pas, avait juré, craché, et juré encore que la vigne serait vendue, à eux et à eux seuls, dès la mort de son père. Il avait même voulu signer un papier mais l’aîné des Augereau, plus fin, plus calme et plus vigilant que son cadet, s’était interposé aussitôt. Ce papier n’aurait aucune valeur devant un tribunal. On en était donc resté là, sur la foi de ce serment de Joseph Prunier, lequel avait reçu des menaces non équivoques s’il s’avisait de reprendre une seconde fois sa parole.

A suivre si le cœur et l'esprit vous en disent...

11:34 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

C'est un plaisir de te lire et j'ai une grande sympathie pour ce Prunier-le-Vieux qui résiste au grand vent de la modernité. En même temps aucune femme ne voudrait être la bru d'un pareil entêté...

Envie de lire la suite...

Écrit par : Michèle | 03.01.2014

Merci, Michèle, c'est encourageant à un moment où justement je doute fort de la lisibilité de cette mise en ligne par épisodes d'un texte touffu et long.
La première partie campe les protagonistes et les antagonismes. Il sera peut-être difficile de s'y retrouver, ayant lu par petits bouts.
C'est la raison pour laquelle le texte figure aussi sur une seule page, mise à jour au fur et à mesure des parutions.
La suite cet après-midi ou demain matin.

Écrit par : Bertrand | 03.01.2014

Je pense qu'au contraire (de ce que tu crains) le découpage en épisodes est bien venu pour un texte foisonnant. L'écran c'est comme le livre, on revient en arrière si besoin.

Écrit par : Michèle | 03.01.2014

C'est justement cette lecture à l'écran qui peut décourager. Mais tu me rassures.

Écrit par : Bertrand | 03.01.2014

Les commentaires sont fermés.