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13.12.2013

Les Champs du crépuscule - 3 -

paul-cezanne.jpg[...] Il était pourtant à la tête d’une des plus belles fermes du bourg, une quarantaine d’hectares de bonnes terres de groie. Mais… Mais, disaient les gens derrière son large dos, il était en train de tout bouffer depuis la mort du père… Toujours à galvauder, toujours au bistro, même en semaine. Le mardi, jour de fermeture du café des sports, il poussait jusqu’à Brux, la commune voisine, à bord de sa 403. On murmurait même qu’il filait parfois jusqu’à Couhé-Vérac et que là, dans un tripot qui n’aura jamais de nom, il jouait au poker et laissait beaucoup d’argent.
Le grand Gaétan n’avait cure des racontars. Il travaillait vite… Il avait depuis belle lurette bazardé les chevaux et il éventrait la terre avec une charrue à deux socs tirée par un gros tracteur, un Lanz de 30 chevaux. Il avait des râteaux larges de deux mètres et même une moissonneuse-batteuse Class… Alors, il travaillait vite, oui, donc moins longtemps que les autres. Et le temps gagné grâce aux machines, qu’il affirmait en ricanant, toujours de bonne humeur, toujours déconnant, c’était fait pour s’amuser !
N’empêche que certaines de ses parcelles étaient restées incultes ces dernières années, qu’on avait vu la vermine et les herbes folles en prendre possession, que les voisins jasaient et que sa vieille mère s’en affligeait publiquement au marché du lundi. Le grand Gaétan prétendait que c’étaient là des morceaux qui ne valaient pas le coup qu’on les enrichisse d’un apport chimique ou qu’on les fume et que, les labourant une saison sur trois, il calculait qu’ils se refaisaient eux-mêmes une santé, selon l’antique procédé de la mise en jachère. Tout ça était expliqué avec peu de sérieux, en ricanant, en plaisantant. C’est comme une femme, qu’il badinait, si tu la besognes trop souvent, elle finit par se lasser et puis, pssst, un beau jour, elle n’a plus rien à te donner ! Et Mémène lui adressait un petit clin d’œil polisson derrière le dos de La cane qui confirmait, pour être gentil et conciliant, mais qui avouait tout de même n’être pas certain que ce fût tout à fait la même chose. Tiens, lui, il n’avait pas de terre, par exemple, hé ben, il avait quand même un sacré p’tit morceau de femme, pas vrai ? Et fallait pas la laisser languir si on voulait la garder en pleine forme… Et sa grosse main poilue envoyait une fessée sur le postérieur de Mémène, soudain scandalisée au point de le traiter de vieux cochon et de bluffeur qui n’était plus bon à rien depuis belle lurette !
Le grand Gaétan saisissait la balle au bond, demandait toujours, l’air interloqué, si c’était vrai ce que racontait Mémène, mais il faisait aussitôt le sceptique, celui que non, non, ce n’était pas dieu possible, il n’y croyait pas à ça ! Il devait être encore bien vert et bien gourmand d’y goûter, le père La cane, hein ? Ça se voyait à son allure alerte et à son œil allumé quand il reluquait les bonnes femmes ! Et il le poussait gentiment dans ses derniers retranchements, jusqu’à ce que l’autre confesse que tout ça, c’était pour les jeunes et que lui, avec ses cinquante ans qui approchaient à toute vitesse, sa blessure à la hanche qui le faisait de plus en plus souffrir à chaque changement de temps, le boulot du bistro, les soucis, hé ben, ces fantaisies le prenaient de moins en moins souvent… Le chat n’allait plus beaucoup au fromage, si tu veux tout savoir ! À ces mots, le grand Gaétan plissait alors les yeux, penchait la tête en arrière, souriait et ne disait plus rien, comme un chat, justement, guettant une distraction de la proie.
Cependant, bien qu’il fût, on l’a vu, critiqué pour son je-m’en-foutisme, le grand Gaétan était aimé partout dans la commune, et même au-delà.
Pour trois raisons.
La première, c’est qu’il était un individu foncièrement généreux, sans stratégie, sans calcul et jusqu’à la prodigalité. Il arrosait tous ceux dont la soif avait des exigences supérieures aux capacités de la bourse. En semaine, par exemple, quand il venait seul au café des sports, en coup de vent, mais un coup de vent qui pouvait s’incliner devant les circonstances et souffler pendant deux heures, qu’il n’y avait pas grand monde sinon deux ou trois jeunes gens attablés à se languir autour d’un verre vide, sitôt il leur offrait sa tournée. Norbert, Louis et le jeune Evariste Brunet, n’ayant jamais un traître sou en poche pour remettre ça, comme bien d’autres encore, se rinçaient la dalle à ses dépens. Chaque jour, La cane prenait au moins quatre ou cinq apéritifs sur le compte de son allègre camarade. À sa décharge, il faut dire qu’il ne se faisait pas  prier pour remettre la tournée du patron.
