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28.12.2013

Les Champs du crépuscule - 9 -

Chapitre III

 Une vigne

Le texte sur une seule page

4492895783_94a85f006b_z.jpgLa Nationale 10, un des axes routiers les plus importants du territoire national de l’époque, la prestigieuse Nationale 10 reliant Paris à l’Espagne et construite - sous l’appellation cartographique de route impériale numéro 11 - par Napoléon portant ses armes en terre ibérique, la Nationale 10, ce miroir d’asphalte qu’on a aussi baptisé plus tard le cimetière des Portugais parce que les travailleurs immigrés de ce pays l’empruntaient régulièrement pour aller chez eux et s’en revenir, leurs voitures approximatives croulant sous les bagages, et que beaucoup y ont trouvé la mort ; la Nationale 10, donc, traversait le bourg de part en part, en accusant deux virages jugés très dangereux. Et pour cause.
Nombreux furent en effet les énormes camions qui vinrent s’écraser, la nuit, contre la boutique hétéroclite du père Raymond, dit le P’tit Boscom parce qu’il était bossu et tout petit. D’ailleurs, quand on rentrait dans son capharnaüm, on ne l’apercevait que par son éternel chapeau de feutre noir se promenant derrière les amoncellements enchevêtrés de la marchandise. Son singulier bazar, où s’entassaient des chaussures, des fusils, des carabines, des frondes, des friandises, de la quincaillerie, des jouets, de la papeterie, des appareils photos, des roues de vélo, des outils de jardin, des paquets de graines, des engrais, des cages, des pièges à rats, arborait son enseigne à la sortie du premier virage à gauche, dans le sens Paris-Espagne, et faisait l’angle du carrefour de la route de Civray.
L’inextricable bazar fut d’abord éventré par un gros Willem marron, au long nez, de la société stur, puis par un Bernard, puis par un Mercedes d’Air Liquide tractant une volumineuse citerne, puis par un Unic de je ne sais quelle grosse entreprise battant raison sociale au diable Vauvert, et puis par quelques autres monstres encore. On constatait généralement, en ces époques de non-réglementation du temps de conduite, que le malheureux chauffeur s’était endormi. A intervalles réguliers, le P’tit Boscom refaisait donc sa façade en vieilles planches et en  parpaings, toujours les mêmes, en attendant que la longue procédure des assurances daigne lui donner l’autorisation de la refaire à neuf… jusqu’au prochain naufrage nocturne d’un mastodonte de la route.
Le deuxième virage, à droite celui-ci et un peu moins accentué, contournait la grande place du marché, au pied des halles. À sa sortie se tenait la boucherie de Charles Migret, que nous avons déjà rencontré au comptoir du café des sports, en tant que dirigeant du club de foot. Un seul camion, après avoir pourtant passé avec succès le virage du P’tit Boscom sous une pluie battante du mois de mai, était venu s’effondrer parmi les quartiers de viande et les charcuteries. Un camion espagnol, tout vert.
On s’en souvint longtemps.
Non pas du camion - on avait un peu pris l’habitude de ces fracassantes déconvenues - mais de ce qu’il mit inopinément au jour. Car le boucher charcutier, qui aurait quand même dû être dans son lit à trois heures du matin, était demeuré introuvable jusqu’à l’aurore ;  jusqu’à ce qu’il arrive enfin sur les lieux, les bras levés au ciel, hurlant, hagard et tout ébouriffé et d’où on ne sut jamais trop quelle secrète escapade. On supposa que… On murmura… On chuchota un nom, on rigola en sourdine, en oubliant presque le chauffeur espagnol, indemne, quoique sonné, et qui tâchait, par des cris et des mots comme des cascades, d’expliquer l’accident aux gendarmes.
Il apparut, par le fait, que monsieur et madame Migret faisaient chambre à part, cette dernière semblant interloquée et même scandalisée de l’absence nocturne de son mari, lequel mari expliqua qu’il avait eu cette nuit-là des insomnies abominables et qu’il était sorti dans la campagne, voir des bêtes qu’il avait mises à l’engrais dans les pâturages, le long de La Bouleure.

