11.12.2013

Les Champs du crépuscule - 1 -

Lecteur, je jette ici l’éponge ! Et ça n’est pas de gaieté de cœur ; c’est une manifestation de l’échec et de la lassitude qui va de pair.
Ecrit en 2009/2010, ce manuscrit a essuyé le refus d’une dizaine d’éditeurs au moins, dont un seul motivé dans les règles de l’art et de la courtoisie.  J’en ai eu tant ma claque de leurs simagrées, que je ne l’ai plus proposé depuis au moins un an et demi.
Je le distillerai donc ici - ce sera assez long -, histoire de voir si mes lecteurs s’y connaissent mieux qu’eux en littérature.
Ce dont je ne doute pas un instant. Et que les fâcheux voient là de la vanité si ça leur chante ! Il faut bien que les fâcheux vivotent aussi ! 
J’y vis, moi, un homme qui croit à ce qu’il fait, envers et contre tous, condition sinon qua non pour continuer à faire ce qu’on aime à faire quand rien ne vous oblige socialement à le faire : écrire.

*

PREMIERE PARTIE

Chapitre premier

 Le bistro

joueurs_de_cartes_Paul_Cezanne.jpgD’ordinaire, le grand Gaétan mettait fin à la partie par trois coups de poings vigoureux frappés sur la table : atout, atout et carreau maître ! Il se cabrait ensuite très en arrière sur sa chaise, les yeux rieurs, tout pétillants d’alcool et de malice.
Farceur, il adressait aussitôt un clin d’œil de triomphe à son partenaire, l’air de dire t’as vu comme je les ai aplatis, et il toisait les deux comparses de l’équipe adverse, lesquels prenaient invariablement un air affligé en vérifiant sans conviction les cartes jetées sur le tapis avant de balancer les leurs en désordre, dans un geste qui, manifestement, se voulait de dépit.
Le protocole de la capitulation ainsi respecté, le grand Gaétan bombait et se frottait le torse en de larges ronds concentriques. Les quatre ou cinq spectateurs assis derrière les joueurs secouaient alors la tête de côté et vers le bas, avec un sourire nigaud, toujours le même, et si volontaire qu’il leur tordait la bouche : ah, le renard, il est fort ! Il est quand même fort, hein ? !
Parmi eux figurait Norbert, un homme timide, d’aspect noueux, maigrichon, un ouvrier agricole. À ses côtés, se tenait le jeune Evariste Brunet, qui n’avait pas de fiancée, qui ne jouait pas au foot, qui ne faisait rien de ses dimanches et s’y ennuyait beaucoup. Ce jeune homme était un menuisier et travaillait à l’atelier de son père, installé à l’autre bout du bourg sur la route de Bordeaux. La montée, qu’on appelait cette partie sud de la bourgade, parce que la nationale 10 y accusait une légère pente, ombragée d’antiques platanes.
On racontait que le jeune menuisier épargnait tout son salaire, assez maigre il est vrai, parce qu’il avait dans la tête de voyager, loin, très loin. Un jour…
Un autre homme, d’une cinquantaine d’années environ, avec un nez énorme, ridiculement fin entre les deux yeux, mais qui allait s’élargissant et dont la terminaison ressemblait à cette boule dont s’affublent parfois les clowns, relevé tel un groin, tenait compagnie à Norbert et à Evariste. Louis Terrasson, qu’il se nommait celui-ci, un tout petit paysan qui végétait sur une terre ingrate, au lieudit Sémillé.
La grande particularité de ce Louis, quand il n’était pas rivé aux cartes de la partie du grand Gaétan, était de faire hausser les épaules, de faire sourire et même, ça arrivait, de faire rire aux éclats. De peu d’instruction scolaire en effet, il aimait faire l’autodidacte qui sait manier des mots difficiles, et, forcément, ses fanfaronnades lexicales tombaient le plus souvent comme tombent les cheveux sur la soupe.
Louis, clabaudait-on, potassait à la chandelle un gros dictionnaire Larousse, non pas comme un ouvrage de référence ponctuelle, mais comme on lirait un livre avec une histoire, dans l’ordre, de la première à la dernière page. Sans doute en était-il à sa énième lecture depuis le temps qu’on lui connaissait cette curieuse marotte, car on avait remarqué qu’il faisait montre de nouveaux mots sans ordre alphabétique, au gré fantaisiste de son inspiration ou de sa mémoire.
À un voisin qui éprouvait quelques difficultés à terminer la construction d’un hangar, par exemple, un hangar avec un toit plus accentué d’un côté que de l’autre, il avait montré les angles formés par la charpente aux endroits où elle repose sur les murs et déclaré, en montrant du doigt, que c’était parce qu’il y avait là, à n’en pas douter, une dissymétrie. Oui, mais encore… Encore rien. Louis voulait simplement dire qu’il savait ce que c’était qu’une dissymétrie. Plus penché d’un côté que de l’autre, avait-il expliqué devant le froncement de sourcils de son voisin, et le pragmatique éclaircissement avait fait le tour de la commune.

