31.01.2013
Guste Bertin -9 -
Le chevrier était hors de lui.
Il avait perdu un temps fou à retrouver sa casquette qui, au cours de sa difficile reptation dans tout le fourbi, s’était accrochée à une pointe saillant des lattes. Il ne s’en était rendu compte qu’une fois redescendu, quand le petit souffle d’air frais était venu caresser sa tête nue. Il était remonté - par une échelle de fortune donnant sur une porte pratiquée dans le mur extérieur de la maison -, il avait cherché en jurant les mille diables, toujours rampant, et, enfin, avait découvert le couvre-chef sous un matelas pisseux, éventré par les rongeurs.
Maintenant, il était assis à un coin de la table où il avait fait place nette d’un violent revers de l’avant-bras et sa mâchoire inférieure, blanchie par la nervosité, tremblotait. Mais la main, elle, ne tremblait aucunement et réajustait une à une toutes les pièces de l’engin, bien lubrifiées par plus de vingt ans de séjour dans des chiffons imbibés d’huile, petites vis, anneaux minuscules, clapets minutieux, menus ressorts. Il effectuait cela avec une précision étonnante pour ces doigts osseux plutôt accoutumés à manier la fourche, la pelle ou le râteau.
Il remonta le tout, essuya avec sa manche de chemise, contempla en tenant l’objet à bout de bras pour avoir du recul. Ses lèvres minces et bleues dessinèrent un rictus de satisfaction complète. Le vieux Mas 1873, calibre 11mm, une arme ancienne fabriquée à la fin du XIXe siècle mais encore largement utilisée par les Résistants en 1940, semblait en parfait état. Bertin le caressa, non sans en éprouver quelque volupté. Une foule de souvenirs affluèrent à son esprit en feu, tels les sédiments trop longtemps accumulés d’un torrent.
Il avait tué deux hommes avec cette antiquité-là… Non. Trois. Oui, il allait oublier Le vieux de… de… Mais peu importe, après tout ! En tout cas, un sous-officier de la Wehrmacht, dans un dépôt de munitions, et un jeune Tourangeau. Un étudiant de la bourgeoisie. Il se souvint nettement de ce jeune homme, un beau visage, glabre encore, un gamin presque, et du regard mouillé par la terreur, implorant grâce et implorant pardon. Bertin l’avait saisi par la nuque, comme il faisait avec les chevreaux, avait renversé la tête horrifiée loin en arrière en la maintenant fermement contre sa cuisse, avant d’engager brutalement le canon de l’arme loin dans la bouche du traître. La cervelle avait explosé.
Salopard ! grogna Bertin en tendant la main pour prendre le pichet. Merde ! Vide.
Les ordres étaient les ordres et les libérations que le peuple fête jusqu’à s’en faire péter la glotte à grands coups de chants patriotiques, les flonsflons des bals, les drapeaux qui pavoisent, le vin qui coule et la liesse qui enivre, les discours de triomphe et les décorations qu’on accroche aux poitrines avantageusement bombées, tout ça, forcément, possède en filigrane la couleur poisseuse du sang. Le sang nécessaire. On ne fait pas d’omelettes sans casser les œufs, pensa le chevrier, comme s’il était en train de se justifier, là, devant il ne savait ni qui ni quoi, vingt cinq ans après.
Bertin qui flattait le vieux Mas 1873 en remontant le temps, oublia cependant de se souvenir qu’aucun ordre ne lui avait été transmis pour ce meurtre là. Il avait agi de son propre chef et sur la foi de ses seuls soupçons, abondamment nourris par un indicateur prolixe et dont il n’avait jamais retrouvé trace, une fois l’exécution accomplie.
Le père Michaudeau, le cheveu filasse rejeté en arrière sur une tête oblongue, vint ouvrir. Il écarta tout grand ses longs bras en signe d’une franche bienvenue. Puis il se baissa, lentement, en soulevant sa soutane, pour caresser la tête du chien jaune. Celui-ci, aussitôt, sortit sa queue d'entre ses cuisses et se mit en devoir de la joyeusement faire frétiller.
Bertin avait donc eu tort de railler le cocufiage fort improbable dont il aurait pu être victime de la part du bon dieu. Car dieu a des ministres, c’est même par leur seule entremise qu’il se rappelle au bon souvenir des hommes, et il y a mille façons d’être cocu, celle du sexe n’étant qu’un aboutissement possible, mais pas inéluctable du tout.
14:22 Publié dans Acompte d'auteur | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : littérature |
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Commentaires
J'aime bien comme tu fais tes coupes, tu aurais fait un bon feuilletoniste :)
Et comme l'on passe d'un personnage à l'autre sans que ce soit téléphoné, en digne romancier du XXIe siècle.
