UA-53771746-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24.12.2013

Les Champs du crépuscule - 7 -

Le texte sur une seule page

Verso_d'un_billet_de_50_francs_de_1967.jpg[...] Dans les jours qui suivirent, le père d’Evariste, petit homme rond et sanguin, vint dans la coupe de bois accompagné de Joseph Prunier. Celui-ci était maigre et haut sur ses jambes, le visage émacié et les deux yeux profondément reclus au fond de leur orbite, comme s’ils se cachaient là, en retrait, pour épier. Des yeux noirs, inquiets, cerclés de jaune, des yeux un peu comme ceux des oiseaux de proie.
En dépit de cette physionomie peu engageante, Joseph Prunier était un homme calme et d’un caractère assez doux. Peu causeur, travailleur obstiné d’une terre qui s’étendait au Fouilloux sur une trentaine d’hectares, il ne cherchait pas la compagnie, il ne se mêlait pas des chamailles de villages, ne cherchait de noise à personne, se montrait même conciliant s’il advenait un léger litige de voisinage, une borne bousculée par un soc trop gourmand, une bête malencontreusement évadée dans son regain. Comme ses yeux, il était en retrait. Il faisait pourtant partie, le dimanche après-midi, quoique de façon tout à fait irrégulière, de ces silencieux buveurs qui regardaient s’enfuir le jour à travers la porte vitrée du café des sports. Il s’attablait là avec deux ou trois partenaires d’occasion et buvait une chopine de vin blanc en écoutant les braillements et les conversations.
Le bruit courait, avait couru - mais quels bruits ne courent-ils pas en ces campagnes où chacun se guette et se toise, où chacun s’autorise à commenter les infortunes de l’autre, réelles ou supposées ? - qu’il s’usait le caractère à s’interposer entre sa femme et son père, en perpétuelle chicane.
Sur tout. Sur la quantité de grain jetée aux poules ou sur la qualité de l’herbe distribuée aux lapins, sur la façon de servir le vin d’une mauvaise barrique à un gars de passage ou, au contraire, celui d’un trop bon tonneau à un autre moins dans les faveurs du vieillard, sur la soupe trop salée, sur le petit salé un peu trop gras et, constamment, sur les denrées luxueuses achetées au camion de l’épicier, café, chicorée, chocolat, oranges, biscuits ou autres vaines friandises.
Ce conflit, somme toute assez banal, des générations contraintes de vivre sous le même toit, avait cependant atteint, disait-on, son paroxysme, quand Prunier-le-vieux en vint à égarer ses économies. Toute sa maigre pension était en effet jalousement accumulée, trimestre après trimestre, dans un grand portefeuille à l’ancienne, au cuir ridé, aux coutures élimées, qu’il dissimulait partout, en véritable Harpagon, dans le moindre trou de mur, dans une boîte en fer et dans la terre sous un arbre du verger, sous les chevrons d’un quelconque bâtiment, dans le nid des poules, sous son lit, dans le foin, la paille, le toit du cochon, à tel point qu’à force de déménager son trésor, il ne se souvint plus un beau matin de la cachette de la veille.
Il erra alors comme une âme en peine pendant des jours interminables, de cachette plausible en cachette plausible. Il soupira, il grommela, il perdit l’appétit et finit par toiser sa bru, l’œil mauvais, en grondant que, sans doute, sa pension n'était-elle pas perdue pour tout le monde.
L’orage latent éclata et, à en croire Léon Renaud, le facteur, le vieux avait été à deux doigts de recevoir, 
n'eût été l'intervention musclée de son fils, une paire de gifles.
Toujours est-il que le vieillard retrouva son trésor quelques jours plus tard, enfoui dans le tas de blé du grenier, qu’il ne formula aucune excuse auprès de sa bru et qu’il décida de receler désormais sa galette dans la poche intérieure du vieux paletot qui ne le quittait jamais, été comme hiver.
La pauvre femme en était donc profondément lasse, de ces incessantes querelles et jérémiades, et sans le soutien son mari qui, le plus souvent, prenait son parti et expliquait à son père qu’on était en mil neuf cent soixante-sept, miladiou, qu’on n’était plus aux temps d’avant-guerre, elle aurait sans doute pris la clef des champs.
C’est en tout cas ce que racontait Louis, qui fréquentait la maison, qui faisait du bois à moitié sur les taillis de Joseph Prunier et qui venait parfois emprunter un outil en échange d’un coup de main donné à Norbert, ou, tout bonnement, discuter le bout de gras et boire un verre. Il disait aussi, Louis, quand il avait un peu trop forcé sur le goulot, que… Bon, enfin, mais c’était pas à répéter, hein, il voulait pas d’histoires avec Prunier, lui… que… même si le vieux était un sacré emmerdeur, c'est vrai, la bonne femme, elle, avait quand même un petit air chipie et que ça l’étonnerait pas… enfin… il disait pas qu’elle courait, non, ça, il disait pas ça, mais quand même, elle lui faisait des petits airs, à Louis, des fois, et des petites minauderies.
Le grand Gaétan levait la tête, frétillait de la moustache, souriait, les yeux mi-clos, et faisait le gars interloqué. Non ? Tu déconnes, Louis, t’as cru, t’as mal vu, tu te fais des idées, mon pauvre… Piqué au vif, Louis affirmait alors avec force que si ! que même, un jour, elle avait mis pour lui, il en était certain parce qu’elle savait qu’il devait venir, du rouge aux lèvres et que le vieux avait marmonné des vilains mots, des sales mots, en haussant les épaules. Et que, oui, elle lui avait fait des petites agaceries amusantes, ce jour-là… Mais, Louis, il s’en foutait pas mal de ça. Parce qu’avec Henriette il avait du bon orgasme à la maison, et quand il voulait. Le grand Gaétan partait alors d’un grand éclat de rire, tapait un grand coup sur l’épaule de Louis, dont le menton venait effleurer le verre en l’éclaboussant de vin rouge, et se tournait vers Mémène, t’as entendu ça, dis ? Louis, il a de l’orgasme chez lui, le veinard ! Tu vois ce que c’est que d’avoir du flair avec un nez pareil ! Il a de bonnes choses chez lui et que les autres n’ont pas !
Louis ricanait en tressautant comme un niais sur ses petites pattes, aux anges, fier et content d’avoir placé un mot difficile. Celui-ci cependant était trop savant, sonnait trop honnête, pour faire vraiment rire Mémène. Subodorant tout de même qu’il y avait là-dessous quelque grivoiserie passée à la moulinette du dictionnaire Louis, elle haussait les épaules sans interrompre sa vaisselle et en soupirant, ah, sacré Louis, va, tu nous feras toujours rigoler avec ta science !