Cette générosité du grand Gaétan ne s’exprimait cependant pas qu’au bistro. Si un gars était à la traîne pour ses foins quand menaçaient les orages, que les gerbes de blé de celui-ci étaient trop mûres et qu’il urgeait qu’elles fussent ramenées en une immense meule dans la cour de la ferme, si le ramassage des betteraves de celui-là ne pouvait plus attendre parce que la lune promettait la gelée, le grand Gaétan était toujours disposé pour venir donner un coup de main avec son matériel moderne. Il est vrai aussi que dans ces cas-là, la réserve de vin bouché du secouru, ou sa bouteille de gnôle, payait un lourd tribut. Toute peine mérite salaire et le grand Gaétan qui s’ennuyait à travailler seul, qui sans doute s’ennuyait à travailler tout court, qui aimait la compagnie, prenait ces journées données à l’autre comme de plaisants entractes pratiqués dans la monotonie des jours.
La commune ne comptait pas non plus beaucoup de citoyens propriétaires d’une automobile. Prunier du Fouilloux, chez qui était loué, nourri et logé Norbert, possédait une vieille 203 qu’il ne sortait que le dimanche et les jours de foire. Edgar Dupin était propriétaire d’une fourgonnette Renault goélette, toujours encombrée de sable, de pelles et de sacs de ciment. La cane avait bien une 2 CV grise, mais aussi une peur bleue de conduire, surtout depuis qu’on voyait sur la Nationale 10 rouler à tombeau ouvert, les R 8, les ID 19 et autres bolides venus de l’autre bout de France et que même, des gens en arrivaient à se tuer contre les chênes du talus. Parfois, il consentait à emmener Mémène jusqu’à Civray, chez son frère. Sinon, passant le plus clair de son temps dans son bistro, il ne sortait pratiquement jamais l’automobile. Le grand Gaétan, lui, s’était doté d’une 403 camionnette-plateau qui lui servait à tout, à transporter les chiens de chasse quand il était invité à une partie sur une autre commune, à transbahuter des sacs d’engrais, de semences, des bottes de paille ou des petits outils et surtout à satisfaire son insatiable besoin de courir la campagne, d’un village à l’autre, de chez Untel à chez Untel. Il la conduisait donc tous les jours et si quelqu’un lui demandait de l’emmener à Couhé-Vérac pour de la paperasserie ou à la foire de mai, ou à Civray, ou ailleurs, le grand Gaétan était toujours d’accord et ne demandait jamais un sou pour prix de son essence. Bien au contraire. Il fallait s’arrêter au moins une fois dans un quelconque bistro de campagne, et c’est sa bourse qui régalait.
Tout le monde s’est longtemps souvenu de cet après-midi d’automne et de brouillard,  où il avait emmené Louis très loin, chez un marchand de pommes des Deux-Sèvres, du côté de Saint-Maixent, parce qu’il avait soudain pris fantaisie à Louis de faire du cidre, qu’il avait déclaré être moins délétère que le vin, en appuyant très fort sur ce mot dont personne n’avait jamais entendu parler auparavant et en l’expliquant sur demande, mais avec de tels détours qu’il en devenait encore plus abscons.
Toujours est-il que le grand Gaétan l’avait pris au mot, l’avait emmené là-bas et ramené saoul comme une bourrique, ne tenant plus sur ses jambes, vomissant tripes et boyaux et fort tard dans la nuit, bien après minuit, tant que tout le village les tenait déjà pour accidentés sur quelque route lointaine.
Louis et son cidre moins délétère, avait avoué plus tard ne se souvenir de rien, qu’il avait sombré il ne savait où, après une énième rincette d’eau-de-vie de pommes ! Il ne se souvenait que du début : on s’était arrêté dans une ferme où il y avait de grands vergers et aussi une femme belle comme la lune, ronde et blonde, à qui le grand Gaétan racontait des grivoiseries qui la faisaient rire et hausser les épaules, mais qu’elle ne faisait pas trop attention à ses conneries quand même parce que c’était lui, Louis, qu’elle avait visé et qu’elle lui donnait de charmants petits coups de pied sous la table.
Cette version des faits étant évidemment parvenue aux oreilles du grand Gaétan, celui-ci, par indulgence et pour ne pas avoir à offenser son compagnon, avait fait celui que c’était vrai, que Louis était un bon garçon qui plaisait aux femmes avec son gros nez. Lequel gros nez avait fini, déstabilisé par tant de gentillesse, par croire lui-même à la puissance de ses charmes et à cette femme ronde et blonde comme la pleine lune.

A suivre si le cœur et l'esprit vous en disent.

10:43 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

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