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20.12.2013

Les Champs du crépuscule - 6 -

Le texte sur une seule page

campagne cormery .jpg[...] Norbert regardait le vieillard qui mastiquait ses bouchées de pain tartiné de pâté et qui besognait dur pour les soumettre à la morsure de ses dernières dents jaunies, longues et déchaussées… Soixante-dix-sept ans… Les tranchées, les obus, les estropiés et les morts… Il ne les évoquait toujours que par petites phrases décousues et toujours au hasard d’un détail anodin du paysage ou sur un mot insignifiant d’une conversation, mais un mot qui heurtait sans doute un bout de sa mémoire et faisait remonter à la surface toute une confusion dont la vie au fil de toutes ces années avait exigé qu’elle fût réduite au silence.
Ça tombait à plat, on n’écoutait plus, on le laisser radoter.
Une fois, dans les bois, qu’il neigeotait, que Norbert abattait des arbres à coups de hache réguliers, que Prunier-le-vieux, comme à la vigne, ramassait les brindilles autour de lui, faisait des fagots et entretenait le feu dans la cendre chaude duquel on cuirait bientôt les patates, Evariste était venu les rejoindre, envoyé par son père pour s’enquérir s’il n’y aurait pas là quelques bons fûts pour la menuiserie.
Les deux hommes avaient interrompu leur travail et, en compagnie du jeune menuisier, avaient parcouru les sous-bois. Ils avaient fureté entre les arbres, jaugé les grands en levant la tête vers le ciel neigeux, dédaigné les petits et les moyens, avant de repérer une dizaine de sujets, énormes, hauts, droits et bien ronds, qui autour d’eux avaient dessiné des clairières où ne croissaient que des genévriers et du houx, et qu’il eût été bien dommage, c’est vrai, de passer par les flammes des arbres pareils ! Evariste les avait marqués d’une croix pratiquée dans la mousse du tronc avec la pointe d’une serpe et avait dit que son père irait voir Joseph Prunier, pour les cuber et s’entendre sur le prix, bien entendu.
Prunier-le-vieux avait alors levé un index calleux sous le nez du jeune gars et avait longtemps déblatéré que ces chênes-là, mon drôle, fallait d’abord savoir, avant de vouloir les prendre, que ce serait sans doute cher, très cher même, parce qu’ils avaient vu des générations et des générations. Pas vrai ? Peut-être même les guerres de Napoléon ! Et quand on a vu tant de choses, qu’on a entendu plusieurs siècles siffler entre ses branches, on se laisse pas abattre pour reun. Suffit pas d’arriver là, de les coucher par terre, de les mesurer et de les emporter. Parce que le grand-père du grand père à son grand-père, et peut-être même plus loin que ça, les avait gardés exprès pour la menuiserie. Et ça faisait du monde, ça, qui était passé là, à les caresser, à les regarder pousser et manger les bois autour d’eux, et tout ça sans jamais rien gagner dessus. Alors, si tu calcules ce que les autres ont perdu d’argent pour qu’elles poussent là, tes planches, ça nous emmène loin dans un chiffre, ça. Ça risque de faire beaucoup de sous, vois-tu, mon drôle. Parce que c’est comme ça qu’on travaillait dans le temps. En pensant aux autres qui viendraient et que si on coupait tout, comme font les jeunes d’aujourd’hui, hé ben, dans deux siècles, bernique, les bois seraient même pas capables de fournir une planche tordue et qu’est-ce qu’i feraient les menuisiers, hein ? Qu’est-ce qu’i feraient les menuisiers, coumme toué, s’ils n’avaient pas de planches à travailler ? Rin, qu’i feraient… Ils mettraient la varlope au clou ! Oui, mon drôle, c’est comme ça qu’on travaille quand on a du jugement. Et ils en avaient, les anciens, du bon jugement ! Faut pas croire qu’ils étaient plus cons qu’aneu !
Evariste acquiesçait poliment à cette logorrhée moraliste et Norbert, sa casquette à rabats enfoncée sur les oreilles, avec des petits flocons qui voltigeaient tout autour, lui adressait des clins d’œil facétieux par-dessus l’épaule du vieillard, mine de dire, fais pas attention, il débloque un peu, l’ancêtre !
Le jeune homme eut hélas la maladresse, la naïveté de jeunesse, sans du tout penser à mal, de badiner que c’était bien vrai tout ça mais que les morts, ils étaient morts, bien morts et enterrés, qu’ils nous foutaient la paix comme on leur foutait la paix désormais et qu’ils n’avaient plus besoin qu’on leur compte l’argent qu’ils avaient gagné pour les autres en laissant pousser des chênes. Ça n’était pas avec des morts qu’on calculait le prix du bois...