Ce jour-là cependant, le menuisier et Joseph Prunier examinèrent et estimèrent longtemps les arbres, en les caressant, en donnant de petits coups de pieds sur le bas du tronc et en levant haut la tête, vers les derniers houppiers. Prunier-le-vieux avait abandonné son fagotage et les suivait pas à pas, les mains derrière le dos, en prodiguant ses fins conseils et ses évaluations abusives, tant que son fils finit par lui dire de se remettre aux fagots, qu’il allait prendre froid, là, à ne rien faire.
Car l’air était glacé. Le ciel s’était éclairci au cours des nuits précédentes et la fine couche de neige, mêlée aux feuilles mortes, craquait sous les pas. Un mauvais blizzard soufflait de l’est et secouait la cime des arbres dont les dernières branches, comme des moignons gelés, s’entrechoquaient avec de petits craquements sinistres. Les hommes, quoique protégés par le sous-bois, s’étaient emmitouflés dans de lourdes pelisses et portaient des moufles, sauf Norbert qui, mains nues et vêtu d’une simple veste, ahanait et cognait sans relâche au pied des chênes.
L’affaire toutefois semblait bien mal engagée, le menuisier voulant acheter les fûts sur pied, en les faisant abattre lui-même et en les payant sur estimation, le paysan exigeant avec calme qu’ils fussent vendus une fois abattus et sur la foi d’un cubage opéré au sol, beaucoup plus juste. Les deux hommes avaient chacun leurs raisons fondamentalement contradictoires. Le menuisier appâtait le vendeur en arguant du fait qu’il savait, depuis le temps qu’il était dans le métier, mesurer avec précision  un arbre sur pied et que, sur estimation qui valait parole d’honneur même s’il s’avérait plus tard une erreur à son désavantage, il payait tout de suite, là, sur-le-champ et qu’il n’y avait plus à discuter. Et il frappait de petits coups secs sur le  portefeuille qu’il avait  exhibé des profondeurs de sa pelisse. Il savait surtout que, prenant à sa charge l’abattage, le prix du mètre cube en serait diminué d’autant.
Pour le paysan, et quoiqu’il guignât avec appétit sur le grand portefeuille manifestement bien rempli, le mot estimation était un mot de filou, un mot de l’entourloupette marchande. Il résistait donc encore et souriait qu’il préférait attendre un peu ses sous, qu’il allait lui-même faire abattre par Norbert et que, comme ça, il n’y aurait pas risque de fâcheries en pratiquant le prix du mètre cube couché et mesuré au petit poil. Ne serait-ce pas trop bête, hein, de se manger le nez entre voisins pour deux ou trois méchants chênes ? Hein ? Qu’est-ce qu’il en disait, le père Brunet ?
Le père Brunet en disait qu’il fallait voir ça tout de suite… Et, passant outre les arguties, il préleva une tige de noisetier bien droite aux broussailles des sous-bois et tailla deux bâtonnets d’égale longueur. Ce après quoi, il en mit un en position verticale et l’autre en position horizontale, venant buter perpendiculairement le premier. Il recula, il avança, il ajusta, il baissa, il leva l’étrange figure géométrique, il recula encore, il avança de nouveau et, ayant aligné tous les points voulus, son œil et les différentes extrémités des bouts de bois avec, d’une part le bas de l’arbre et, d’autre part, la hauteur jugée exploitable en menuiserie, il marqua enfin de son talon le sol, à l’endroit exact où il se trouvait. Il mesura ensuite la distance entre ce dernier point inscrit dans la neige et le pied de l’arbre, cette distance indiquant selon lui la hauteur exacte de l’arbre. Il fit la même et ingénieuse opération, dite croix du bûcheron, devant tous les arbres convoités avant de mesurer la circonférence de chacun d’entre eux, à un mètre cinquante du sol.
