16.12.2013

Les Champs du Crépuscule - 4 -

Le texte sur une seule page

littérature,écriture[...] La deuxième raison pour laquelle le grand Gaétan était apprécié de tous, tenait à sa bonne humeur, à son caractère conciliant et à la désinvolture avec laquelle il accueillait les diverses vicissitudes de l’existence. Il redonnait le moral à ceux qui venaient à flancher et il arrivait même qu’il servît de proverbe spontané à ses compagnons et voisins face à une adversité : faire comme le grand Gaétan, pas s’y casser les dents. Il tapait sur l’épaule d’un quidam dont le moral s’effondrait parce que la récolte avait été désastreuse, annonçait que c’était moins grave que de passer l’arme à gauche et, soudain sérieux, lui proposait discrètement de l’argent à rembourser plus tard, quand ça irait mieux. Des murmures avaient couru de tables en tables et de chemins en chemins selon lesquels il aurait prêté cent mille francs à celui-ci ou à celui-là et que, tiens, il n’en avait jamais revu la couleur… C’était couru d’avance ! Vrai ou faux, le grand Gaétan était sur le sujet muet comme une tombe.
Il consolait cet autre dont la femme venait de jouer ripe, soutenant, lui le célibataire, que c’était une chance à saisir, qu’il allait pouvoir partir sur une nouvelle piste et qu’il valait mieux voir sa femme se débiner plutôt que sa santé ou sa boule, etc. Toutes ces remontées de moral étaient copieusement bénites par de grandes lampées de vin blanc, à ses frais. Et même dans des circonstances moins graves, où il n’y avait pas péril en la demeure, il affichait un optimisme à toute épreuve et transmettait sa bonne humeur, pour les broutilles, les petits tracas, les empêchements, les pannes de matériel, les météos contraires.

La troisième raison de cette sympathique unanimité se fondait sur le drame et la contradiction.
Quand il avait perdu son père, un homme parcimonieux et rabougri, travailleur obstiné qui avait élargi son patrimoine en rognant sur les difficultés des autres, qui ne buvait que le vin de sa vigne, encore que coupé d’eau, qui n’allait jamais au bistro et qui causait peu aux gens, qui ne profita jamais de l’argent ainsi accumulé parce que, par un sale matin d’avril alors qu’il changeait son taureau de pré, un furieux coup de corne lui avait ouvert l’aine et sectionné l’artère fémorale et qu’on l’avait retrouvé à l’agonie, baignant dans son sang parmi les pâquerettes et le trèfle rose, le jeune Gaétan était, fait exceptionnel en ces temps et milieux là, élève au lycée de Civray après avoir réussi au Brevet, diplôme alors prestigieux. Il avait donc dû abandonner ses études pour venir en aide à sa mère dans les travaux fermiers, alors qu’il était à deux mois de passer la deuxième partie de son baccalauréat.
Cette particularité faisait qu’on considérait partout et toujours, plus de vingt ans après, le grand Gaétan comme quelqu’un qui en avait dans le ciboulot. Et on se tapotait le front de l’index, en fronçant les sourcils, d’un air entendu et sérieux.
Voilà pour le drame.
La contradiction résidait dans le fait, inexplicable aux yeux des campagnards, qu’il était le portrait tout à fait inverse de son père. Celui-ci n’était que modestement apprécié de ses concitoyens, mais les circonstances terribles de sa mort avaient néanmoins plongé la commune dans la stupeur. On craignait, en outre, que le jeune Gaétan, beau et robuste garçon, instruit, d’une intelligence hautaine et appelé désormais à prendre les rênes de la ferme, ne se montrât encore pire que son père, âpre au gain, ténébreux, fier et toujours prêt à grignoter un bout de terre. Au vu de sa conduite et de son infatigable jovialité, il en devint, par contraste, encore plus méritant et plus aimable au cœur de la petite communauté.
Tout cela ne faisait évidemment guère fructifier ses affaires car moins il gagnait et plus il dépensait en amusements et en réjouissances. Il vivait en fait sur les acquis paternels et, depuis plus de dix ans qu’il était allongé dessus, le matelas financier commençait sans doute à montrer quelques signes de faiblesse. Pour les deux ou trois marginaux de la commune, des qui besognaient dur, qui voyaient plus loin et devinaient alors l’époque nouvelle de grande culture et d’hégémonie qui frappait aux portes, qui voulaient aller de l’avant, qui se rendaient à des réunions à la ville, qui ne chassaient pas, qui ne buvaient pas, qui ne faisaient rien d’autre que de faire resplendir leurs terres, la chute de ce joyeux drille était inévitable. C’était une question de temps. Comme l’érosion aplatit les montagnes, la bringue creuse le lit des infortunes. Le grand Gaétan brûlait la chandelle par les deux bouts, qu’ils conspiraient entre eux, en guettant la mise en liquidation. À ceux-là, parmi lesquels les frères Augereau de Bena, le grand Gaétan ne parlait pas beaucoup. Il les saluait poliment au marché, dans la rue ou au hasard des champs et des chemins, discutait deux ou trois banalités et, après avoir tendu la main, tournait le dos sans méchanceté ni brutalité, souriant même, comme pour dire qu’il savait bien, allez, le fond de leur pensée, mais que chacun sa vie.

Et le dimanche soir, quand sa grande carcasse en venait à tanguer au bout du bar, que La cane depuis longtemps ne savait plus ni ce qu’il balbutiait ni quel jour on était, qu’Edgar, empêtré dans ses idées de revanche sur l’Algérie, devenait de plus en plus agressif et en voulait au monde entier, prophétisant des catastrophes qui résonnaient de façon comique dans le bistro désert, Mémène sifflait enfin l’heure de la fermeture. Allez ouste, on va se coucher maintenant ! Gentiment mais fermement, elle poussait ses deux incorrigibles clients vers la porte. Le grand Gaétan en profitait pour lui faire un petit bisou dans le cou, de plus en plus audacieux et amoureux, et elle rigolait et le repoussait sans brutalité, l’effleurait même, du bout des lèvres, comme d’une vague promesse.
Les deux hommes disparaissaient alors à tâtons dans la nuit.  Sur les trottoirs de la Nationale 10, ils titubaient et ricanaient, bras dessus, bras dessous. Il arrivait que le grand Gaétan entamât d’une voix de fausset, étonnamment aiguë pour un gaillard de cette corpulence, un refrain genre nuit de Chine, nuit câline, nuit d’amour, en perdant de temps en temps l’équilibre et en s’appuyant alors d’une main aux volets clos des maisons.

Tout ça, c’était donc le dimanche soir.
Tous les dimanches soirs au café des sports se ressemblaient comme deux gouttes d’eau.

Fin du chapitre 1


A suivre si le cœur et l'esprit vous en disent.

12:10 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

Fort sympathique le grand Gaëtan dans ce dernier tableau de nuit de Chine nuit câline nuit d'amour :)

Écrit par : Michèle | 17.12.2013

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Ce que ma mère a pu me barber à chanter ça !:))))
La chanson parfaitement coloniale
Tiens, dla ciebie :
http://www.youtube.com/watch?v=8ImX8uamoyQ

Écrit par : Bertrand | 17.12.2013

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