Le vieillard, d’ordinaire si falot, devint subitement tout rouge, presque cramoisi. Il toussa, expédia une glaire jaunâtre sur la blancheur de la neige et leva les bras au ciel, en les écartant, avec toujours dans une main une sorte de hachette à sectionner les petites branches. Il rugit que nom de dieu de bon dieu, qui est-ce qui lui avait foutu un godelureau prétentieux pareil, un puceau qui n’avait jamais rien vu de sa vie, un insolent qui avait encore du lait qui lui sortirait du nez si on appuyait dessus et qui parlait des morts en se foutant de leur gueule ! Rin, que tu feras avec des raisonnements tordus comme ça, mon pauvre drôle ! Et ton grand-père, je l’ai connu, moi, ton grand-père, un rude charpentier et un charron numéro un, même s’il aimait mieux le vin débouché que le bouché, pardi, qu’il en abusait joliment et trop souvent et que ça a fini par le coucher tout raide sous les pissenlits, et même si les cotillons des bonnes femmes lui chaviraient la tête ! Un gars qui était pourtant adroit de ses mains comme un singe et qui avait monté une jolie petite affaire, un bel atelier qui avait permis à ton père de s’installer sans un sou à débourser, comme qui rigole, tout cuit tout rôti, et que c’est toi qui seras patron un jour de ça… Grâce aux morts, blanc bec ! Sans eux, tu serais rien du tout, un insignifiant, un traîne-savates, que tu serais… Tiens, Norbert, lui, pauvre diable de rin et qui a rin à lui… Regarde, il est chez nous et il a que ses deux bras pour gagner un bout de pain et pour pas coucher dehors coumme les cheuns, parce qu’aucun mort a  pensé à lui, avant… Alors, hein, qu’est ce qu’en t’en dis de tout ça  ? Les morts, moi, j’en ai vu plus que t’en verras jamais. J’en ai relevé qui bouffaient la terre parce qu’ils gueulaient la souffrance ventre contre terre, qui se tenaient les tripes pour pas qu’elles s’en aillent sans eux, qui appelaient leur mère, les yeux horrifiés sur les brouillards du ciel, hein, tous ces morts-là, c’est pour que tu sois bien tranquille, avec un bon gouvernement de la république qui s’occupe de tes affaires, pour que tu sois chez toué, sans que les Prussiens viennent mettre le nez dans tes affaires… Ouais, j’en ai vu, mon drôle… J’en ai vu plus que t’en verras jamais, des affaires épouvantables ! Et si je suis encore là, devant toué, c’est que la mort a pas voulu d’moué. Je lui fais peur à la mort, c’est pas dieu possible autrement, avec tous les pauvres bougres que j’ai vus tomber sous mes pieds ! Et puis, quand ils nous ont démontés, en mille neuf cent seize, plus de chevaux, plus rien. Ils nous ont mis au crapouillot, les salauds, nous, les cavaliers du 7e hussard de Niort, qui étions capables de sabrer ces cochons de Prussiens comme on fauche les blés au mois d’août ! Dans des trous qu’ils nous ont foutus, comme des rats, à attendre que les casques à pointes viennent nous saigner comme des gorets… Ah, tais-toi ! Tais-toi, donc, tu connais rien… T’es qu’un benêt, qu’un pauvre sot, un vaurien, une graine de bandit et un insolent… Rin que tu connais de la vie !
Evariste, jeune homme frêle, timide et pas méchant pour un sou, succombait sous la volée de bois vert. Il baissait la tête, humilié, vexé, et de la neige venait s’accrocher aux poils de laine de son bonnet. Il revoyait son grand-père qui lui permettait jadis de jouer dans d’énormes tas de copeaux, qui lui faisait parfois de petits jouets en bois, des voitures et des chevaux, et dont ce vieil acariâtre venait de ternir la mémoire… Il pensait surtout, et il s’en ouvrait souvent à Norbert, que lui, il n’aurait pas voulu être un menuisier, ou du moins pas là, sous les ordres du père, mais voyager, faire du compagnonnage peut-être, découvrir le monde et sa jeunesse qui s’étiolait ici, chagrine d’inaccessibles espérances… Il en voulut terriblement au vieillard de l’avoir maltraité devant Norbert, son copain, et d’avoir de façon si désobligeante fait allusion à son grand-père… Il serra les poings, il déglutit, s'avança et…
Norbert le saisit aux épaules et le fit reculer en disant que le jeune menuisier ne pensait pas à mal, que c’était pas raisonnable de s’énerver comme ça, pour des bagatelles. Oui, les chênes seraient chers et on les avait laissés pousser. Mais Evariste n’y était pour rien, lui, qu’on veuille maintenant les abattre ! C’était son père qui voulait les acheter. Pas lui… Lui, il obéissait… Et reprenant sa hache posée contre un maigre chêne pubescent, il se mit à cogner plus fort que jamais, et bientôt l’arbre tombait sur la fine couche de neige, la fouettant de ses branches et faisant voler autour d’elles des tourbillons gelés.

Quand chacun fut sommé - plus tard - de dire exactement ce qu’il connaissait de Gaston Prunier, dit Prunier-le-vieux, jamais Norbert ne fit la moindre allusion à cet échange aussi orageux que subit, et qu’Evariste serrait les poings, qu’il avait voulu faire un pas en direction du vieillard et que même ses yeux baissés étaient humides, tant qu’on aurait pu croire que c’était le vent mauvais du nord qui venait leur faire mal.

A suivre,  si tant est que le coeur et l'esprit vous en disent...

10:06 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Magnifique ! Gorge serrée, yeux humides (mais c'est le vent ; le grand souffle de ce texte).

Écrit par : Michèle | 21.12.2013

Merci, Michèle. Scène importante... Pour plus tard.
Mais de quoi j'me mêle, moué ?! Vl'a que je donne des indications de lecture:)))
Les indications de lecture tuent la lecture.

Écrit par : Bertrand | 23.12.2013

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