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27.12.2013

Les Champs du crépuscule - 8 -

littérature,écriture

Le texte sur une seule page

[...] L’anecdote n’aurait cependant pas mérité d’être développée à ce point si elle ne s’était conclue par un singulier rebondissement qui alimenta tout un moment les rigolades et les railleries faciles au café des sports.
Joseph Prunier et le menuiser, après s’être serré la main, s’en retournèrent donc bientôt chacun de leur côté et chacun également satisfait de la tournure qu’avait prise l’affaire.
Ils avaient laissé Norbert et Prunier-le-vieux à leur ouvrage. Ce dernier semblait de fort méchante humeur, bougonnait et geignait sans cesse, haussait les épaules et tordait la bouche, tout en glanant autour des arbres abattus les brindilles pour ses fagots. Quand l’heure fut venue de s’accroupir autour du feu pour déjeuner de patates cuites sous la cendre, de morceaux de porc froid et de fromage, le tout arrosé de vin qu’ils avaient mis à réchauffer près des flammes, le vieillard ne dit pas un mot. Ses  yeux étaient humides et obstinément immobiles. Il distribuait de temps à autre des miettes de son pain aux rouges-gorges et aux mésanges, qui se précipitaient alors et bataillaient dur pour récupérer l’offrande jetée sur la neige, leurs petites ailes frémissantes et rejetées en arrière. Norbert imita bientôt le vieillard et lança aux oiseaux un gros morceau de gras. Attirés, peut-être avec cette prescience caractéristique de la vie sauvage ou alors parce que les petits animaux, qu’on ne voit pas, qu’on n’entend pas, qu’on ne devine pas autour de soi, observent tous les faits et gestes des intrusions humaines sur leur territoire, des roitelets vinrent se mêler à la fête, une grosse grive draine aussi, un merle noir et quelques verdiers frigorifiés.
Par instants, les sautes d’un courant d’air glacial se frayaient un passage entre les arbres, couchaient les flammes du feu et soulevaient des tourbillons de neige et de feuilles gelées.