Il agissait en expert, il griffonnait aussi chiffres et opérations sur un petit carnet après avoir soufflé sur la mine gelée du crayon. Attentif, sérieux comme un pape, Joseph Prunier le suivait dans tous ses faits et gestes, portant le gros portefeuille que l’autre lui avait curieusement tendu pour avoir les mains libres. Il déglutissait avec peine, ses yeux jaunes et noirs aux aguets, pressé d’avoir un chiffre, puis une somme, qui sortiraient de ces curieuses manigances, même si, à part lui, il luttait encore et se promettait bien de ne pas en tenir compte.
Le menuisier annonça des résultats qui firent faire une moue désappointée au paysan. Il y avait là, pour sûr, bien plus que ça, voyons, tes bouts de bois disent des conneries ! Non, on n’allait pas se fâcher, tant pis, hein, les chênes attendraient bien encore un peu, depuis le temps qu’ils étaient là… Bon, avait abdiqué le menuisier, mais, c’est ben dommage. Ils sont vraiment beaux, tes chênes… Il tendit la main, se plaignit que fant’d putain, l’hiver voulait pas rigoler, cette année, et fit mine de s’en aller, sans se presser, nonchalant même,  attendant le rappel. Déconfit, se raclant la gorge, Prunier sentait encore dans ses mains la chaude rondeur du portefeuille qu’il avait tenu et qui pour l’heure lui passait sous le nez. Il regardait, morose, ses chênes qui se balançaient sous le vent glacé et qui ne lui serviraient à rien, là, sinon à bouffer la jeune repousse, nom de dieu de bon dieu !
Et si je les abats moi-même, miladiou, et que, comme ça, je te les compte au prix fort, au prix avec façon, mais avec tes mesures, hein, ça serait-y pas raisonnable et une manière de couper la poire en deux ?
Le menuisier s’arrêta, baissa la tête comme s’il réfléchissait, sans se retourner encore. Puis il revint résolument sur ses pas. Il fit encore semblant de calculer mentalement cette dernière proposition du paysan et, ma foi, conclut que si c’était comme ça… Il ressortit alors son carnet et son crayon et les deux hommes s’éloignèrent un peu plus sous l’abri des sous-bois. Là, ils comptèrent, recomptèrent, se repassèrent le carnet et le crayon, puis, enfin, le menuisier fit réapparaître son gros portefeuille et un à un, comptant à voix haute, il déposa les billets dans la main tendue de Joseph Prunier.
Norbert fut averti qu’il aurait à se mettre à l’abattage des fûts dès le lendemain et on convint qu’Alfred Bouffard, scieur de long, maire et bouilleur de cru, viendrait les prendre aussitôt, avant que le vent ne tourne au dégel, rendant les chemins fangeux et impraticables. Et à propos de Bouffard, on rigola que, tiens, ce serait peut-être le moment de goûter sa marchandise, à celui-là, voir si elle réchauffe un peu les boyaux !
Par un geste bref du menton qu’accompagna un sourire malin, Prunier signifia à Norbert d’exhiber de sa musette la fiole de gnôle et, debout près du feu de branchages qui crépitait en expédiant dans l’air transi des étincelles orange et rouge, on se réchauffa le dos aux flammes et le cœur par de petites lampées d’eau-de-vie. Des rouges-gorges sautillaient de brindilles en brindilles, la plume ébouriffée sous la morsure du vent, nerveux, l’œil vigilant et penchant de côté la tête, comme pour épier les quatre hommes debout autour du brasier.

