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18.12.2013

Les Champs du crépuscule - 5 -

Chapitre II

Prunier-le-vieux

Le texte sur une seule page

vigne_taillee.jpgEn ces temps d’une agriculture d’inspiration néolithique à sa dernière agonie, la plaine n’avait pas encore été autorisée à repousser l’arbre au fond de la forêt, elle-même réduite à la portion congrue d’un horizon de plus en plus lointain. Elle n’avait pas encore ce pouvoir de vie ou de mort, qu’elle exercera quelque quinze années plus tard, sur tout ce qui ne sert pas à engranger, amasser, pisser du rendement et des quotas. Les paysages de la commune, quoiqu’en sursis, étaient donc encore dessinés par des chemins creux qu’ombrageaient des haies d’ormes et d’érables, des buissons, des bosquets aux multiples essences ou de larges taillis de chênes pubescents.
Les champs ne possédaient pas cette géométrie pragmatique et à angles droits avec laquelle on les a modelés par la suite, cette géométrie rigoriste qui méprise la géographie au point de la soumettre à ses exigences d’espace et de rapidité. Ils avaient les formes et les caprices du hasard, renfermés entre des haies gourmandes ou butant contre des bois souverains. C’étaient des champs à angles aigus, où ne s’engageaient qu’avec difficultés la faucheuse et la charrue.
La rivière, qu’un cadastre haché menu désignait sous le nom de La Bouleure, tantôt se frayait un lit de cailloux roses et blancs sous des tonnelles d’épines, d’aulnes et de frênes mélangés, tantôt coulait ses méandres au milieu des prairies, les prés bas, réservés au pâturage.
C’étaient là des pacages qui sentaient fort la menthe sauvage et qu’envahissaient, dès les premiers beaux jours d’avril, des milliers de tulipes sauvages aux clochettes grenat, subtilement tachetées de jaune. Les enfants en confectionnaient de gros bouquets, hélas malodorants, à senteurs de pisse de chat, prétendait-on. En septembre, dès que faiblissait l’ardeur du ciel et que les brouillards s’attardaient plus longtemps dans la matinée en suspendant aux buissons des larmes indécises, les prés bas s’émaillaient de colchiques, comme un dernier spasme, une dernière résistance des floraisons champêtres face à l’imminence du grand sommeil, et qui, de leur mauve timide, semblaient vouloir fleurir l’inévitable défaite de la lumière, presque la consoler.
La Bouleure coulait saine et propre depuis Caunay en Deux-Sèvres jusque derrière Couhé-Vérac où elle se jetait dans les eaux de la Dive, en arrosant au passage Tassay, Chaunay, Brux, Anché et Voulon. Tout au long de son cours, des peupliers aux lourdes écorces, sur lesquels nichaient des freux et s’agrippaient les bouquets échevelés du gui, semblaient vouloir lui tenir lieu d’escorte.
L’idée pourtant de mettre toute cette insignifiante beauté au diapason d’une époque plus efficace, germait dans les têtes les plus audacieuses. Quelques haies d’érables avaient disparu, de petites pièces d’orge et d’avoine avaient été conquises sur des halliers, des sentiers de traverse avaient été engloutis par les champs, des bosquets d’acacias avaient été rayés du cadastre.
Ainsi s’était déjà formée une vaste étendue, la seule de ce type-là sur toute la commune, qui courait d’est en ouest, son dos légèrement arrondi, de la Nationale 10 jusqu’au village de Sémillé, et, du sud au nord, des portes du bourg jusqu’aux grands bois du Fouilloux. Cet espace dénudé où seuls quelques pommiers et pêchers avaient échappé à la pioche parce qu’ils étaient plantés au bout de vignes éparses, était de façon abusive appelé la Plaine, la Piane en langage du cru, et ceux qui n’y possédaient rien enviaient ceux qui avaient la chance d’y faire valoir quelques parcelles.
