12.12.2013

Les Champs du crépuscule - 2 -

paras8.jpg[...] Le pire - enfin, je dis le pire du point de vue d’un qui se serait trouvé là par hasard pour se reposer un peu de sa route et se rafraîchir car, ce pire-là, c’était l’été et le bistro ouvrait directement sur la nationale 10 reliant Paris à la frontière espagnole - c’était quand l’équipe ramenait une coupe.
Le climat au café des sports tournait alors à l’ouragan. Le fait était cependant très rare… Il suffisait de jeter un coup d’œil derrière le bar sur le maigre alignement des trophées pour en être tout à fait assuré.
Ces soirs-là, les jeunes émules de Raymond Kopa et autres Just Fontaine rentraient en vociférant des chants barbares, rouges comme des soleils couchants, ruisselants comme des fontaines, et ils cognaient sur le comptoir, et ils poussaient des hourra tonitruants, et ils s’égosillaient, et ils dansaient, cabriolaient et sautaient comme des déments.
Toute la salle se levait, poussait des clameurs ahurissantes, même la table du grand Gaétan. On se passait la coupe de mains en mains, on la brandissait, on l’embrassait, on gueulait que c’était la plus belle des coupes jamais remportée par une équipe de foot de troisième division ! On exultait que l’équipe de Brux, ces orgueilleux, ait été battue, celle de Champagné-le-sec itou et surtout celle de Romagne, première au classement de la saison passée. Les plus excités entamaient même les deux ou trois premiers vers de la Marseillaise, aussitôt repris par tous les braillards. Puis on versait une bouteille de vin mousseux dans la coupe couleur argentée, on la vidait et on la remplissait à nouveau, et on la vidait encore et plus on la vidait, plus l‘atmosphère devenait chaotique.
La dernière fois, quand même, on avait poussé le triomphalisme si loin, que le goal de l’équipe, le fils de la veuve Boisseau, garçon malingre et haut comme un échalas, était tombé raide au pied du comptoir, qu’on avait paniqué, qu’on avait bien failli l’étouffer en se pressant tous autour de lui, presque à lui marcher dessus, et que Méméne, affolée et néanmoins fort avisée, avait fait appeler le docteur Lépinoux. Celui-ci avait longuement massé le pauvre garçon, lui avait administré une piqûre, l’avait remis sur pied tant bien que mal et ordonné qu’on le reconduise tout de suite chez lui.
Ce après quoi, il avait sévèrement sermonné toute l’assemblée, en premier lieu les dirigeants, qui avaient baissé les yeux et la tête et balbutié des vous avez raison, Docteur, on fera plus comme ça, c’est stupide, c’est bien vrai ce que vous disez, mais on pouvait pas savoir qu’il était malade…
Ils tinrent promesse, les jeunes gens n’ayant jamais, depuis ce fâcheux incident, ramené que de sévères déculottées de leurs différents tournois d’été.
C’était donc à peu près, avec quelques variantes de circonstance comme celle-ci, toujours comme ça, au café des sports du dimanche soir.

En début de soirée, tout ce monde agité, un à un ou par petits groupes d’affinités, évacuait peu à peu le bistro. La porte s’ouvrait et se refermait alors sans cesse, laissant entrer sur les hommes rouges de chaleur et d’ivresse, de grandes bouffées d’air froid. Si un qui s’en allait se ravisait soudain, le pied déjà dehors et la main sur la poignée du battant entrouvert, pour poser une dernière question, émettre un ultime avis ou rétorquer de loin à une assertion désobligeante en direction d’un autre qui n’avait pas fini son verre et restait assis, on se retournait vers lui, on lui criait dessus, on menaçait de le jeter à plat ventre dans la rue et, tout en essuyant des verres, la belle Méméne criait, allez, ouste, du vent ! Tu rentres ou tu sors ? Décide-toi ! Tu crois que j’ai assez d’argent pour chauffer tout le bourg ? ! ! Le gars obéissait, soulevait son chapeau ou sa casquette, saluait la compagnie, et s‘évanouissait prestement dans la nuit noire.
Les premiers à déguerpir étaient toujours les trois inconditionnels spectateurs de la partie du grand Gaétan. Dès que celui-ci et ses trois comparses s’étaient levés de table pour prendre place ailleurs, parmi d’autres causeurs, sauf La cane qui consentait enfin à donner un coup de main au service en passant ses cent kilos derrière le bar, ils sortaient, anonymes et discrets. Ces trois-là avaient obtenu tout ce qu’ils avaient espéré de leur après-midi : ils avaient bu leurs trois ou quatre apéritifs à l’œil, en récompense tacite de leurs commentaires enthousiastes.
Le bistro devenait presque silencieux sitôt que l’équipe de foot et ses dirigeants avaient quitté les lieux, après s’être donné rendez-vous pour dimanche prochain, ici même, à une heure tapante, au digestif. Ne restaient plus bientôt que les derniers traînards, toujours les mêmes, les habitués de la fermeture, le grand Gaétan et son copain Edgar Dupin.
Ces deux-là s’attardaient au comptoir en sirotant les derniers Pernod de la journée avec La cane, accoudé derrière son bar, penché à angle droit, le dos creusé, le buste au-dessus de l’évier et son gros cul rejeté très loin en arrière. Le grand Gaétan, les yeux de plus en plus enjoués et taquins se faisait maintenant égrillard envers Mémène qui haussait les épaules, minaudait aussi, lui disait grand sot, arrête donc tes bêtises, tandis que La cane et Edgar discutaient chasse, chiffre d’affaires respectif en hausse ou travaux à effectuer, pas trop chers, hein, au printemps sur la toiture du bistro, là-haut. Parfois, ils se crêpaient aussi gentiment le chignon, La cane, gaulliste convaincu que De Gaulle nous avait sortis du bourbier algérien, le maçon persuadé du contraire, tapant à bras raccourcis sur les bicots et la Ve République, déplorant les jeunes gars tués là-bas dans les sables brûlants du désert et que c’était une honte, tout ça pour rien, pour que ces salopards puissent avoir un chez eux qui était chez nous, en fait, depuis la nuit des temps. Parce qu’il l’avait faite, lui, la guerre d’Algérie, il avait même été dans les commandos de choc, avec le 1er régiment de chasseurs parachutistes de Pau, le plus ancien et le plus décoré des régiments parachutistes français ! Et il en avait étripé, des fellaghas, pas assez, qu’il disait et que l’Algérie, il ne fallait pas la lâcher, on avait de quoi la garder pour nous autres, oui, sans ces traîtres de politicards.
En dépit d’un cerveau au ralenti sous les vapeurs d’anis, La cane sentait qu’il y avait là-dedans quelque chose qui clochait. L’Algérie était un pays, il y avait des Algériens, donc, ce pays était à eux. C’était exactement la raison pour laquelle, lui, il avait fait la guerre, l’autre, pour que la France soit aux Français et pas aux Fridolins. Mais il n’avait plus la force de s’opposer et de contre-argumenter : Edgar était trop cabochard sur la question. Alors il agrippait la bouteille de Pernod et, d’un signe de tête, invitait son compagnon à vider son verre.
S’empressant d’obéir, le maçon se faisait alors philosophe et concluait que tout ça, c’était de la politique, des idées si tu veux, que c’était important d’avoir des idées à soi, mais qu’il ne fallait pas se fâcher pour ça, c’est-y pas vrai ?