Beau texte en tout cas. Il eût été dommage de le laisser dans les tiroirs.
Écrit par : Michèle | 31.01.2013
Répondre à ce commentaireLes lecteurs de l'Exil lui ont redonné une seconde chance de survie, en fait...
Maintenant, je les tiens les deux protagonistes ! Ils ont été d'accord pour revenir en écriture.
Écrit par : Bertrand | 01.02.2013
Répondre à ce commentaireEt c'est bien, vous publiez les épisodes en rafale !
Vu les dernières illustrations, quoi de plus normal ?
Otto Naumme
Écrit par : Otto Naumme | 02.02.2013
Répondre à ce commentaireMerci, Cher Otto, de votre assiduité à la lecture de Bertin. Mais, mais... Quel rapport avec un avion de chasse ?
Écrit par : Bertrand | 04.02.2013
Répondre à ce commentaireOh, cher Bertrand, quelle malice !
Certes, mon propos était quelque peu abusé, un revolver ne tirant pas en rafale.
Mais vous faites de toute manière un joli tir groupé avec l'histoire de ce brave Guste...
Otto Naumme
Écrit par : Otto Naumme | 05.02.2013
Répondre à ce commentaireUn petit insecte qui bouffe le tissu et qui se moque du monde, savez-vous comment ça s'appelle, cher Otto ?
Allez, on joue... J'attends. Sinon, si vous donnez votre langue au chat, je vous dirai avec empressement. Elle me fait toujours marrer, celle-là.
Amitié
B
Écrit par : Bertrand | 05.02.2013
Répondre à ce commentaireCher Bertrand, j'ai été rechercher mon chat, qui baguenaudait sous la pluie, et lui ai donné ma langue, ce qui l'a passablement interloqué, il faut bien l'avouer.
Et j'ai hâte de connaître la solution de cette énigme. Je ne vois pas où se situe l'astuce, à mon grand dam...
Amitiés itou
Otto Naumme
Écrit par : Otto Naumme | 06.02.2013
Répondre à ce commentaireCher Otto, vous serez bien aimable de saluer bien bas votre chat de ma part. Étonné qu'on lui donne sa langue, ça, c'est un bon chat !
Alors, un petit insecte qui bouffe le tissu et qui se moque du monde, c'est une.... mite railleuse, cher Otto !
J'espère que, derrière votre écran, vous rigolez à vous en faire frétiller la glotte. Mais elle n'est pas de mon fait, la blague. Hélas ! J'eusse aimé. Elle est des "Frères ennemis". J'aimais bien ces deux gars-là !
Celle qui est de mon fait et qui me valut deux jours de consigne du temps où j'étais un sémillant lycéen, elle est à propos de Camus et de Sisyphe que j'avais qualifié de mythe railleur.
Bof...
Écrit par : Bertrand | 06.02.2013
Répondre à ce commentaireOuhhhh, je ne l'avais pas vue venir ! J'imaginais bien "mite" mais pas la suite, honte à moi.
D'autant que j'ai toujours adoré également les Frères ennemis et leur dialogues à la mitrailleuse, justement. Un humour comme on n'en fait plus...
Mais j'aime bien votre association Sisyphienne, le corps enseignant manquait d'humour, en ces temps-là (pas sûr qu'il y ait eu des progrès depuis, cela étant...).
Otto Naumme
Écrit par : Otto Naumme | 07.02.2013
Répondre à ce commentaireVous me voyez content de ce vous ayez aimé aussi ces deux loustics. L'histoire des " caisses" est un modèle de leur genre, un tantinet surréaliste.
Écrit par : Bertrand | 07.02.2013
Répondre à ce commentaireAh, je ne me souviens pas de celle-là, il faudra que j'aille rafraîchir ma mémoire dès que j'en aurai le temps (là, j'ai quelques autres fort sombres occupations qui vont me prendre quelques jours - le Tenancier vous expliquera par mail, si ça vous intéresse... Mais allez-y mollo sur Guste pendant ce temps, je vais avoir pléthore d'épisodes à lire à mon retour !)
Otto Naumme
Écrit par : Otto Naumme | 08.02.2013
Répondre à ce commentaireEn fait, c'est " J'habite au 9ème" :
http://www.youtube.com/watch?v=5JSd-uIgiLE
Succulent, non?
Je souhaite que vous nous reveniez bientôt, cher Otto, après avoir éclairci vos sombres occupations.
Moi-même, je vais devoir mettre la pédale douce su Bertin. Pour d'autres priorités, mais vous trouverez à votre retour la suite des "Bertinages "( sans lit).
Écrit par : Bertrand | 08.02.2013
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