Je suppose, sans grand risque de me tromper, que ces modestes horizons d’une centaine d’hectares tout au plus appartiennent aujourd’hui à un même céréalier qui en possède plusieurs autres du même acabit ailleurs, que la Plaine est maintenant uniforme, monochrome, jaune de blé ou verte de maïs, et que les vignes, les pommiers de plein-vent et les pêchers y ont été depuis longtemps arrachés.
Mais à cette époque-là, la Plaine était comme un vieux bout de tissu de partout rapiécé. Une quinzaine de propriétaires s’en partageaient l’ensemencement, encore que pas tous au même endroit, Paul possédant au nord cinq hectares et quatre au sud, Pierre deux là et un autre un peu plus loin et ainsi de suite. Celui-ci faisait du blé et de l’orge, cet autre des betteraves et de l’avoine, plus loin, vers le Fouilloux, un gars plantait des topinambours alors que son voisin semait de la luzerne ou du trèfle. Tout le monde piochait donc dans le ventre fertile de la Piane, selon sa fantaisie et ses besoins immédiats. Le grand Gaétan, un des plus gros possédants sur ce déploiement ouvert à tous vents, y semait huit hectares de blé dur. En novembre, il y labourait et hersait parfois jusqu’à des heures sans nom, emmitouflé dans une sombre et grande capote militaire - cadeau de son copain Edgar - et on entendait son Lanz ronronner dans la nuit depuis longtemps tombée. On jasait alors qu’il ne débauchait pas, ce soir, le grand, parce qu’il avait dû passer le plus clair de la journée à faire les yeux doux à Mémène, pardi !
Louis maugréait parfois, surtout quand il lui prenait caprice de faire ses comptes, que normalement il aurait dû hériter d’un bout de la Piane, mais que c’étaient les frères de sa femme, ces faquins d’Augereau de Bena, qu’il se refusait obstinément à appeler ses beaux-frères, qui avaient mis le grappin dessus. Lui, ses six hectares se partageaient entre de chétifs renfermis ombragés par les bois, et un pré bas. Heureusement qu’il y avait dans ce dernier de l’alluvionnement qui engraissait l’herbe et que c’était bon pour le lait, tout ça. De l’alluvionnement ? Oui, des engrais préhistoriques, peut-être du Jura, qui se baladaient autrefois dans la rivière quand elle était plus large que sa vallée. Et Louis montrait du bras tendu les deux coteaux en pente légère, de part et d’autre du cours d’eau. On haussait les épaules. On ricanait sous cape des alluvionnements à Louis qui faisaient du bon lait et si des gars en venaient à devoir traverser son pré bas, ils disaient en se tordant de rire, attention où tu marches, nom de dieu d’bon dieu, faut pas abîmer les alluvionnements à Louis !
L’été, la Plaine ondulait donc sa crinière diversement blonde, ocre cuivré pour les blés, d’un jaune éclatant pour les orges et d’un jaunâtre tirant sur le gris pour les avoines. À l’automne, quand septembre l’avait mise à nue, que la chaleur au-dessus des chaumes faisait papilloter l’horizon, les chasseurs la parcouraient en long en large et en travers, traquant la caille et la perdrix grise, le lièvre ou l’outarde canepetière. Après, les brumes, les ciels bas et les brouillards venus, on se retirait dans l’humidité sombre des bois ou le long des haies, pour la bécasse, la grive, la palombe ou le lapin. Le merle noir même, pour les moins ambitieux.