Le grand Gaétan, lui, n’avait pas fait la guerre d’Algérie, bien qu’il fût de la même classe qu’Edgar Dupin. Fils unique, il avait été dispensé de service national en tant que soutien de famille, après la mort de son père. Et tout ça, en plus, ça lui passait largement au-dessus… Surtout les dimanches soirs où La cane n’ayant plus trop la notion des distances, la jolie et grande Mémène, qui prenait la liberté de siroter enfin un verre de Byhrr après sa rude journée, souriait à ses propos coquins et lui donnait de petits coups de torchon sur les mains pour faire semblant de lui dire de se taire.
Il ne se mêlait jamais des colères politiques de Dupin, même fin saoul. Au mieux, de temps à autres, hasardait-il une boutade enjouée en sa direction et affirmait-il qu’en 65, lui, il avait voté FGDS, Mitterrand. L’effet escompté était alors immédiat. Le maçon partait au triple galop, levait les poings au ciel, s’emportait, vociférait que nom de dieu de bon dieu, ce salopard de socialiste avait viré sa cuti ! Parce qu’il était ministre de la guerre, hein, quand ça avait commencé à se bagarrer là-bas. Il était ministre et il envoyait des jeunes gars à l’abattoir en gueulant Algérie française, le salaud ! Après, oui, il avait senti le vent qui changeait de mode, et comme un… Non ? C’est quand même pas vrai que tu votes pour un corniaud pareil, toi, mon copain, mon conscrit ? ! !
Le grand Gaétan faisait un geste évasif qui admettait toutes les éventualités et il s’esclaffait, comme si ça l’amusait beaucoup qu’on perdît son sang-froid  pour des trucs si loin situés, si compliqués et si contraires à la bonne humeur… Il contemplait le monde du haut de son mètre quatre-vingt-quinze, les épaules larges, les bras forts comme des essieux de charrette, trente-trois ans, bel homme aux cheveux noirs et bien crantés, une moustache frétillante, insouciant, vieux garçon, comme il se plaisait à répéter, parce qu’aucune femme ne veut de moi, et il lorgnait en direction de Mémène.

A suivre si le cœur et l'esprit vous en disent...

14:12 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

"Les champs du crépuscule", démarrant dans un bistro de la N10, notre soif est allumée...

Et dans l'oreille cette phrase, morceau de patrimoine que nous avons été nombreux à entendre :

"Tu rentres ou tu sors ? Décide-toi ! Tu crois que j’ai assez d’argent pour chauffer tout le bourg ? ! ! "

Écrit par : Michèle | 12.12.2013

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Reste plus qu'à souhaiter que la soif allumée conduise jusqu'à l'ivresse:)) Mais c'est pas gagné (!)

Écrit par : Bertrand | 13.12.2013

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Le monde tout autour d'eux : Ce Dubonnet de Cassandre, j'en cause aussi dans le récit que j'ai encore au four. Et non pas de Kopa mais de Fangio. Ce monde autour d'eux qui tapissa leur existence, tel un bien commun quand tout dans leurs idées, on s'en doute déjà, divergera bientôt.

Écrit par : solko | 13.12.2013

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Oui, Solko et fin lecteur... "Divergera" jusqu'à l'écroulement et le non sens.

Écrit par : Bertrand | 13.12.2013

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