A suivre,  si tant est que le cœur et l'esprit vous en disent...

12:41 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Merci tout plein,
et
beau Noël, Bertrand !

Écrit par : Alfonse | 24.12.2013

Ce Racine éveille en moi bien des souvenirs ! Je ne sais combien le menuisier en déposa dans la main de Prunier, mais on sent que ça se corse...

Écrit par : solko | 25.12.2013

Oui ça se corse et je suis subjuguée par cette "croix du bûcheron", version sémillante de l'équation de Kolmogoroff :)

Écrit par : Michèle | 25.12.2013

Merci Alfonse. A vous aussi, avec un peu de retard bon noël… Mais en Pologne, il n’est pas trop tard pour un tel souhait. Le 26 fait partie de la cohorte des « festivités lassantes », jour férié car les chrétiens fêtent leur premier martyr, Saint Etienne. Après tout, pourquoi pas ? Que fête autre chose le 1er mai ben d’chez nous, bien laïc sinon les premiers martyrs de la cause dite ouvrière, à Fourmies ?
Toute idéologie a ses lettres de noblesse : des morts élevés au rang de martyrs ….

Chère Michèle, je l’avoue sans ambages ; j’ai dû farfouiller sur Wikipédia pour savoir ce qu’était l’équation de Kolmogoroff… Merci bien. Je me coucherai moins bête que je ne me suis levé )))
En plus, c’est exactement ça. Sémillante version.

Ah, Solko, j’étais certain que cette petite illustration vous parlerait. Mais peut-être,( je n’ai pas vérifié,) ai-je commis un anachronisme ; le Racine avait-il cours en 1967 ? Il me semble me souvenir de lui, planqué dans l’armoire où ma mère reléguait sa fortune mensuelle qu’apportait le facteur.
Ça se corse… Oui… Premier indice, mais est-ce le bon ?

Écrit par : Bertrand | 26.12.2013

Le Racine a circulé du 7 juin 62 au 3 juin 76. Dixit le Claude Fayette, qui est le Gaffiot du numismate !

Écrit par : solko | 26.12.2013

Les commentaires sont fermés.