L’orage qui couvait dans la tête du vieillard éclata au souper. Madeleine Prunier avait servi des haricots et des boudins noirs et les trois hommes dégustaient en silence, trempant dans leur assiette de larges bouchées de pain frais. Des rafales venaient cogner aux volets refermés sur la nuit, le feu dans la cheminée ronflait et, devant lui, deux énormes matous étaient étendus de tout leur long, leur ventre gras qui ondulait au gré de la lente respiration du sommeil.
Ce n’est que lorsqu’il repoussa son assiette, qu’il balaya du revers de la main les miettes éparpillées devant lui et referma son couteau, que Joseph Prunier rompit le silence. Il demanda à son domestique le nombre de journées qu’il prévoyait à l’abattage et l’émondage des chênes. Parce que, lui, il n’aurait pas le temps d’aller lui donner un coup de main avec les réparations qu’il avait entreprises dans les granges et, maintenant qu’il avait les sous dans sa poche, s’agissait pas de laisser traîner cette affaire, comprends-tu ? Norbert repoussa lui aussi son assiette, torchée avec tant d’application qu’on eût dit qu’il ne s’en était pas servi, et, semblant réfléchir, allait ouvrir la bouche pour dire que…
Prunier-le-vieux, le nez dans ses mojettes, grogna soudain que les chênes en question resteraient debout.
Assise à l’autre bout de la table, Madeleine Prunier qui épluchait une pomme ridée, une pomme Clochard, souleva les paupières et interrogea son mari du regard, soudain aux abois. Le fils Prunier, la voix enrouée, mal assurée, questionna alors qu’est-ce que c’étaient encore que ces conneries ?
Il n’y avait pas de conneries là-dedans, mon drôle. L’écurie aurait bientôt besoin d’une charpente neuve et il faudrait des solives et des chevrons, et où est-ce qu’il les prendrait, hein, les solives et les chevrons, s’il vendait ses chênes pour faire des planches à l’autre escogriffe ? Et des chênes vendus à bas prix, encore, des chênes comme il n’y en avait pas beaucoup dans les bois du Fouilloux… Il les avait bradés à ce corniaud, qui l’avait joliment roulé, tiens, avec ses mesures à la noix ! Alors, mon drôle, faudra penser les affaires autrement, vois-tu. Parce que ça se passerait comme il venait de le dire…  Les chênes resteraient pour l’instant à leur piace.
Joseph Prunier explosa. De quoi qu’il se mêlait à l’heure qu’il est ? Miladiou, ce n’était pas fini, ce caractère de goret à toujours contredire les façons de faire des autres ? ! Les chênes étaient vendus et payés. Il n’y avait plus à revenir là-dessus et qu’il aille donc dormir un bon coup, tiens, ça irait mieux demain.
Le vieillard leva enfin la tête, jusqu’alors baissée sur son assiette. Il se cabra légèrement en arrière et regarda son fils droit dans les yeux. Norbert l’observait, s’attendant bien sûr à quelque divagation du vieil homme, forcément suivie d’un nouvel esclandre. Pourtant, Prunier-le-vieux avait au coin de la bouche un sourire qu’il ne lui avait jamais vu auparavant, de ces sourires qui sont à la fois mauvais, sereins et triomphants et qui apparaissent, dans les conflits, aux lèvres de celui qui, sûr de son fait, s’apprête à terrasser l’adversaire. Il hocha la tête, fit un signe de la main qu’il leva et qu’il agita plusieurs fois de haut en bas, comme pour dire, tais-toi donc, gamin, tu connais rien ! Et il porta en effet l’estocade en disant d’un timbre bien ferme que les bois et la vigne étaient à lui et à lui seul. Tout le reste, tout ce qu’il avait gagné de ses mains au cours de sa foutue vie, oui, il l’avait donné, mais pas la vigne et pas les bois. Les livres du notaire disaient ça : il en gardait l’usufruit… Et il appuya sur le dernier mot, pour bien faire voir qu’il était un mot de la loi, une clef savante qui lui donnait raison. Alors, hein, tu vas quand même pas, toi, mon drôle, un honnête drôle, vendre des affaires qui sont pas encore à toué, pas vrai ?
Joseph Prunier était exsangue, livide même, et il serrait les dents. Sa pomme d’Adam, saillante et poilue, s’agitait d’un mouvement convulsif et ses mâchoires, quoique fortement crispées, tremblotaient. Il frappa un violent coup de poing sur la table, le vin trembla dans les verres et le pichet, et il explosa que nom de dieu, on allait voir ça ! Non mais, qui c’est qui commande ici ? Ça n’était pas bien déjà, qu’il soit nourri, couché, blanchi, sans jamais débourser un traître sou, qu’il gardait tout et qu’on se demandait bien pour quoi faire à son âge ? Fallait encore qu’il vienne le faire chier avec ses papiers et ses balivernes ! Miladiou, qu’il aille se coucher tout de suite, sinon… Et Joseph Prunier, si calme, si muet d’ordinaire, fit l’épouvantable geste de se lever et de vouloir prendre son père par le revers de son paletot ! Sa femme se jeta sur lui et lui cria de ne pas faire ça. Norbert s’était levé aussi, ahuri, affolé, et gémissait que bon sang, de bon sang, faut vous calmer, patron, faut vous calmer…
Faut pas faire ça !
Le vieillard n’avait pas bronché d’un cil. Il avait secoué la tête, s’était levé et, poussant la porte qui donnait derrière le dos de Norbert, sans un mot de plus avait rejoint sa chambre.
Plus tard, beaucoup plus tard dans la soirée, Joseph Prunier et sa femme ayant sorti de grandes chemises en carton, poussiéreuses et ceintes d’un cordon jaunâtre, épluchaient un à un des papiers dans lesquels ils ne mettaient jamais le nez. Ils lurent, hébétés, écrit d’une belle écriture violette, penchée, avec des pleins et des déliés comme en inscrivait autrefois l’instituteur au tableau noir : l'usufruitier doit donner son autorisation pour vendre le bien sujet à usufruit, et le nu-propriétaire ne peut nuire aux droits de l'usufruitier.

La mort dans l’âme, Joseph Prunier prit le lendemain sa vieille 203 et fila jusqu’à l’atelier de Brunet. Il expliqua en deux mots, s’excusa humblement et ne voulut pas écouter les exclamations, les réprobations, et bientôt les insultes. Il recompta un à un, sur un établi recouvert de sciures, les billets qui lui avaient été donnés la veille.
Mais l’affaire, ébruitée par Norbert en la minimisant et par Brunet en l’exagérant, fit grand bruit sur tout le territoire de la commune. D’autant qu’on apprit que le menuisier avait déjà conclu marché pour la  charpente et les parquets de chêne d’une maison bourgeoise du chef-lieu. On apprit ça de la bouche, fendue jusqu’aux deux oreilles, d’Edgar Dupin, engagé sur le même chantier pour la maçonnerie.
Dans cette transaction avortée, l’œuf, comme on dit, avait donc été par deux fois cuit dans le cul de la poule.
Autant par le vendeur que par l’acheteur.

 Fin du chapitre 2

A suivre si le cœur et l’esprit vous en disent…

08:30 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

L’œuf cuit dans le cul de la poule, vous m'en direz tant... :)

Écrit par : Michèle | 28.12.2013

Qu'en termes galants ces choses-là sont dites, n'est-il pas ?

Écrit par : Bertrand | 30.12.2013

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