Le grand Gaétan, les yeux scintillants de malices, fit au comptoir du café des sports l’éloge public du boucher, loua son courage et sa conscience professionnelle, pour être sorti comme ça, en pleine nuit et alors qu’il pleuvait à verse, voir si ses génisses ne manquaient de rien. Parce qu’une génisse qui manque de quelque chose, hein, avec de l’herbe de printemps jusqu’au ventre et la rivière qui lui coule entre les sabots pour y boire tout son saoul, ça se visite la nuit ; ça peut pas attendre le lendemain matin, tout le monde est en mesure de comprendre ça… On écouta la plaidoirie en poussant des petits couinements de plaisir, en se poussant du coude et en faisant mine que oui, ça, on pouvait dire qu’on avait la chance d’avoir chez nous un boucher charcutier des plus consciencieux, qui veillait à la qualité de sa viande sur pied.
Louis tomba les deux pieds dans le piège et s’inscrivit en faux contre le sentiment général des buveurs. Il prétendit, en toussotant, en se raclant la gorge et en hésitant beaucoup, que le rusé boucher n’était pas à se rincer la peau dans les prés bas, non, qu’il n’était pas en train de caresser ses génisses, mais qu’il était bien au chaud sous les édredons, à caresser la veuve Boisseau qui habitait, comme tout le monde savait, juste en face de chez lui, de l’autre côté du chemin blanc !
On poussa des exclamations outrées, on fit signe au calomniateur d’arrêter de dégoiser des conneries, on s’indigna avec des rires à peine contenus ! Louis plongea la tête la première dans ce deuxième traquenard. Miladiou, qu’il cria, il n’était pas fou, non ? Il l’avait vu, le charcutier, qui frappait chez la veuve, vers onze heures, alors qu’il rentrait en vélo, lui, de chez Prunier où il s’était attardé à discuter le bout de gras ! Même qu’il savait ça depuis belle lurette, qu’elle était chaude comme de la braise, la veuve, et que Migret aimait bien venir s’y réchauffer de temps en temps la couenne, mais que c’était pas ses affaires, à Louis, qu’il n’avait pas à répéter aux autres ce qu’il savait, parce qu’il était un homme qui avait horreur des potins, premièrement, et que, deuxièmement, chacun était libre de faire du libido comme il voulait. Comment ça, du libido, Louis ? J’en sais trop rien. Mais je sais qu’on dit comme ça quand on veut être poli tout en disant des cochonneries.
On décida que le libido selon Louis, c’était du savoir-vivre et on le brocarda, on le poussa en riant, on lui tapa dans le dos tandis que, lui, ricanait du succès chaque fois garanti de ses extraordinaires trouvailles lexicales.
Ce dont il ne se vanta pas cependant, c’est que la veuve Boisseau, femme alerte, qui n’avait pas les deux pieds dans le même sabot, qui travaillait chez les bourgeois du chef-lieu de canton, femme déjà moderne qui portait des pantalons, fumait la cigarette, prenait l’apéritif et mettait du rouge à lèvres, le gratifia quelque temps plus tard d’une paire de gifles retentissante, au hasard d’une rencontre dans un chemin creux de la campagne.
Le boucher charcutier, pour sa part, ne tint pas rigueur à Louis de ses cancans. Bien au contraire. Il lui paya à boire le dimanche suivant, parce qu’il lui semblait que d’être soupçonné de coucher avec la veuve Boisseau, était, ma foi, bien gratifiant pour sa personne et lui permettait même de faire le fanfaron. Nombre d’hommes de la commune, il le savait bien, lui qui voyait tout le monde dans ses tournées de ferme en ferme, eussent secrètement aimé être à sa place… Si place il y avait eu.
Le grand Gaétan quant à lui, si ses compagnons avaient été des compagnons perspicaces, de ces compagnons qui savent lire la lumière furtive des yeux, aurait pu, sinon être trahi, du moins laisser entendre des choses. Car lui toujours si gai, accueillit assez fraîchement le témoignage de Louis. L’éclat pétillant de ses yeux guillerets s’éteignit pendant une fraction de seconde, il baissa le nez dans son verre et regarda soudain ailleurs, vers un gros camion qui passait sur la Nationale 10 en faisant trembler les vitres du café.
Sa bonne humeur rejaillit cependanttrès vite, dès qu’il reprit conscience que le boniment sortait de la bouche de Louis. Il le prit donc fraternellement par les épaules, comme on prend quelqu’un qu’on veut protéger, lui murmura à l’oreille qu’il n’avait pas de chance avec cette histoire de s’être attardé chez Prunier parce que Joseph était justement à l’Hôtel-Dieu depuis trois jours pour y être opéré de l’appendicite, ce que tout le monde savait. Il lui offrit donc un verre de vin, lui dit qu’il était somnambule et qu’il avait des visions, avant de se mêler au brouhaha des incrédulités et des exclamations scandalisées.

La Nationale 10 coupait donc le bourg par moitié, mais pas seulement. Elle partageait aussi la campagne en deux pays quasiment distincts. Comme le font d’ordinaire les fleuves. De part et d’autre de ce ruban bleu jeté en travers des champs, il y avait, si on veut abuser du langage topographique, les gens de la rive gauche et ceux de la rive droite, car, tout comme pour les rivières, on considérait que la grand-route avait une source, Paris, et qu’elle se déroulait naturellement du nord au sud.
Elle surgissait des bois, longeait le Fouilloux en le laissant sur sa gauche, passait entre les Grandes Boisnes et Sémillé, montait jusqu’au Coudreault en délimitant la Piane, redescendait sur le bourg, y torsadait ses deux virages, avant de filer tout droit vers Ruffec.
Mais on ne la connaissait pas jusque là. On ne s’aventurait en effet que très rarement au-delà des Maisons Blanches situées à une dizaine de kilomètres et où elle était coupée par une autre Nationale de moindre importance, celle reliant Niort à Limoges, en formant un carrefour dont on ne parlait qu’avec effroi tant il avait de morts à son actif. Si quelqu’un de la commune parlait de la grand-route, il évoquait toujours la quinzaine de kilomètres comprise entre les bois du Fouilloux et ce carrefour des Maisons Blanches. S’il voulait faire l’important ou le gars qui voyage, il poussait la conversation jusqu’à Couhé-Vérac au nord ou jusqu’à Ruffec au sud.
Mais ça n’intéressait pas grand monde. La Nationale 10 était une entité de la culture communale. Par-delà, elle n’existait pas.

A suivre si le cœur et l'esprit vous en disent...

14:30 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

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