À la table du grand Gaétan cependant, un des deux perdants, le maçon Edgar Dupin, rangeait les cartes et les jetons, en faisant mine d’être désabusé et d’en avoir marre de perdre tous les dimanches. L’autre, Alfred Bouffard, scieur de long, bouilleur de cru mais aussi premier magistrat de la commune, offrait des cigarettes à la cantonade avec la même mine déconfite tandis que le partenaire du grand Gaétan, Auguste Berton, le patron des lieux, la bouille ovale, rougeaude et guillerette, jetait un œil nonchalant à la pendule accrochée derrière le bar parmi les bouteilles et les verres, et s’exclamait toujours que f’ant d’putain, il était déjà six heures et demie !
Le grand Gaétan beuglait alors en direction de Mémène, la maîtresse de céans, qu’elle serve une tournée de quatre Pernod. Se ravisant, il se tournait vers ses supporters qui, eux, ne faisaient mine de rien et poireautaient là, immobiles et silencieux, tels des oiseaux guettant les graines égarées d’un semeur. Il leur demandait si, par hasard, ils n’auraient pas envie de boire un petit coup. Toujours cabré sur sa chaise, avantageux, jovial, il n’attendait bien sûr pas la réponse et rectifiait aussitôt sa commande. Que Mémène apporte carrément la bouteille ! Celle-ci, grande et svelte femme aux cheveux frisés et auburn, qui officiait derrière son bar, lavait des verres et les essuyait tout en servant de petits ballons de vin, rouspétait qu’une minute, une minute, nom d’un chien, elle n’avait que deux bras !
Auguste, dit La cane parce qu’il boitait suite à un lointain accident de vélomoteur même s’il prétendait devant les naïfs qu’il s’agissait d’une blessure de quand il était prisonnier en Allemagne, se levait donc avec lourdeur, posait sa gitane maïs dans le cendrier, traversait la salle avec son gros cul toujours recouvert d’un épais pantalon à côtes de velours noir, passait derrière le bar, serrait deux ou trois mains, et revenait avec des verres, la bouteille de Pernod et un pichet jaune, estampillé Ricard.

Des gars buvaient au comptoir, d’autres buvaient assis aux tables en jouant à la manille, ou alors en ne faisant rien, en ne disant rien, sinon quelques mots décousus, en ne bougeant pas non plus, en jetant seulement par la porte vitrée où pendaient deux lourds rideaux de dentelles, un regard morose sur le jour qui déclinait.
Parfois, une dizaine de jeunes gens faisaient irruption dans le bistro en gesticulant, en se bousculant, en braillant et en chantant qu’ils avaient gagné les doigts dans l’nez, tandis que les autres avaient perdu les doigts dans l’cul. Tous les buveurs applaudissaient aussitôt à la vaillance de l’équipe de foot de la commune, offraient à boire et les félicitaient en grasseyant, sauf la table du grand Gaétan, encore concentrée sur la valse des atouts, mais qui, bientôt, quand les trois coups victorieux, atout, atout et carreau maître, auraient sonné le glas de la partie, se lèverait comme un seul homme pour aller taper dans le dos des jeunes garçons et leur payer le verre de la victoire.
Quand la fortune des tibias ne lui avait pas souri — et c’était là le plus fréquent — l’équipée rentrait tout de même au café, mais moins nombreuse, sans brailler, sans chanter et sans bousculades. Les jeunes gars posaient en silence leurs sacs et leurs chaussures à crampons toutes crottées le long du bar et attendaient là, avachis, que quelqu’un daigne leur demander si, des fois, ils n’auraient pas perdu leur match… Ils confirmaient alors et se mettaient à aboyer contre l’arbitre et les juges de touche, décrivaient des penaltys flagrants qui n’avaient pas été sifflés, des hors-jeu de dix mètres qui étaient passés à la barbe des hommes en noir et des jeux de mains qui n’avaient pas été sanctionnés. Ils se coupaient la parole, ils s’échauffaient, se montraient désespérés et menaçaient que l’an prochain, bernique, si c’était comme ça le sport, hé ben, faudrait pas compter sur eux pour signer la licence !
Des adultes, des gars du bureau du club, les dirigeants comme on les appelait, Léon Renaud le facteur, Charles Migret le boucher charcutier, et d’autres encore qui les avaient accompagnés, qui avaient tout vu des tribunes, qui avaient gueulé fort et insulté les juges de touche, qui avaient même failli en venir aux mains avec une poignée de supporters adverses, abondaient dans le sens des joueurs et insistaient que c’était bien à dégoûter de jouer au ballon !
Les buveurs se joignaient alors aux jérémiades et à l’indignation. Ils disaient que c’était dégueulasse, qu’il fallait leur casser la gueule un bon coup, à ces couillons d’arbitres, un point c’est tout ! Ils offraient le verre de la consolation, vérifiaient au classement pointé sur le mur entre une réclame Dubo-Dubon-Dubonnet et un miroir piqueté de chiures de mouches, la place de l’équipe, sifflaient une longue note pour alarmer qu’il fallait pas s’endormir, les gars, si on voulait pas finir lanterne rouge de la saison ou alors tranquillisaient que bon, c’est pas grave, il y a encore un peu de marge, mais que quand même, hein, attention, attention… Si les autres trichaient, après tout, ils n’avaient qu’à tricher eux aussi, benêts qu’ils étaient !
Ceci étant dit et bien dit, on buvait des coups de vin, froids ou chauds, et on parlait d’autre chose et tous en même temps, de chasse, de pêche, de braconnages ou de femmes chaudes comme des fours de boulanger.

A suivre si le cœur et l'esprit vous en disent.

14:15 Publié dans Les Champs du crépuscule | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : littérature, écriture |  Facebook | Bertrand REDONNET

Commentaires

la suite?la suite, s'iou plaît m'sieur la suite?

Écrit par : gobin | 11.12.2013

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Oui, on attend la suite, assurément. Les personnages sont bien introduits, décrits sans effort dans ce milieu (le bar) où ils sont à l'aise. On retrouve le côté croustillant des conversations de "Zozo".

Écrit par : Feuilly | 11.12.2013

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La suite ? ça vient, ça vient . Elle est toute prête . Plus qu'à réchauffer un brin :)))
Merci à vous deux de suivre.
ça fait plaisir, ça rassure.

Écrit par : Bertrand | 12.12.2013

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