C’est donc sur cette plaine, chaque année et toujours par un clair matin de février, que Norbert taillait les cinquante ares de vigne de son patron.
Il allait prestement, il démêlait les ramures anciennes, repérait parmi elles les deux plus vigoureuses, comptait trois yeux à partir du cep et sectionnait la tige en biseau, d’un geste bref, presque chirurgical. Puis, de la poche de son paletot, il exhibait deux bouts de ficelle, un qu’il maintenait en attente entre ses lèvres tandis que de l’autre il attachait le sarment élagué au fil de fer de la vigne.
Prunier-le-vieux, comme on avait coutume de le nommer dans toute la campagne pour le bien différencier de son fils Joseph, le suivait pas à pas et des bois anciens échoués au pied de chaque cep, confectionnait de petits fagots qu’il transportait ensuite, courbé, hésitant et menu, jusqu’au bout de la vigne.
Le ciel au-dessus d’eux était blanchâtre et froid, encore légèrement teinté de rose sur son Orient. Les deux hommes travaillaient en silence et de leurs respirations s’échappaient de petites bouffées de brouillard. De temps à autres cependant, Prunier-le-vieux se relevait, contemplait un moment l’horizon de ses vieux yeux bleus, qu’il fronçait pour tâcher de savoir qui arpentait là-bas l’horizon, et il portait ses mains jusqu’à ses reins ceints d’une ceinture de flanelle, en se plaignant que nom d’un chien faudrait pas vieillir ! Norbert grommelait que c’était bien vrai, mais qu’il n’était peut-être pas besoin de tout fagoter, qu’il ramasserait le reste à la fin de la taille et en ferait un brasier. Prunier-le-vieux haussait les épaules, tordait la bouche en signe d’une vive réprobation devant cette idée de gaspillage, une idée de domestique n’ayant aucun sens de la propriété, avant de reprendre son méticuleux ouvrage.
À dix heures précises, les deux hommes venaient s’asseoir au bout de la vigne, sur une botte de paille. Ils fouillaient dans leur musette de toile de jute et en sortaient de larges tranches de pain, un bocal de pâté et chacun une bouteille de vin. Ils mangeaient ensuite de grosses bouchées qu’ils amenaient jusqu’à leur bouche en les éperonnant de la pointe de leur couteau et ils buvaient de grandes lampées, en renversant très loin la tête en arrière, leur pomme d’Adam toute frétillante sous le flux du lourd breuvage.
Ils posaient leur regard absent sur les quatre coins de la plaine et entendaient, au loin, derrière eux, le grondement des camions qui filaient sur la Nationale 10, direction l’Espagne ou Paris. Parfois, le vieillard allongeait le bras et de la pointe de son couteau montrait un petit tracteur rouge, un Pony le plus souvent, qui fumait sur la plaine. Il ronchonnait alors que tout ça, ces mécaniques, les chevaux à l’abattoir et des engins dans le ciel pour aller voir sur les étoiles, ça finirait mal. Toutes ces bizarreries n’annonçaient rien de bon... Parce que lui, il en avait assez vu, des misères… À la Grande Guerre… Des églises en flammes, des villages entiers assassinés et des hommes éventrés dans la boue dégoulinante des champs. Tout ça… concluait-il, suspensif et l’air navré.
Norbert ne répondait rien. Il pensait seulement que les hommes s’étripaient souvent, oui. Tels des loups enragés. La cane qui parlait de ses prisons en Allemagne, Louis qui gémissait que les Boches lui avaient bousillé l’estomac parce qu’ils lui avaient fait manger des orties et des racines, Edgar qui ne se remettait pas de la guerre d’Algérie et du sang répandu là-bas, et le fils aîné de chez les Augereau, tiens, un camarade de la communale, un peu plus jeune, mais pas beaucoup, qu’on avait ramené un beau jour dans un cercueil drapé de bleu, de blanc et de rouge et qu’on avait enterré, les yeux baissés et les larmes amères, aux roulements des tambours et aux timbres lugubres de la sonnerie aux morts…
Il n’y avait guère que lui, Norbert, pas né à la Première, trop jeune à la Deuxième et déjà trop vieux pour la Troisième, qui n’avait pas fait de guerres. Et le jeune Evariste, son copain, qui n’avait pas fait la guerre non plus… Juste le régiment, à Agen.
Peut-être était-ce tout simplement ce fait de n’avoir pas à se souvenir de drames et de n’avoir eu à tuer dans leur vie que des perdrix et des lapins de garenne, qui les rapprochait l'un de l'autre et forgeait leur camaraderie.

A suivre,  si tant est que le coeur et l'esprit vous en disent...

10:01 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Comme Cézanne revenant sans arrêt sur le motif de la montagne Sainte-Victoire, tu creuses ton sillon...

A te lire, on penserait que tu t'es tenu au-dessus des ceps de vignes...

Je crois avoir déjà eu l'occasion de le dire ici, mais cette réflexion me revient chaque fois que tu évoques cette pratique du remembrement : normalement il n'y a qu'une guerre pour modifier radicalement un paysage. Avec le remembrement nous eûmes une guerre qui ne dit pas son nom...
Et ce que tu écris sur ce qui est devenu la grande Plaine, la "Piane", est terrible...

Écrit par : Michèle | 21.12.2013

C'est vrai. Et ta réflexion me fait me souvenir qu'effectivement j'ai souvent évoqué ce remembrement, dans d'autres textes. Alors, c'est qu'il a bien dû me marquer car, comme tu le dis, il a modifié mon décor, ma scène, mon paysage, mon "théâtre des choses".

Écrit par : Bertrand | 23.12.2013

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